Entre Dieu et César, le mariage aux temps modernes

Dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, la question des bans (annonces publiques) de mariage fait l’objet d’un bras de fer entre l’Eglise et le pouvoir politique. Celui-ci reproche à celle-là d’accorder trop de dispenses. Il y a pourtant de vraies raisons, mais la sécularisation du droit matrimonial est en marche… (XVIIè-
XVIIIè siècles)

   Un clergé accusé d’être trop laxiste: voilà qui rend un son singulier. La charge émane notamment du pouvoir politique, au cours des XVIIè et XVIIIè siècles, avec dans le collimateur la pratique, alors en croissance, des dispenses de bans de mariage. Un laisser-aller se serait généralisé au détriment de ces annonces publiques des unions conjugales à venir, entrées dans l’usage et dans les normes afin de vérifier si personne n’avait de motifs d’empêchement à faire valoir.

   « Presque tous les mariages se contractent sans proclamation préalable » , déplore en 1767 l’auteur anonyme d’un mémoire dénonçant les supposés abus commis dans l’évêché de Liège. Et de laisser entendre que les dispenses feraient l’objet d’un commerce fructueux pour les curés et la hiérarchie. Dans le diocèse de Namur, le nombre des exemptions s’élèverait à 800 par an, selon un rapport du greffier de l’official (juge ecclésiastique) daté de 1765. Il y est aussi fait état des profits générés par cet usage jusqu’à l’étage épiscopal.

   Et pourtant, des recherches menées par l’historien et archiviste Jean-Louis Moreau sur la publicité des épousailles en Brabant wallon [1], il ressort que, sans exclure la part de la négligence ou de la vénalité dans certains cas, la facilité apparente avec laquelle les hommes d’Eglise ont passé les bans au bleu a pu reposer sur bien d’autres raisons.

   Plantons le décor. Le concile de Trente (1545-1563), confirmant et renforçant les mesures édictées par le quatrième concile du Latran (1215), a ordonné qu’ « avant que l’on contracte mariage, le propre curé des parties contractantes dénoncera (= annoncera) publiquement dans l’église, à la grand’messe, par trois jours de fête (= dimanches ou jours de fête) consécutifs, les noms de ceux entre qui doit être contracté le mariage » . Ces trois notifications aux fidèles doivent avoir lieu pendant la période qui suit l’échange des promesses (fiançailles). Selon les dispositions adoptées par l’assemblée du clergé namurois en 1639, ceux qui seraient au fait de « quelque empêchement de cousinage, affinité, compérage, impuissance, ou autre semblable » sont tenus d’en avertir « discrètement & secrètement » le curé « sous peine d’excommunication » (il y a compérage si un des tourtereaux est parrain ou marraine de l’autre). Inutile de dire qu’avoir un conjoint toujours en vie ou être prêtre ou religieux interdisent également de convoler en justes noces. Les mêmes statuts diocésains rappellent en outre l’impérative nécessité de s’assurer de la liberté d’engagement des futurs époux: ceux-ci ne pourront être unis « s’ils sont contraincts de se marier, ou fort menacez de leurs parens, tuteurs ou autres » . Une fois mis au fait de l’un ou l’autre de ces obstacles, le desservant doit immédiatement en référer à l’évêque ou à son official.

Croquis d’une célébration de mariage figurant dans le registre paroissial de Limelette (Ottignies-Louvain-la-Neuve). (Source: Archives générales du royaume, Bruxelles, dans « La Belgique autrichienne, 1713-1794. Les Pays-Bas méridionaux sous les Habsbourg d’Autriche » , Bruxelles, Crédit communal, 1987, p. 177)

   Comment expliquer dans ce contexte les dispenses de bans et leur forte progression ? On notera d’abord qu’une série de situations ont été retenues par les canonistes comme justifiant la confidentialité. L’ordinaire du lieu peut ainsi prendre en compte les risques de scandale (grossesse de la future épouse, appartenance d’un des fiancés à la religion protestante…), les états d’urgence (départ prochain pour l’étranger, décès imminent…) ou les desseins d’interférence de parents opposés au projet. A certaines conditions, les doyens ruraux et les curés du diocèse de Namur seront habilités à dispenser. Mais jusqu’au début du XVIIè siècle, les dérogations à la règle demeurent rares. Tout le monde s’aligne sur la prudence du prélat Antoine Havel qui a arrêté, en 1570, qu’il n’accorderait de dispenses que pour des raisons « justes et urgentes » , l’absence d’empêchement connu en l’occurrence devant lui être certifiée par le curé.   

C’est dans la seconde moitié du Grand Siècle que s’amorce la tendance générale à la hausse des hymens sans bans (ou à bans réduits), tendance qui se maintient jusqu’à la seconde moitié du XVIIIè siècle. Rien pourtant n’a rendu a priori plus fréquentes les raisons évoquées ci-dessus. Mais d’autres ont pu s’y ajouter. Jean-Louis Moreau relève notamment la crainte que les jeunes mariés soient victimes, de la part de la foule, de vexations ou de mauvais traitements – les fameux charivaris –, pouvant aller jusqu’à l’enlèvement de l’épouse, jusqu’à ce qu’une rançon soit payée aux participants. Particulièrement mal vus sont les veufs ou veuves prenant une personne plus jeune ainsi que les étrangers à la paroisse. Ces rituels populaires, dont nos régions n’ont nullement l’apanage, se sont assez répandus et maintenus pour que les évêques de Namur François Buisseret, dès 1604, et Ferdinand de Berlo de Brus, un siècle plus tard, les condamnent vigoureusement. Au milieu du XVIIIè siècle encore, les curés du doyenné de Wavre demandent aux autorités des mesures contre ces débordements pas toujours bon enfant. Si, par ailleurs, les archives font apparaître que le temps des fiançailles est généralement très bref et que bon nombre de mariages sont célébrés dans une autre paroisse que celle des conjoints, ne faut-il pas y voir autant de parades trouvées pour éviter d’être « charivarisé » ?

Ferdinand de Berlo de Brus, onzième évêque de Namur (1697-1725), s’est insurgé contre les pratiques de harcèlement des jeunes mariés. (Source: diocèse de Namur)

   Ainsi, suggère le chercheur, la propension à dispenser de bans pourrait-elle avoir été dictée « par le souci du clergé local de contrarier autant que possible les pressions de la communauté sur le couple en formation » . Mais la médaille a son revers: cette latitude constitue aussi une source de conflits entre pouvoirs spirituel et séculier. En conférant un caractère facultatif à l’accord parental, l’Eglise contrarie nombre de grandes familles dans leurs stratégies matrimoniales. En septembre 1743, le cardinal Thomas-Philippe d’Alsace, archevêque de Malines, se voit ainsi notifier le mécontentement du gouvernement pour avoir permis le mariage sans formalité d’un noble, le prince de Rubempré, avec sa lingère, Catherine Ocreman. En 1758, le plus haut fonctionnaire des provinces belgiques, Patrice-François de Neny, chef-président du Conseil privé, consulte activement sur l’épineux sujet, avec le soutien du comte de Cobenzl, ministre plénipotentiaire de la souveraineté autrichienne à Bruxelles. Du coup, les diocèses s’offusquent, le Pape s’inquiète et Vienne ne tarde pas à refroidir les ardeurs de Neny, mais celui-ci revient à la charge fin 1768, moment où de nouveaux incidents pèsent sur la balance.

   Le dossier remonte jusqu’à l’impératrice Marie-Thérèse, qui demande aux conseils supérieurs de justice de mener une enquête et adresse, le 19 avril 1777, une lettre à l’évêque de Namur Ferdinand-Marie de Lobkowitz – un lointain parent. « Il me revient, écrit-elle, que dans votre diocèse, on est très facile à dispenser de la publication des bans » . Et d’appeler son cousin à la stricte observance des principes tridentins « pour le bien et le repos des familles » . Le procureur général du comté sera chargé de surveiller en catimini l’activité de Monseigneur dans ce domaine.

   Si les autorités politiques n’ont pas été jusqu’à légiférer pour restreindre les prérogatives de la hiérarchie ecclésiale, celle-ci n’en a pas moins senti le vent du boulet. Est-ce un hasard si dès 1759, Jean-Henri de Franckenberg, successeur de Thomas-Philippe d’Alsace, met fin aux exonérations de ban dans l’archidiocèse de Malines ? Avec le temps, les courbes du « laxisme » finiront par fléchir un peu partout.

   L’auteur de la présente étude a pu retracer cette évolution dans quelques localités brabançonnes à l’aide des registres paroissiaux. A Bierges (aujourd’hui une section de Wavre), où ils ont été particulièrement bien tenus, on part de 11 % d’unions avec dispense de bans entre 1613 et 1663 pour monter en flèche à 57 % entre 1663 et 1756. Cette sorte d’âge d’or est suivie d’une chute tout aussi remarquable: 30 % entre 1756 et 1788 et une seule dispense pour 27 actes de mariage (3 % donc) entre 1788 et 1796. A Bonlez (Chaumont-Gistoux), les noces non annoncées représentent 66 % du total entre 1706 et 1733, 53 % entre 1755 et 1788 et une sur 54 (2 %) pour les 18 dernières années de l’Ancien Régime. A Bossut (Grez-Doiceau), qui relève de Malines, le retour à une discipline plus stricte est plus précoce que dans les deux villages dépendant de Namur: alors que les dispenses s’y élèvent encore à 57 % de 1723 à 1759, il n’y en a plus qu’une seule (et partielle) qui soit accordée au cours des 38 années suivantes.

   Ce resserrement des boulons ne dissuadera toutefois pas Joseph II, le « despote éclairé » , qui succède à sa mère en 1780, de donner un coup d’accélérateur à la sécularisation du mariage. L’intervention du politique en la matière, telle que l’organisera l’édit du 28 septembre 1784, sera sans précédent dans un pays catholique. C’est aux juges séculiers qu’il appartiendra désormais d’examiner les demandes de dispenses de bans.

   La « bonne volonté » du clergé belge n’y changera rien, le programme joséphiste ne visant pas tant à remédier à des désordres – ou jugés tels – qu’à mettre en œuvre une philosophie préconçue, en concomitance avec l’affirmation de l’Etat centralisateur moderne.

P.V.

[1] « Canons, ordonnances et coutumes. La publicité du mariage en Brabant wallon sous l’Ancien Régime » , dans la Revue d’histoire du Brabant wallon. Religion, patrimoine, société, t. 34, fasc. 4, 2020, pp. 207-254. https://sites.google.com/site/chirelbw2/, Comité d’histoire religieuse du Brabant Wallon (Chirel BW), chaussée de Bruxelles 65a, 1300 Wavre.


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