Flamand ou allemand ? Une autre question linguistique

L’usage d’appeler « Duitsch » ou « Duytsch » (allemand) la langue parlée dans le nord de l’espace belge, tout en la distinguant de celle d’outre-Rhin, a traversé les siècles jusqu’au XXème. Parfois en rude concurrence avec « Dietsch » , le mot a fini par céder la place à « Vlaemsch » sous l’influence francophone

   Si, au début du XIXè siècle, vous aviez demandé à des Flamands du Limbourg ou du Brabant quelle langue ils parlaient, qu’auraient-ils répondu ? Flamand ? Néerlandais ?… Ni l’un, ni l’autre. Selon Jan Frans Willems, qui la rapporte en 1837, la réponse aurait été: « Ik spreek Duitsch » , littéralement « Je parle allemand » . L’écrivain et philologue suggère toutefois qu’il faut comprendre « Dietsch » , soit « thiois » , entendu ici comme le terme désignant les parlers germaniques dans l’espace belgo-néerlandais. Avec des variantes phoniques, les dialectes continueront d’être désignés de la sorte par ceux qui les pratiquent jusqu’au milieu du XXè siècle.

   L’usage ambigu remonte loin.

   Luc De Grauwe (Université de Gand) en ausculte un exemple éloquent dans la Verheerlykt Vlaandre (La Flandre magnifiée), traduction partielle, publiée en 1732-1735, de la célèbre Flandria illustrata (en latin) de l’historien, théologien et poète Antonius Sanderus (Antoon Sanders, 1586-1664) [1]. Dans le contexte de l’époque, c’est bien sûr du comté de Flandre qu’il est question, en l’occurrence sous le regard d’un Brabançon, né à Anvers, mais actif comme prêtre pendant près de 40 ans sur les terres dont il célèbre les splendeurs. Le passage qui retient l’attention comporte ces lignes: « La langue que parlent les autochtones de cette région est l’allemand, qui est commun à l’autre allemand des Néerlandais » . Référence est ensuite faite à l’humaniste Johannes Goropius Becanus (ou Bécan, 1519-1572) pour qui cette langue est celle des Cimbres – originaires du Jylland au Danemark –, langue la plus ancienne, qui « dépasse toutes les autres autant en art que comme excellence du génie humain, et est beaucoup plus facile, plus vive et plus agréable que celle d’outre-Rhin, pour exprimer ses pensées, étant aussi plus appropriée, que toute autre pour imiter le son de chaque langue, qu’importe comment il pourrait être » [2]. Ainsi, ajoute le même Becanus, exemples à l’appui, beaucoup de mots allemands-flamands et allemands-néerlandais sont-ils connus à travers le monde, jusque chez les Goths de Crimée et au Mexique. Et beaucoup correspondent à des mots grecs anciens.

   Pour expliquer les vertus attribuées à la langue de Flandre et qui feraient défaut à celle des peuples d’outre-Rhin, Sanderus recourt à un argument qui serait, de nos jours, jugé des plus politiquement incorrects: elle aurait été positivement influencée en milieu urbain par « la joyeuse rapidité » (« de lieffelyke snelheid » ) du français, parlé dans les pays proches, entre marchands ainsi qu’à la cour où il est « presque seul en usage » (« bijna alleen in gebruik » ). Symptomatique: des prononciations de nombres relevées sur les bords de la mer Noire par le diplomate Ogier Ghiselin de Busbecq, jugées semblables à celles des Flamands, servent à souligner l’opposition entre ceux-ci et les Brabançons, lesquels « prétendent » parler allemand et se « moquent » indûment de la manière flamande de rendre les sons…

   Si on imagine mal que le néerlandais unifié d’aujourd’hui puisse être appelé Duitsch ou Duytsch, ces termes ont pourtant longtemps survécu, sans qu’on puisse les confondre avec Dietsch, à la formation d’un parler distinct au sein des langues germaniques occidentales du continent. Bien avant celle de Sanderus, une traduction de la Description de tous les Pays-Bas de François Guichardin (par Cornelis Kiliaan, Amsterdam, 1612) comporte l’affirmation que « les habitants de ces pays belges » appellent leur langue « Teutonica, dat is Duytsche » . Sanderus parle aussi de Duitsch-Nederland ou de Duitsch-Vlaanderen (Flandria Teutonica dans la version latine).

   Il est pourtant généralement admis qu’une différenciation s’est opérée entre les formes populaires du Sud, comportant le son ie (Diets), et celles du Nord et de l’Est caractérisées davantage par le uu, plus tard diphtongué en ui (Duuts, Duits). Au Brabant, la concurrence entre les deux semble avoir été rude dans le champ littéraire, la première l’emportant sur la seconde au Moyen Age, sous l’ascendant culturel prestigieux de la Flandre, la seconde reprenant le dessus au cours des siècles ultérieurs, boostée par la conscience d’une identité brabançonne. En Hollande, par contre, le règne du uu et du ui est demeuré sans partage et il n’est, dès lors, pas indifférent que la traduction de Sanderus a été l’œuvre d’une association d’éditeurs de Leyde, Rotterdam et La Haye, et pas davantage que celle de Guichardin porte une signature amstellodamoise. Quand un « Duitsch » apparaît dans ces éditions, ne faut-il pas le mettre sur le compte des « hollandismes » qu’elles comportent fatalement ? L’hypothèse tient la route, à condition de ne pas se méprendre sur le sens. Le terme, en fait, ne renvoie pas au haut allemand ni aux vieilles langues germaniques, mais bien au néerlandais de l’époque, celui du quotidien des Bataves, jusque dans la première moitié du XVIIIè siècle.

   Ce n’est toutefois pas l’influence septentrionale qui explique la percée méridionale du mot prédominant. Sa présence est générale dans les grands Pays-Bas dès le XVIè siècle quand, par exemple, le De imitatione Christi de Thomas a Kempis est publié « in Brabants Duytsch » à Louvain et à Anvers (1576, 1552), ou quand Charles Quint – Charles II comme duc de Brabant – prescrit que son ordonnance soit proclamée et publiée notamment « in Duytsche sprake » (Placcaeten van Brabandt, 1548). Et c’est le comté, cette fois, qui marche sur les traces du duché, à l’instar de l’imprimeur et lexicographe gantois Joas Lambrecht évoquant en 1539 « ons nederlantsch duutsch of vlaemsche sprake » , ou du rhétoricien Cornelis van Ghistele traduisant Ovide « in Duytsche » (imprimé à Gand en 1559). « A partir du XVIIè siècle, ce ui peut naturellement être aussi influencé par le hollandais, écrit le professeur De Grauwe, mais il faut malgré tout se souvenir davantage de l’exemple du Brabant situé au centre des Pays-Bas du Sud, devenu toujours plus prestigieux – une « expansion brabançonne » donc » .

   Ce qui vaut pour Duytsch vaut aussi pour Nederduytsch. Si ce composé est fréquent dans la langue distinguée de toutes les régions, on ne voit jamais apparaître un Nederdietsch dans les sources. Au XIXè siècle encore, le premier se trouvera sous la plume d’écrivains provincialistes westflandriens comme Guido Gezelle. Mais le Neder interdit toute confusion avec le haut allemand.

   Disparue dans le parler populaire, la forme en ie survit chez les érudits, les écrivains romantiques ou encore, à partir de 1860, les tenants du mouvement panthiois, qui aspire à l’unité des peuples néerlandais et bas allemands de Königsberg à Dunkerque, sans grand succès en raison du clivage religieux entre la Flandre catholique et les pays protestants. Mais le Duytsch « officiel » ne gardera plus la cote, se voyant supplanté à terme par le Vlaemsch au moment où, dans le vocabulaire francophone, flamand est nettement préféré à néerlandais pour désigner tout le nord de notre frontière linguistique. Comme l’écrira Jan L. Pauwels (Université catholique de Louvain) en 1961, « quand les Brabançons et les Limbourgeois appellent leur langue « le flamand » , ils maintiennent donc inconsciemment un usage à l’origine français (et espagnol) » .

   On appelle parfois « glossonymie » l’étude des noms donnés aux langues. Une science qui regorge de surprises …

P.V.

[1] « De taal welke de Inboorlingen van dit Gewest spreken is de Duitsche » (A. Sanderus [vertaald], « Verheerlykt Vlaandre » , 1735). Over een Brabants-Duitsche eend in de vanouds Vlaams-Dietsche bijt » , dans Leuvense Bijdragen – Leuven Contributions in Linguistics and Philology, vol. 102, 2018-2020, pp. 103-117. https://poj.peeters-leuven.be/content.php , Onderzoekseenheid Taalkunde, Katholieke Universiteit Leuven, Blijde Inkomststraat 21, bus 3308, 3000 Leuven.

[2] La traduction n’étant pas des plus aisées, voici le texte original: « De Taal welke de Inboorlingen van dit Gewest spreken, is de Duitsche, die aan de overige Duitsche Nederlanders gemeen is. Goropius noemt haar de Cymbrische en aloudste Taal, dewelke, zegt hy, alle de andere zoo in kunst, als voortreffelijkheid des menschelyken vernufts, te boven gaat, en veel gemakkelijker, vaardiger, en aangenaamer is dan de Over-Rhynsche, om zyn gedachten uit te drukken, zynde ook bekwaamer, dan eenige andere om de Maatklank van ieder Taal, hoedanig die ook zou moogen wezen, na te volgen » .


2 réflexions sur « Flamand ou allemand ? Une autre question linguistique »

  1. Merci Paul pour ce texte particulièrement interessant sur la langue flamande. Je me Je me souviens de mes grands parents qui disaient de la langue parlée dans les Fourons : c’est du « plate deutsche » (orthographe phonétique). Référence populaire aux références que tu évoques. Cela dit, j’adore ta chute! In cauda venenum! Amicalement. Lily

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