Ennemi du Reich, torturé en Angleterre

Passé en Grande-Bretagne avec des renseignements précieux pour les Alliés obtenus d’Allemands antinazis, l’Anversois Jacques de Duve fut bien mal récompensé. Pris pour un dangereux espion potentiel, il fut emprisonné, mis au secret, brutalisé… Après la guerre, la Justice belge l’a définitivement blanchi (1943-1946)

  Dans le Pas-de-Calais, sur le territoire de la commune d’Helfaut, la base de tir de fusées V2 que firent construire les Allemands dresse toujours vers le ciel sa sombre coupole, forte de cinq mètres d’épaisseur de béton. Si les travaux entrepris ici avaient été menés à terme, c’est par dizaines que le dôme aurait pu cracher ses engins de morts vers l’Angleterre et la Belgique. Le débarquement de Normandie en décida autrement. Le site est aujourd’hui devenu le musée de la Coupole, un centre d’histoire et de mémoire.

  Ce qu’on ne savait pas, jusqu’à récemment, c’est que les Britanniques furent informés par un patriote belge de l’existence de ce chantier entrepris dans le plus grand secret, et ce dès son commencement en 1943. Cet informateur, Jacques  de Duve – frère de Christian, le prix Nobel de médecine –, fut pourtant bien mal récompensé, pour le dire par euphémisme… A partir des papiers de famille ainsi que de recherches menées dans les archives publiques, son beau-fils Charles-Albert de Behault a retracé minutieusement, pas à pas, cette incroyable (més)aventure [1].

Si les Allemands en avaient eu le temps, la base de tir d’Helfaut aurait pu anéantir Londres ou Anvers sous un déluge de V2. (Source: Office de tourisme, Saint-Omer)

   Né à Anvers en 1911 dans une famille aux racines hanovriennes (les von Duve), Jacques est « totalement imprégné de la culture anglo-saxonne » (p. 18) depuis ses années passées outre-Manche avec les siens, pendant et après la Première Guerre mondiale. Quand, après la campagne de mai 1940, notre pays est de nouveau occupé, il tente à deux reprises mais sans succès de passer à Londres, à la suite de son épouse anglaise Beatrix, devenue une proche collaboratrice de Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge en exil. C’est dans ce contexte que le jeune noble, qui se consacre alors entièrement à son métier d’artiste peintre, accepte une proposition inattendue de son oncle maternel allemand Friedrich Pungs, officier de réserve antinazi, en charge d’opérations de camouflage en France et en Belgique: « J’ai des renseignements très importants pour les Alliés, lui dit-il. Je voudrais que tu les achemines en Angleterre. Si tu acceptes cette mission, tu rendras un grand service à l’Angleterre et tu pourras revoir Beatrix » (cité p. 41).

   Il y a toutefois un préalable à hauts risques, source des déboires ultérieurs. Jacques doit d’abord s’infiltrer dans l’Abwehr, le Service de renseignement militaire allemand, avec la complicité d’un de ses responsables à Anvers, le capitaine Werner Ackermann. Certes, celui-ci, romancier et auteur de théâtre, est aussi hostile au régime hitlérien, ce qui n’est pas rare au sein de l’organisation dont les principaux chefs seront exécutés peu avant l’effondrement du Reich. Mais il s’agit tout de même de se mettre au service des Allemands pour les trahir ensuite, « sans savoir si les Alliés reconnaîtront ses véritables intentions » (p. 52).

   Ce qui devrait le rendre crédible – du moins l’espère-t-il –, ce sont les données confidentielles qu’il emporte dans ses bagages quand sonne l’heure du départ, le 12 novembre 1943, à destination de l’Espagne d’abord puis de Gibraltar d’où il pourra s’envoler vers le Royaume-Uni le 29 janvier suivant. A Barcelone déjà, il met le consul britannique au parfum. Un dossier des National Archives récemment déclassifié confirme qu’il a fait état auprès de ses interlocuteurs d’ « une usine secrète, dans les environs de Saint-Omer » , destinée à produire des missiles balistiques capables d’atteindre Londres avec des charges de seize tonnes. « L’usine était supposée être tellement secrète que ses employés n’étaient jamais autorisés à la quitter » , précise le rapport (cité par Laurent Thiery, historien à La Coupole, lettre reproduite dans le cahier photos central). Parmi les autres informations dont de Duve est porteur figurent notamment les localisations d’importants dépôts d’armes à Wenduine (Le Coq) et dans la forêt de Crécy (Somme), l’existence d’un programme allemand de fabrication de gaz toxiques dans une usine située entre Nantes et La Pallice (port commercial de La Rochelle) ainsi que « ce qu’il a appris sur la manière dont les Allemands acheminent leurs espions vers l’Angleterre » (pp. 87-88).

Jacques et Beatrix de Duve sont mariés depuis deux ans quand la guerre éclate. (Source: n. 1, cahier photos central, 6è p.)

   Malheureusement pour l’Anversois, celui qui l’a « tuyauté » et a favorisé son départ, le capitaine Ackermann, est bien connu du Security Service (MI5), mais non pour son opposition au national-socialisme, bien au contraire. Trois des espions qu’il a formés ont été arrêtés en terre britannique, dont deux ont été pendus. On croit donc avoir affaire à un dangereux agent double, arrivé par la même filière en ayant simplement reçu quelques « biscuits » pour donner le change.

   La suite n’est qu’une lente descente aux enfers. « On peut comprendre qu’en pleine guerre la présomption d’innocence n’ait pas obnubilé les enquêteurs face à quelqu’un qui avait toutes les apparences contre lui » , admet Patrick de la Court, premier avocat général hre, en postface de l’ouvrage (p. 255). Mais outre l’absence d’enquête à décharge et de tout moyen de défense, les méthodes auxquelles il est recouru pour extorquer des aveux au prisonnier jettent une ombre de taille sur les forces de l’Intérieur de Sa Majesté. A la Latchmere House, le camp 020, prison secrète et centre d’interrogatoire du MI5, au sud-ouest de Londres, les pires traitements sont monnaie courante, la seule limite étant de ne pas laisser de traces physiques: « Isolement complet, privations sensorielles (privations de sommeil et de bruits), réveils en pleine nuit pour un contre-interrogatoire, ampoule nue allumée 24 heures sur 24, menaces de représailles contre les épouses ou les familles, mise en scène de faux tribunaux, simulacres d’exécutions… » (p. 131). Sentenced to death, le Belge se retrouve un jour, sac de toile sur la tête et corde autour du cou, sur la trappe dont il est retiré in extremis. L’officier qui a lu la sentence promet au « fils de pute » que « la prochaine fois, la trappe s’ouvrira » (pp. 146-147). Le maître des lieux est alors le colonel Robin Stephens, dont la brutalité sera confirmée par de nombreux témoignages. Et le cas du camp 020 n’est nullement isolé, comme l’ont montré les investigations de Ian Cobain publiées dans un livre au titre évocateur [2]. Les exactions commises sous l’autorité des Alliés pendant les années de guerre et après ont cessé d’être un sujet tabou.

   Interné sans procès dans les geôles d’Albion jusqu’en février 1945, Jacques de Duve, revenu au pays, doit encore passer quatre mois en détention, à Saint-Gilles, le temps pour notre auditorat militaire d’éclaircir son cas. Au moins la procédure se déroule-t-elle cette fois d’une manière civilisée. Après une instruction clôturée sans réunir « de charges suffisantes » , la décision définitive de non-lieu sera prononcée le 3 janvier 1946. Et deux ans plus tard, celui que les limiers pas très fins de Londres avaient considéré comme un traître se verra décerner la Croix des évadés.

   Il n’en est pas moins demeuré jusqu’à la fin – et les siens avec lui – un homme blessé au plus profond. Peut-être aussi se doutait-il de l’image de naïveté qu’il avait donnée en ayant par trop sous-estimé les risques qu’il prenait. « Quand on fait l’idiot, il faut être prêt à payer! » : ce propos lancé longtemps après par un vieil Anversois à la tête de Charles-Albert de Behault (p. 222) illustre bien une mémoire qui fut problématique, mais qui ne l’est plus désormais. La chance du héros même s’il ne l’a pas connue, étant mort en 1978, est d’avoir eu un gendre idéal: l’auteur du présent livre.

P.V.

[1] Tu rendras un grand service à l’Angleterre. 1943-1945, l’odyssée de Jacques de Duve, (Wavre), Mols (coll. « Histoire » ), 2020,  287 pp.

[2] Cruel Britannia. A secret history of torture, London, Portobello, 2012, xiii-345 pp.



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