Mythes et réalités d’un best-seller: le « Congo » de David Van Reybrouck

Salué par un concert de louanges médiatiques et politiques, ce livre à succès n’a pas fini d’être contesté par les spécialistes. L’engagement qui sous-tend le récit ainsi que le mélange qu’il présente de fiction littéraire et de « non-fiction » historique sont particulièrement épinglés

   Quand, en automne 2012, parut Congo. Une histoire de David Van Reybrouck [1], deux ans après sa version originale en néerlandais (Congo. Een geschiedenis), quelque 250.000 exemplaires de l’ouvrage avaient déjà été vendus. Avant même cette sortie dans la langue de Voltaire, l’éditeur avait dû lancer une seconde édition. Récompensé de plusieurs prix prestigieux, le livre devait aussi bénéficier d’une ample diffusion hors frontières, traduit en anglais, allemand, norvégien, suédois, italien, espagnol. Il est vrai qu’il avait été d’emblée validé, certifié conforme au vrai et porté aux nues par les médias dominants…

   « Combinant les outils du roman, du journalisme, de la recherche historique, recourant à la poésie, s’attardant sur l’anecdote et le « petit fait vrai » , Van Reybrouck a réussi un ouvrage démesuré, ou plutôt un ouvrage à la mesure du Congo » , a-t-on ainsi pu lire sous une de ces plumes journalistiques enthousiastes [2]. David Van Reybrouck « n’a pas son pareil pour raconter des histoires avec tout le sérieux de l’archéologue et philosophe universitaire qu’il est, mais aussi tout le talent du romancier et du journaliste » , a asséné un autre laudateur [3]. Des politiciens n’ont pas voulu être en reste. Pour le ministre d’Etat libéral Louis Michel, il ne s’agissait rien moins que de la bible de l’histoire congolaise pour les décennies à venir!

Un phénomène éditorial, récompensé de prix prestigieux. (Source: Actes Sud)

   Depuis lors, des comptes-rendus scientifiques sont venus mettre quelques bémols à ce concert de louanges, sans toutefois disposer de la même audience. Pour Pierre-Luc Plasman (Université catholique de Louvain), dont les travaux sur notre passé colonial font autorité, Congo. Une histoire est « une construction narrative » qui « crée chez le lecteur un sentiment de sympathie envers certains personnages » , mais où « la contextualisation et la nuance sont difficilement atteintes » . L’historien épingle, entre autres, la manière dont l’auteur a sélectionné les archives du président de la commission d’enquête initiée en 1904 par Léopold II en réponse à la campagne internationale menée contre le régime de l’Etat indépendant du Congo (EIC): « Il est réducteur de se limiter à l’image du « bourreau européen » , accompagné de ses complices locaux et de la « victime africaine » . Au niveau des décisions, l’EIC est donc loin d’être cette structure purement centralisée comme le décrit l’auteur » [4].

   Dernier en date à proposer un examen en règle du best-seller, Hubert Roland (Fonds national de la recherche scientifique, Université catholique de Louvain)  met pour sa part l’accent sur les problèmes posés par la multiplicité des genres qui s’y côtoient [5]. Celle-ci est à l’image de la polyvalence de David Van Reybrouck lui-même. Philosophe (bachelier) et archéologue (doctorat), diplômé successivement de Leuven, Cambridge et Leyde, il est devenu romancier, poète, auteur dramatique, chroniqueur (au quotidien flamand De Morgen), essayiste politique… Co-initiateur en 2011 de l’expérience du G1000 visant à promouvoir la participation citoyenne, il alimenta le débat deux ans plus tard par la publication, sous le titre Contre les élections, d’un plaidoyer pour une démocratie par tirage au sort, au moins partiellement. C’est au cœur de ces activités foisonnantes que Congo. Een geschiedenis a atterri en 2010. Difficile, dans ces conditions, d’y voir le fruit d’une vie de recherches! Présenté comme un « travail de popularisation et d’éducation des consciences » , le livre entend combler le manque de grandes synthèses tout en profitant de l’importante historiographie belgo-congolaise des deux ou trois dernières décennies.

De l’archéologie au G1000, David Van Reybrouck ne compte plus les cordes à son arc.  (Source: photo Frank Ruiter, Mondiaal Nieuws, Brussel)

   En positif, relève le professeur Roland, la démarche se distingue des enquêtes à charge uniquement, amplement médiatisées ces dernières années: « A tout le moins, le lecteur généraliste retient de la lecture de Congo un sentiment d’équilibre, chacune des parties concernées étant renvoyée à ses responsabilités historiques » . Mais si les sources sont prises en compte dans leur pluralité, un fil rouge (sans jeu de mots) sous-tend bel et bien le propos, à savoir que le Congo « aurait toujours été entravé par son statut de « laboratoire » de l’économie capitaliste, depuis la colonisation et jusqu’à aujourd’hui » . La déliquescence des structures étatiques, donnée fondamentale du « mal congolais » à l’aube du XXIè siècle, aurait ainsi été favorisée par le capitalisme mondial.

   A cette réserve s’ajoutent celles que ne peut manquer de susciter, et pas seulement chez les spécialistes, la pratique d’écriture de la « non-fiction littéraire » , importée des pays anglo-saxons et durablement établie en Flandre. La source, dûment vérifiée, recoupée et citée, n’est plus ici la base exclusive de l’exposé, une large place étant octroyée à l’imagination, aux analogies, aux métaphores, aux stéréotypes… Quand, par exemple, l’auteur décrit, le jour Noël 1989, le maréchal président Mobutu regardant à la télévision les images de l’exécution après un procès factice du Big Brother roumain Nicolae Ceauşescu, il s’agit d’une pure fabulation, visant à suggérer dramatiquement l’horizon de la « chute du tyran » .

   Par cette « forte narrativité d’inspiration littéraire » , selon Hubert Roland, le vulgarisateur entend prendre le contre-pied des milieux académiques « dont, a-t-il affirmé dans une interview, je me dis parfois qu’ils font exprès de se rendre illisibles » . Son concept d’histoire « vivante » inspire notamment les nombreux passages où il met en scène son propre vécu de voyageur et d’investigateur. Sa visite au rebelle tutsi Laurent Nkunda dans un camp retranché fait l’objet d’un récit haletant que n’aurait pas renié un Rouletabille! Plus généralement, c’est la place faite aux témoins d’en bas ( « history from below » ) qui sert le dessein. Cinquante ans après l’indépendance, le moment était certes opportun pour interroger encore de nombreux aînés, tant sur leurs souvenirs que sur leurs représentations éventuellement mythifiées du passé. Mais sur la méthode et les critères d’identification, de sélection, de vérification, l’enquêteur ne s’explique pas. En outre, « la liste de remerciement des témoins est bien moins exhaustive que celle des 500 personnes, qu’il dit avoir rencontrées » …

La leçon de gymnastique dans une école des missions de Scheut. (Source: Michael Stenger, Jacques Kievits & Jacques A.M. Noterman, « Congo belge. L’empire d’Afrique. Souvenirs du XXè siècle » , Bruxelles, Arobase, 2004, p. 72)

   Quant à l’exploitation de ces sources orales, la présente analyse critique fait ressortir un processus d’appropriation subtile par l’écrivain, afin de rayonner au premier plan et, bien sûr, de captiver. On n’est pas loin de la position démiurgique du romancier. « Il est celui qui ordonne et centralise la diversité de tous les témoignages, qui les met en forme en opérant lui-même la sélection de ce qui est dit et de ce qui est tu, en fonction de la dynamique du récit » , souligne Hubert Roland. Le collecteur de souvenirs des anciens a passé ceux-ci au filtre problématique de sa « non-fiction » , agençant ce matériau selon les codes d’une stylisation de type littéraire.

   Symptomatique des procédés du polygraphe apparaît la façon il fait intervenir un certain Nkasi, aïeul mythique à l’âge improbable – « Il devait être la personne la plus âgée du monde » (126 ans)! – qui offre l’avantage de porter la mémoire de toute l’histoire coloniale et postcoloniale. Pareille « rupture avec le pacte de vraisemblance » qu’impliquent le mot « geschiedenis / histoire » contenu dans le titre ainsi que la présentation générale de l’ouvrage, a évidemment fait des gorges chaudes parmi les universitaires que David Van Reybrouck dénigre tant.

   Ceux-ci ne sont nullement, contrairement à ce qu’il soutient, hostiles à toute vulgarisation. Des historiens de renom s’y sont livrés et certains ont gagné les faveurs du grand public. Il y a problème quand la finalité esthétique est privilégiée jusqu’à introduire l’imagination créatrice dans une discipline où sa présence est indue. Il y a problème quand la non-fiction se confond avec la fiction.

   En complément aux deux mises au point ici évoquées, je serais tenté de mettre en parallèle Congo et Les Téméraires, cet autre succès de librairie, dû à Bart Van Loo [6]. Il s’agit ici aussi d’une œuvre d’écrivain à la tournure des plus narratives, saupoudrée de détails croustillants et même d’humour, mais sans altération – délibérée du moins – des faits. Des erreurs sont toujours possibles, mais pas d’invention pure. L’ensemble a été, en outre, prudemment écrit sous le contrôle du médiéviste Wim Blockmans, sommité internationale de l’époque bourguignonne.

   Bien d’autres maîtres patentés, d’Henri Pirenne à Jean Stengers, de Léon Halkin à Léopold Génicot, de Suzanne Tassier à Jacques Willequet… – pour ne citer que des disparus –, ont montré que la rigueur heuristique et herméneutique peut aller de pair avec le plaisir de lire, ceci valant du reste pour toutes les branches du savoir.

P.V.

[1] Arles, Actes Sud, 672 pp. [retour]

[2] Colette Braeckman, « Le Carnet » , blog dans Le Soir, 6 nov. 2012, https://archive.wikiwix.com/cache/index2.php?url=http%3A%2F%2Fblog.lesoir.be%2Fcolette-braeckman%2F2012%2F11%2F06%2Fcongo-une-histoire-remporte-le-prix-medicis%2F#federation=archive.wikiwix.com (en libre accès). [retour]

[3] Guy Duplat, La Libre Belgique, 10 sept. 2012. [retour]

[4] « Le Congo de David Van Reybrouck » , dans la Revue générale, 149è année, n° 2, 2013, pp. 49-54, https://www.academia.edu/5788267/Le_Congo_de_David_Van_Reybrouck (en libre accès). Le propos de Louis Michel cité précédemment est rapporté dans cet article. [retour]

[5] « Statut du témoignage et « non-fiction littéraire » dans « Congo. Une histoire » de David Van Reybrouck » , dans L’écriture du témoignage: récits, postures, engagements, dir. Grazia Berger, Isabelle Meuret, Chiara Nannicini Streitberger & Hubert Roland, Bruxelles, Peter Lang (coll. « Comparatisme & Société » , vol. 43), 2022, pp. 195-222. [retour]

[6] Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l’Europe, (Paris), Flammarion, 2020, 688 pp. La version originale néerlandaise est parue chez De Bezige Bijen en 2019. [retour]






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