Changements climatiques: in vino veritas ?

A Louvain comme ailleurs dans nos régions, la baisse des températures moyennes ne suffit pas à expliquer le déclin de la viniculture aux temps modernes. Les facteurs socio-économiques, les spécificités locales et les phénomènes extrêmes sont notamment à prendre aussi en compte (XVè-XVIè siècles)

   Le retour du vin dans nos régions, depuis la fin du XXè siècle, induit à rappeler régulièrement que le divin breuvage y avait été produit à grande échelle au Moyen Age et encore aux temps modernes. Ainsi Louvain, aujourd’hui connue bien davantage pour sa bière (Stella Artois), vivait-elle alors au rythme des vendanges. « Les vignobles couvraient la plupart des collines dans la ville et ses environs. Leur nombre et leur étendue étaient tels qu’une partie considérable de la population était à l’œuvre dans la production du vin » , souligne Lena Walschap (Katholieke Universiteit Leuven), auteur d’un mémoire de master sur la dernière phase de cette activité dans la cité brabançonne [1].

   A partir de la fin du XVIè siècle sonne le glas du déclin. Pourquoi ? Ici comme dans d’autres contrées européennes privées de cru, nombre de chercheurs ont pointé vers un coupable tout trouvé: le « petit âge glaciaire » , ainsi qu’est désignée la longue période, de 1300 à 1850, caractérisée par la hausse des quantités de pluie et la baisse des températures hivernales. Mais pour l’historienne, cette explication pèche quand elle se veut exclusive. Les rigueurs du temps seules n’ont pas rendu la culture viticole impossible. D’autres facteurs, d’ordre socio-économique, sont intervenus concomitamment pour que se raréfient les acteurs disposés à courir les risques de ce type d’entreprise.

   Epinglant les problèmes méthodologiques posés par les reconstructions climatiques à grandes échelles chronologiques et géographiques, Lena Walschap défend assez naturellement la démarche monographique qui est la sienne. Les effets des réchauffements ou des refroidissements sur les communautés humaines varient en fonction de conditions non généralisables, qui ne peuvent être appréhendées que par l’étude exhaustive d’un espace et d’un moment déterminés. « Sans attention aux modèles d’explication alternatifs, par définition spécifiques pour chaque lieu, l’interaction entre le climat et la société ne peut être mise en lumière » .

   Dans le cas de l’économie vinicole louvaniste, un bon échantillon est fourni par les comptes de la Table du Grand Saint-Esprit (Tafel van de Grote Heilige Geest), institution de bienfaisance liée à la paroisse Saint-Pierre, détentrice de vignobles dont l’étendue tripla entre le début du XVè siècle et la première moitié du XVIème. L’évolution des revenus générés par ces cultures et leur transformation a été mise en parallèle avec les séries climato-historiques de longue durée de Jürg Luterbacher e.a. [2] et de Jan Buisman [3], la première basée sur la dendrochronologie, la seconde sur les sources écrites. Résultat: de faibles corrélations, un peu plus fortes quand le dossier, conservé aux Rijksarchief te Leuven, permet d’atteindre les rentrées gérées directement par la Table, sans les intermédiaires du fermage. De toute manière, il n’y a pas là matière à révélations. Les incidences des températures sur la vie des contemporains et leurs stratégies d’adaptation importent bien davantage.

La porte du Loup à Louvain avec à gauche le collège Van Dale et son vignoble. (Source: dessin sur papier, 1577, Stadsarchief Leuven, inv. KP 1/34; ON: C-3621 (P65), photo D. Pauwels (Gent), dans « La ville en Flandre. Culture et société 1477-1787 » , dir. Jan Van der Stock, Bruxelles, Crédit communal – Vlaamse Gemeenschap, Administratie Externe Betrekkingen, 1991, p. 350)

   Sur la carte européenne du vin, Louvain est proche de la limite au-delà de laquelle il faut renoncer au raisin. Déjà, les pieds y ont besoin d’une attention continue et la qualité de la boisson fermentée n’est pas celle qu’on obtient sous des latitudes plus propices. Dans la mesure où une légère différence suffit à faire passer une région d’un côté à l’autre de la barrière, les informations paléoclimatologiques peuvent s’avérer précieuses. Mais elles ont aussi leurs limites. Contraintes pour des raisons pratiques de reposer sur l’évaluation des moyennes d’été, elles laissent en rade des paramètres non moins relevants en l’occurrence, tels le régime des précipitations ou les températures hivernales, sans parler des spécificités locales. Une gelée prolongée en avril et/ou un été sec peuvent avoir des conséquences catastrophiques pour les pampres. Il en va de même avec les caprices du temps dont aucune époque n’est à l’abri: pluies anormales, averses de grêle, tempêtes, inondations… Les variations soudaines et les phénomènes extrêmes affectent les populations bien davantage qu’un surcroît ou une diminution de chaleur estivale par rapport à la normale saisonnière que connurent les aïeux. Ce sont ces aléas, bien plus que la courbe descendante du changement global, qui sont responsables de la disparition du « fruit de la vigne et du travail des hommes » dans le sud du duché de Brabant. Pour approcher pareilles réalités, il faut recourir à des méthodes plus qualitatives que celles des disciples d’Emmanuel Le Roy Ladurie.

   Il est cependant un impact que les séries reconstitutives, adéquatement exploitées, peuvent mettre en évidence: celui des phases défavorables non suivies de phases restauratrices. Lena Walschap relève ainsi, sur la base des estimations de Luterbacher e.a., que les longues périodes froides, au cours desquelles la vigne n’a pas eu de répit pour « se refaire » , coïncident avec les années difficiles pour les revenus de la Table louvaniste pendant les trois dernières décennies du XVIè siècle. Le schéma explicatif ne fonctionne cependant pas dans tous les cas. Si on envisage la seconde moitié du XVè siècle, ce sont les faits destructeurs (tempêtes, grêle…) qui ont mis l’activité sous pression.

Deux hommes attelés au foulement des raisins, qui a lieu en octobre après la vendange. (Source: extrait d’un livre de prière, ca. 1520-1530, origine probablement bruxelloise, Walters Art Museum, Baltimore, inv. nr W425, fol. 10R, dans Lena Walschap, « Den Wijnghaert Soo Bevrosen… » , n. 1, p. 10)

   Les témoignages doivent certes être, eux aussi, soumis à la critique. Bien souvent, leurs auteurs ont eu tendance à ne retenir que les événements inhabituels et à exagérer ceux-ci. C’est ainsi que, dans nos pays de basse altitude, on se demande quasi rituellement « où sont les neiges d’antan » … même si elles n’étaient guère plus fréquentes pendant notre enfance qu’aujourd’hui. Les écrits n’en donnent pas moins accès au concret, aux causes et aux conséquences à l’échelle des hommes et des petites communautés, avec toutes les nuances qui relativisent les grandes tendances. Entre les descriptions compilées par Buisman et la comptabilité vinicole de la société d’assistance qui sert ici de référence, la concordance s’avère concluante. En 1439, par exemple, le rendement par fermier se révèle être le plus élevé de toute la première moitié du XVè siècle. Des sources, il ressort de fait qu’après plusieurs années froides successives, l’hiver a été des plus cléments. Les plantations ont été gratifiées en outre d’un grand ensoleillement au printemps et en été. Des phases d’averses brèves mais intenses ont cependant suscité des dommages çà et là, mais les vignobles, situés le plus souvent sur des collines, ont moins à craindre des crues. Les pluies prolongées sont autrement redoutables pour eux, mais ils en ont été épargnés.

   Les archives, il est vrai, font parfois défaut. Nul n’a couché sur papier les raisons, sans doute très localisées, pour lesquelles les profits de 1457 n’ont pas répondu aux attentes, alors que les conditions atmosphériques avaient été en principe propices. Etant de toute nature (narrative, administrative, économique, judiciaire…), les documents susceptibles de contenir des indications sur le temps sont sujets au plus grand éparpillement. La chercheuse formule à cet égard le souhait qu’en amont de l’indispensable critique historique soient constituées des banques de donnée publiques et bien organisées, que les historiens et même les amateurs pourraient alimenter de leurs trouvailles.

   Sur le fond, on retiendra surtout que les fractions de degrés Celsius en plus ou en moins mesurées au fil du temps sont loin de constituer le tout de la question climatique. Il s’impose aussi de considérer les fluctuations de la variabilité et les surgissements toujours possibles de l’exceptionnel, du hors norme, du phénoménal, ainsi que les conséquences inéluctables, les adaptations nécessaires, la résilience souhaitable, lesquelles ne se présentent pas semblablement sous tous les cieux. Ceci vaut aussi pour l’avenir.

P.V.

[1] « Den Wijnghaert Soo Bevrosen. Methodische bedenkingen bij de beoefening van klimaatgeschiedenis aan de hand van de Leuvense wijnteelt tijdens de kleine ijstijd » , dans Noordbrabants Historisch Jaarboek, vol. 38, 2021, pp. 10-35. https://uitgeverij-zhc.nl/onze-boeken/derde-reeks/228/428/noordbrabants-historisch-jaarboek-2021, Stichting Zuidelijk Historisch Contact, Zeisstraat 8, 4818 EG Breda, Nederland. Egalement « In vino veritas. Klimatologische en socio-economische verklaringen voor de neergang van de Leuvense wijnteelt » , dans The Low Countries Journal of Social and Economic History, jaargang 17, nr 3, 2020, pp. 37-73, https://tseg.nl/article/view/9368/9862 (article en libre accès, contrairement au précédent). Le masterproef est en ligne (aussi en libre accès) sur https://scriptiebank.be/sites/default/files/thesis/2019-10/Den%20wijnghaert%20soo%20bevrosen_Walschap_Lena_sp.pdf. [retour]

[2] « European Summer Temperatures since Roman Times » , dans Environmental Research Letters, vol. 11, nr 2, 2016, https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/11/2/024001 (en libre accès). [retour]

[3] Duizend jaar weer, wind, en water in de Lage Landen, 7 delen (parues à ce jour), Franeker (Waadhoeke, Nederland), Van Wijnen, 1995-2019. [retour]



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