Papy n’était pas un attentiste (2)

Entre 100 et 150.000 Belges de toutes tendances ont combattu l’occupant hors de l’armée régulière. Les hommes appartenant aux classes moyennes et à la fonction publique ont été proportionnellement les plus nombreux. Un guide aide à retrouver les résistants dans le dédale de sources pas toujours fiables ou accessibles sans condition (1940-1944)

   Dans sa dernière lettre à son épouse, avant son exécution le 31 août 1944, François De Kinder, chargé de mission par le gouvernement belge réfugié à Londres, écrivait: « J’ai toujours aimé faire un peu plus que mon devoir… Bien que je n’aie plus les illusions de la dernière guerre, je ne partage pas l’opinion de ceux qui essaient de traverser la présente tempête en faisant le moins de sacrifices possible » [1]. Le nombre des compatriotes qui, comme l’auteur de ces lignes, combattirent l’occupant, et ce de multiples manières, se situe dans une fourchette qui va de 100.000 à 150.000. Entre un sur dix et un sur sept (15.000) payèrent ce choix de leur vie. Quant au service opposé, celui de l’Ordre nouveau, qui pouvait lui aussi conduire à une issue fatale, quelque 100.000 Belges s’y engagèrent, à s’en tenir aux statistiques judiciaires.

   Il a été assez dit qu’il s’agit de minorités, dans un pays qui comptait 8,4 millions d’habitants en 1940. En valeurs absolues, il ne s’en agit pas moins d’une formidable multitude de destinées individuelles. Pour aider à la recherche sur ces dernières, deux guides précieux ont vu le jour ces dernières années. Après Papy était-il un nazi ?, ouvrons Papy était-il un héros ? [2], ouvrage que prolongera à l’avenir un nouvel outil, coordonné par le Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CegeSoma), pour lequel des données issues de plus de 72.000 dossiers personnels de résistants sont actuellement encodées [3]. Quant au « marais gris » que j’évoquais dans le premier volet de cette présentation – ceux qui se mettaient, autant que possible, à l’abri de la tempête, selon l’image de De Kinder –, Koen Aerts (CegeSoma, Université de Gand) m’a signalé qu’il travaille  aujourd’hui à en éclairer les différentes facettes.

   Parmi  ceux qui firent « un peu plus que leur devoir » – c’est, bien sûr, un euphémisme pour beaucoup –, on compte de 10 à 15 % de femmes au minimum, proportion moins modeste qu’il n’y paraît si on tient compte des contraintes familiales reposant sur les épouses et mères (pp. 63-64). Les résistantes étaient généralement jeunes, libres, instruites et, du fait que les hommes évitaient de les impliquer dans des actions violentes, étaient à l’œuvre surtout dans les liaisons et l’aide aux illégaux. L’examen des appartenances socioprofessionnelles fait ressortir quant à lui une surreprésentation des classes moyennes et des agents de l’Etat, catégories traditionnellement plus politisées et, dans le second cas, ayant à craindre que les postes dans l’administration soient confiés à des « collabos » . Les ouvriers entrèrent davantage dans la danse quand les conditions de vie se dégradèrent et la menace des déportations se profila (à partir d’octobre 1942). Les paysans furent davantage concernés quand affluèrent vers la campagne les aviateurs alliés, les évadés russes, les Juifs pourchassés, les réfractaires…, fuyant la ville où les produits de première nécessité se raréfiaient et où les dénonciateurs pouvaient plus aisément se dissimuler dans la masse (à partir de 1943 surtout). Mais « tout au moins pendant les premières années d’occupation, souligne Fabrice Maerten (CegeSoma), directeur de l’ouvrage, la plupart des Belges ne voient pas en quoi la collecte de renseignements pour d’hypothétiques libérateurs ou la diffusion de la presse clandestine pourrait contribuer de manière tangible au dénouement favorable du conflit » (pp. 64-65).

Un atelier de la presse clandestine. (Source: Jean Jour, « Liège Libre. Automne 1944 », (Liège), Noir Dessin Production, 2015, p. 10)

   Sur le plan idéologique, toutes les tendances ont été présentes à des degrés divers, mais l’adhésion au sommet des trois partis dominants – catholique, libéral et socialiste – s’est avérée « tardive, inégale et limitée » (p. 74). Il en alla tout autrement aux deux extrêmes de l’échiquier, où était nourri l’espoir que la lutte clandestine en cours se prolonge dans une transformation radicale de la société belge. Le Parti communiste (PCB), dont l’absence, disons, de motivation est notoire pendant la période qui précède l’invasion allemande de l’URSS et la rupture du pacte germano-soviétique (en juin 1941), s’appliqua à rattraper le temps perdu en mettant sur pied le Front de l’indépendance (FI). L’Armée secrète (AS) et le Mouvement national belge (MNB) émanaient quant à eux de la droite de la Résistance. Dans les sphères gouvernementales comme chez les Alliés, les communistes et les léopoldistes étaient considérés avec la même méfiance, d’où l’empressement mis, à la Libération, à ordonner la démobilisation des combattants de l’ombre, ceux qui le voulaient pouvant rejoindre individuellement l’armée régulière.

   Au panorama d’ensemble des réseaux, des mouvements, des statuts… succèdent les informations qui permettront au chercheur, amateur comme professionnel, de s’orienter dans le dédale des archives. Il faut évidemment compter ici avec les problèmes liés à la rareté et à la fiabilité des sources. En règle générale, les articles de la presse prohibée, les correspondances clandestines, les comptes-rendus d’activités… ne contiennent pas les vrais noms de leurs auteurs ni des participants. Si, après la guerre, des résistants de la onzième heure ont eu une nette propension à gonfler ou antidater leurs exploits, d’autres, de toutes les heures, ont préféré faire silence sur des opérations condamnables par la justice ou l’opinion publique: exécutions, vols à des fins personnelles, attentats suivis de représailles prévisibles de l’ennemi contre les civils…

   Plus probants à cet égard sont les dossiers répressifs constitués par l’occupant ainsi que ceux des services secrets outre-Manche et ceux qui ont été ouverts ultérieurement en vue de l’octroi des statuts de reconnaissance nationale et des distinctions honorifiques. Les fonds de la Sûreté de l’Etat, déposés au CegeSoma, comportent ainsi plus de 46.000 dossiers de personnes liées aux réseaux de renseignements, d’évasion, de propagande ou d’action armée en lien avec Londres (pp. 151-154). Les procès de collaborateurs peuvent aussi fournir du grain à moudre quand leurs principaux adversaires ont été appelés à y témoigner. Bon nombre de dossiers individuels ont aussi éclos dans différents milieux professionnels ou politiques. Le PCB est connu pour s’en être fait une spécialité. C’est moins le cas pour la franc-maçonnerie qui a cependant créé, au lendemain du conflit, des structures d’aide aux veuves et enfants des disparus, dont les liasses sont conservées au Centre d’études et de documentation maçonniques (pp. 273-274).

Des groupes de résistants se sont notamment appliqués à saboter des trains et des lignes de chemin de fer. ici, le résultat d’une action des Gewapende Partizanen. (Source: photo Louis Van Brussel, Belgium WWII, Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines)

   Ne peuvent être cités ici forcément que quelques exemples dans la masse des écrits que Fabrice Maerten a distribués entre douze catégories en fonction des producteurs, des lieux, des activités ou des finalités. Rien que les archives dues à Marie Noterman, responsable du service de renseignement Zig (reconnu par la Sûreté) et du refuge de l’AS à Blankenberge, remplissent quatre boîtes et informent sur des centaines de membres (pp. 193-196). Le MIS-X, créé par les Américains en 1942 pour secourir les survivants des avions abattus, a laissé notamment un livre d’or contenant en huit volumes la liste de 6247 Belges venus en aide à des soldats anglo-saxons. Le document complet se trouve aux National Archives à Washington, mais des copies incomplètes sont consultables au CegeSoma (pp. 240-245).

   Précieux entre tous est l’institut israélien Yad Vashem, qui entretient la mémoire des « justes parmi les nations » , autrement dit des non-Juifs qui sauvèrent des vies juives. Au 1er janvier 2019, 1751 Belges ayant reçu ce titre étaient dénombrés. Les informations essentielles les concernant sont accessibles sur le site de cette institution (pp. 255-256). On y ajoutera le fonds de l’association l’Enfant caché, rassemblé au mémorial Caserne Dossin à Malines (pp. 223-224). Dans un autre registre, mentionnons encore les sources laissées par les cabinets des avocats de Belges traduits devant les tribunaux militaires allemands, tels ceux de Frédéric (Freddy) Eickhoff à Bruxelles (au CegeSoma) et Fernand Schreurs à Liège (au centre de documentation du musée de la Vie wallonne), ou encore par les nombreuses interventions de la reine Elisabeth en faveur de personnes arrêtées et notamment de condamnés à mort (aux Archives du Palais royal) (pp. 130-132).

   Comme celles qui concernent l’incivisme, les ressources dont il est ici fait état ne sont pas toujours accessibles sans conditions. Les dépôts des institutions fédérales réclament généralement des autorisations spéciales, sauf si les personnes à propos desquelles on souhaite s’informer sont décédées ou si elles sont nées il y a au moins cent ans. D’autres structures imposent des contraintes spécifiques. A noter en outre que l’un et l’autre des deux guides ont laissé à l’écart nombre de sites Internet dont la validité ou la durabilité ne peuvent être vérifiées. Il ne faut pas pour autant les négliger. Les moteurs de recherche permettent le plus souvent de les atteindre aisément.

   Ainsi dispose-t-on, au total, d’assez de pistes pour que papy y ait laissé ses traces, s’il fut véritablement un héros ou même, simplement, de ceux qui, hors des rangs militaires, accomplirent « plus que leur devoir » .

P.V.

[1] Cité in Pierre d’YDEWALLE, Mémoires II 1940-1945, trad. du néerlandais, Bruxelles, Racine, 1997, p. 33. [retour]

[2] Les références des deux ouvrages figurent en n. 2 et 3 du précédent article, Papy n’était pas un attentiste (1) , 14/2/2022. [retour]

[3] Wikibase-Résistance, rens. sur https://www.cegesoma.be/fr/news/wikibase-resistance-un-processus-en-six-etapes. [retour]



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