Etre édité en Tchécoslovaquie communiste

Le contrôle exercé sur les traductions et publications d’auteurs néerlandophones illustre le caractère orwellien d’un monde où le passé est gommé ou réécrit en fonction des décisions du Parti. Sauf pendant le dégel des années ’60, le caractère « rural » d’une œuvre suffit à la faire frapper d’interdit (1948-1989)

   « La littérature est un des plus puissants moyens pour diriger, mener et éduquer le peuple et la nation. Elle est certainement plus efficace que la science, l’école  ou les autres domaines de l’éducation » . Ainsi s’est exprimé Zdeněk Nejedlý, considéré comme le principal idéologue du régime communiste tchécoslovaque, au Congrès des écrivains du 6 mars 1949. Est alors imposée, comme on le sait, la norme du « réalisme socialiste » que le même Nejedlý définit non pas comme un reflet de la réalité mais comme l’évocation « par des procédés artistiques de l’idée de la réalité » . Parmi les effets de l’action des dispositifs de propagande de l’Etat, on observe notamment une prolifération de fictions populaires idéologiquement inoffensives, alors que les ouvrages instructifs se raréfient jusqu’à la pénurie.

   Les livres étrangers sont eux aussi soumis « au système orwellien à l’œuvre derrière l’octroi des permissions de publication » , selon les termes de Wilken Engelbrecht, docteur de l’Université d’Utrecht, professeur aux Universités d’Olomouc (République tchèque) et de Lublin (Pologne). Il est l’auteur d’un gros plan sur le sort réservé dans ce contexte particulier aux littératures néerlandaise et flamande [1]. Un sort tributaire notamment d’une autre des prédilections du pouvoir marxiste-léniniste: celle qui favorise le roman historique, en ce qu’il permet « de lier le combat présent avec la tradition et le passé révolutionnaires du peuple » , dixit Georgi Dimitrov, le leader bulgare qui a été l’agent principal de Staline au sein de la IIIè Internationale. Ainsi, parmi les 186 titres néerlandophones publiés en traduction tchèque entre 1949 et 1989, 50 (27 %) relèvent du genre cher à Alexandre Dumas père. Cette part diminue toutefois dans les années ’70 et ’80: plus que 9 sur 49 (18 %) pendant la période 1980-1989.

   Bien sûr, exalter les jacqueries et les révoltes d’antan ne garantit nullement de passer à travers les mailles du filet censorial. Pendant les années 1949-1953, les plus répressives, précédant la mort du « Petit Père des peuples » , les bibliothèques publiques tchécoslovaques sont purgées de quelque 27,5 millions d’ouvrages récents ou anciens, dont les titres ont été préalablement inscrits sur des listes secrètes issues du ministère de l’Information et de l’Instruction. L’une d’elles frappe d’interdit les auteurs belges Maurice Roelants et Antoon Thiry, jugés « trash » , ainsi que la « littérature d’évasion » de Gerard Walschap.

Pour les censeurs tchécoslovaques, l’oeuvre de Gérard Walschap relève de la « littérature d’évasion ». (Source: Literatuurmuseum, Den Haag)

   Pour être édité au pays de Gottwald, les contrats se négocient avec l’Agence du théâtre et de la littérature (Dilia), qui n’a toutefois aucun pouvoir. Les œuvres pour lesquelles des demandes ont été introduites sont transmises à l’Administration principale de supervision de la presse (HSTD), qui n’est elle-même qu’une exécutante du tout-puissant Comité pour la culture et la propagande du Comité central du Parti communiste tchécoslovaque (KPO ÚV KSČ). C’est là que s’opère en fin de compte le tri entre ce qui peut être lu ou pas. Les correspondances d’écrivains et d’éditeurs avec Dilia ainsi que les archives du musée de la Littérature tchèque (PNP), entre autres, ont servi de base à l’étude du professeur Engelbrecht.

   Fait remarquable, qui ne déparerait pas dans le monde de 1984: au terme du processus décisionnel, les structures ne donnent jamais de réponse négative. C’est l’absence de réponse qui signifie que le livre est refusé. Dans ces conditions, il n’est pas d’appel possible et encore moins de débat. Aux maisons d’édition étrangères est alors adressé généralement, après plusieurs mois voire plusieurs années, un courrier dans lequel le fonctionnaire de Dilia se dit « désolé » qu’on n’ait pas « réussi à placer ce titre chez un de nos éditeurs » . Dans les années ’80, cette formule standardisée sera toujours en usage [2].

   Même des communistes parmi les plus orthodoxes font les frais du zèle de l’Anastasie rouge. C’est notamment le cas du Frison Theunis Vilke, dit Theun De Vries, membre du Communistische Partij van Nederland depuis 1936, exclu en 1956 du Pen-Club, l’organisation littéraire internationale, pour avoir refusé de condamner l’écrasement de la révolte hongroise par les troupes du Pacte de Varsovie. Au moins dix ouvrages de ce fidèle « camarade » seront mis à l’Index par le KPO ÚV KSČ, à côté d’une douzaine autorisés. Stiefmoeder Aarde (La terre de la belle-mère) et sa suite Het rad der fortuin (La roue de la fortune), par exemple, seront interdits de publication en 1975 par les instances supérieures en raison, semble-t-il, de leur caractère jugé trop rural (avec comme circonstance aggravante la dissidence ouverte de leur traductrice).

D’inspiration rurale et chrétienne, l’œuvre de Felix Timmermans profitera du relatif dégel des années ’60. (Source: photo Georg Pahl, Bundesarchiv, Koblenz, Bild 102-12722 / CC-BY-SA 3.0)

   Auparavant, dans les années ’60, une période de relatif dégel, culminant avec l’éphémère printemps de Prague, conduit à la réhabilitation de genres littéraires précédemment proscrits. Ce desserrement de l’étau profite notamment à l’œuvre de Felix Timmermans, dont l’inspiration paysanne et chrétienne n’est alors plus considérée comme un motif d’exclusion. Les censeurs passent même l’éponge sur la collaboration culturelle, sous l’occupation allemande, de celui qui fut salué comme « le prince des conteurs flamands » . A l’époque stalinienne, il aurait été certes impensable de trouver Pallieter ou Le petit Jésus en Flandre chez les libraires, quoique Ernest Claes, également régionaliste et ex-collaborant, n’ait curieusement jamais été mis au ban.

   Le regel qui caractérise la phase dite de « normalisation » dans les années ’70 laisse en pratique, dans le domaine des lettres, davantage de latitudes que ce n’était le cas deux décennies auparavant. Si ceux qui ne se plient pas à la ligne du réalisme socialiste, redevenue impérative, sont réduits au silence, des extraits ou des abrégés de livres occidentaux peuvent paraître dans le périodique Světová Literature (Littérature mondiale). S’y ajoutent les éditions clandestines (samizdat) qui se diffusent allègrement sous le manteau… Timmermans revient dans les rayonnages avec ses romans biographiques consacrés à Pieter Bruegel et Adriaen Brouwer. Même son Psaume paysan arrive à atterrir en langue et terre slovaques, où le climat politique est moins lourd qu’à Prague.

   Mais jusqu’à ce qu’il perde foi en lui-même, le pouvoir socialiste n’aura cessé d’agir à l’image du Grand Frère de George Orwell, édifiant à l’ombre du rideau de fer un monde où les écrits passés sont effacés ou réécrits au gré des orientations du Parti, changeantes et pourtant absolument vraies en tout temps.

P.V.

[1] « A Good Way to Propagate Communist Thought » : Czech Translations of Dutch Historical Novels during the Communist Regime or Orwell in Practice » , dans Dutch Crossing. Journal of Low Countries Studies, vol. 44, n° 2, s.l., 2020, pp. 201-217, https://doi.org/10.1080/03096564.2020.1747010 (en libre accès).

[2] Ceci m’a remis en mémoire une déclaration de Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français, au début des années ’70, assurant que dans une France socialiste, Soljenitsyne pourrait publier ses œuvres « s’il trouv[ait] un éditeur » . Un « si » lourd de sens…

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