Une journée dans la vie de sœur Emmanuelle

En dépit de l’ampleur de ses engagements sociaux enracinés dans sa foi, en particulier parmi les chiffonniers du Caire, elle ne voulait pas être considérée comme une sainte. Consciente de sa faiblesse, elle s’appuyait sur la conviction paulinienne et pascalienne que rien ne vaut le moindre des mouvements de charité (1908-2008)

  Le journalisme, qui fut mon métier en même temps que l’histoire, confère quelques privilèges dont celui de rencontrer, exceptionnellement ou régulièrement, avec un peu de chance, des figures qui marquent ou ont marqué leur temps. Le reporter devient alors témoin et producteur d’une source dont les chercheurs, le cas échéant, pourront faire usage. C’est ainsi que le présent portrait de Madeleine Cinquin, mieux connue sous le nom de sœur Emmanuelle, née à Bruxelles en 1908, morte presque centenaire en 2008 à Callian (Var, France), sera en partie nourri de rendez-vous avec elle et de propos recueillis à ces occasions.

   Je ne saurais mieux évoquer cette personnalité hors du commun qu’en relatant plus particulièrement une journée passée en sa compagnie, en novembre 2003, alors qu’elle venait de fêter ses 95 ans [1]. Avec toute l’énergie dont elle était encore dotée, elle sillonnait les routes, occupait les tribunes, rencontrait les grands comme les petits de ce monde et jouait très habilement des médias pour alerter les consciences sur les urgences sociales de l’heure. Sa tournée en cours allait durer une semaine. Elle avait été organisée par les Amis de sœur Emmanuelle, l’association qui continue de relayer son message et d’œuvrer dans son esprit [2].

   Après la messe matinale en la chapelle des Sœurs de la Providence à Grez-Doiceau, on la conduisit à Genval où l’attendaient des élèves et professeurs de l’enseignement professionnel spécialisé. Son art de captiver et sa capacité à s’adapter à tous les interlocuteurs firent, une fois de plus, merveille. D’un enfant lui vint cette question, préparée en classe et bien dans l’air du temps: « Pourquoi portez-vous un foulard ? » – « Cela date des premiers siècles, répondit-elle, et cela veut dire: je ne prends pas de mari parce que je me donne à Dieu. Maintenant, il y a des religieuses qui ne mettent pas de voile. On est libres. Mais j’ai une autre raison d’en avoir un, c’est que je suis un peu chauve, là » (rires).

   Toute menue dans son habit gris, celle qui tutoyait tout le monde dès le premier contact aurait eu l’apparence d’une religieuse comme tant d’autres, n’était ce regard malicieux et, bien sûr – c’était son image de marque –, un bagou qui ne s’encombrait pas de précautions excessives. Elle prenait un plaisir manifeste à s’entendre rappeler qu’en Suisse, elle menaça de faire un hold-up si elle ne récoltait pas les 30.000 dollars dont elle avait besoin pour construire de nouveaux logements en faveur de ses chers chiffonniers du Caire. Et que la somme fut rapidement rassemblée! D’où tirait-elle sa force ? De l’eucharistie quotidienne, assurait-elle. Des exemples dont elle ne cessa de se réclamer: ceux du père Damien, de Charles de Foucauld, de mère Teresa. « Quand j’ai envie de baisser les bras, je me dis: tu as vu le Pape ? Il est plus fatigué que toi, il a reçu des balles dans le ventre et il s’en va dans le monde entier. Alors, en avant Emmanuelle, lève-toi et marche! » Faut-il encore rappeler son mot fétiche, « yallah! » ( « on y va! » en arabe) ? Elle l’a presque fait passer dans le langage courant.

Un moment de récréation touristique aux pyramides du Caire. (Source: Association sœur Emmanuelle)

   A midi, Emmanuelle assista à l’office chanté des moines et moniales de Jérusalem à Saint-Gilles, en région bruxelloise. Suivirent un repas silencieux puis un temps d’échanges avec les membres de cette jeune communauté qui créait au cœur de la ville des oasis de prière et de paix, et qui a depuis plié bagage faute de perspectives offertes par les responsables de l’Eglise locale. En rue, nombre de passants, de passantes surtout, reconnaissaient et venaient saluer la plus populaire des sœurs – en  Belgique et en francophonie certainement, mais pas seulement. Où qu’elle aille, elle se trouvait en pays de connaissance, mais un peu plus dans cette capitale où elle avait vu le jour. Elle avait grandi rue de Brabant à Schaerbeek, non loin de la gare du Nord. Ses parents exploitaient un magasin de lingerie de luxe. Le temps de l’insouciance avait pris fin brutalement en 1914, alors qu’elle n’avait que six ans, quand son père s’était noyé sous ses yeux au littoral.

   Au cœur des Années folles, où la jeune fille semblait oublier le tragique de la vie, se précisa la vocation religieuse. Elle étonna sa mère, ses proches et peut-être plus encore elle-même. L’appel  portait en lui le besoin impérieux de se consacrer à tous ceux qui souffrent même si, comme mère Teresa, elle allait commencer par le gratin. Après avoir été, de 1932 à 1970, enseignante de la congrégation de Notre-Dame de Sion pour jeunes filles huppées, successivement à Istanbul, Tunis et Alexandrie, elle mit le cap sur Ezbet-El-Nakhl, un des bidonvilles les plus pauvres du Caire. Elle avait alors atteint l’âge où la plupart de nos contemporains prennent ou vont prendre leur retraite. Là, dans ce lieu où de vagues abris de pierres, de tôles, de cartons, de bouts de bois tenaient lieu de maison à quelque 14.000 coptes (en majorité) et musulmans, elle mobilisa les bonnes volontés pour faire surgir de la terre rougeâtre des jardins d’enfants, des centres médico-sociaux, des écoles d’alphabétisation, une usine de compost des déchets, des terrains de football…   

   Elle offrit beaucoup mais, insistait-elle, elle reçut aussi en amitié, en tendresse, en sincérité. Elle se souvenait des longues veillées où, assis par terre, tous trempaient leur pain dans la même assiette. « Le Seigneur y est presque tangible » , disait-elle. « Des années merveilleuses, extraordinaires, chrétiennes et humaines » … Elle ne voulait pas, surtout pas, qu’on la désigne comme une sainte. « Les gens qui disent ça n’ont rien compris. Je me suis acharnée à la sainteté. J’ai tout fait pour cela. Comme j’ai pas mal de vanité en parlant, je ne parlais plus (rire). A table, je mangeais le moins possible. Et cela n’avançait pas. Je me jetais contre un mur… Ce sont les chiffonniers qui m’ont sauvée. C’est avec eux que j’ai compris qu’il ne fallait pas me forcer mais au contraire vivre comme un enfant » . Un enfant qui commet des bêtises, mais qui se laisse redresser: « La faiblesse ontologique, celle qui est dans la chair de l’être, cela n’a pas d’importance. Je prie, je me confesse aussi, bien sûr. Je me trompe, mais je reviens. J’ai de gros défauts dans la peau. Je suis méchante » . Oui, là, elle poussait un peu le trait…

En novembre 2003, au cours d’une tournée de rencontres, de conférences, de débats… Une énergie intacte, même s’il fallait la soutenir. (Source: collection P.V.)

   Aux journalistes qui la sollicitaient si volontiers, la bonne Samaritaine reprochait de transmettre trop souvent une image sombre du monde, sans ouvrir la porte à l’espoir. « Je l’ai dit à Patrick Poivre d’Arvor: « Pourquoi ne fais-tu pas des choses plus positives ? » Quand nous avons débuté en Belgique, nous avions un jeune secrétaire – il est mort du sida, le pauvre, je l’ai suivi jusqu’au bout. Il a téléphoné vingt fois pour que je passe à la télévision. A la fin, ils ont accepté parce qu’ils en avaient assez de l’avoir au bout du fil » . En 2003, on ne risquait plus de la faire lanterner: on s’arrachait au contraire la fée des éboueurs devenue championne de l’Audimat.  Elle-même n’y voyait pas d’inconvénient, si cela pouvait faire progresser les causes qui lui étaient chères. Même si ce n’était pas sans risques… « Je sais aussi bien que toi qu’on me critique, que des gens disent: « Qu’est-ce que c’est que cette bonne sœur, on la voit tout le temps à la télévision! » . Cela lui avait valu quelques retours de boomerang, comme cet article du quotidien français Libération qui l’avait descendue en flamme ou, chez nous, cette émission de télévision où le caricaturiste Kroll l’avait dessinée dans le célèbre fauteuil d’une autre Emmanuelle, beaucoup moins édifiante. « Oh là, là! J’en ai entendu parler de ce film. Je ne l’ai pas vu, bien sûr » .

   Profitant des trajets en voiture pour s’assoupir un peu, la star malgré elle était invitée pour la soirée à l’Université d’Anvers où la communauté de Sant’Egidio, active sur les terrains du paupérisme et des conflits armés, avait battu le rappel. Petit auditoire, petite assistance, moyenne d’âge assez élevée: sœur Emmanuelle aurait préféré le contraire. Mais elle se dépensa sans compter, une fois de plus, bondissant d’une question à l’autre. On clôtura. « Si je reviens ici, vous vous arrangerez pour qu’il y ait des jeunes. Il n’y en a pas assez. 1500 étudiants et je suis là! » .

   Ce jour-là, chez les amis qui l’hébergeaient, lui resta-t-il un peu de temps pour la lecture de la Bible ou des auteurs qu’elle fréquentait assidûment ? Sur son philosophe préféré, Pascal, elle préparait un essai qu’elle me fit parvenir par la suite [3]. Elle aussi avait surmonté, à l’instar de l’auteur des Pensées, « l’angoisse de nuits sans réponse, de chemins sans issue » . Elle aussi était convaincue que « tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité » [4]. L’hymne célèbre et superbe de saint Paul ne dit rien d’autre [5].  

   Depuis 1993, elle vivait à la maison de repos de sa famille religieuse à Callian. Elle y repose aujourd’hui, dans l’humble carré des sœurs au cimetière situé sur les hauteurs du village. Mais l’attachement à ses racines ne la quitta jamais. « J’aime mieux le peuple belge que le français. Le Français est plus alambiqué » , confia-t-elle à une collègue, évoquant aussi la forte impression que lui avaient faite le roi Baudouin et la reine Fabiola. « J’ai beaucoup apprécié leur façon de s’exprimer, leur idéal… » [6].

   Sa phrase de prédilection, celle qu’elle répétait devant tous ses publics, provenait de Maḥmūd Shabestarī, un poète mystique persan des XIIIè-XIVè siècles: « Fends le cœur de l’homme, tu y trouveras un soleil » . C’est bien ce qu’elle ne cessa, jusqu’à son dernier souffle, de faire et d’enseigner à tous ses continuateurs, ici et ailleurs [7].

P.V.

[1] Mon reportage parut dans La Libre Belgique du 20 nov. 2003. [retour]

[2] https://soeuremmanuelle.be/ . [retour]

[3] Vivre, à quoi ça sert ?, avec Philippe Asso, Paris, Flammarion, 2004. [retour]

[4] Fragment 793 éd. Brunschvicg, 308 éd. Lafuma. [retour]

[5] Première Epître aux Corinthiens, 13:1-13. [retour]

[6] Interview dans La Dernière Heure, 17 oct. 2008. [retour]

[7] Parmi les ouvrages consacrés à sœur Emmanuelle, on peut se référer à Pierre LUNEL avec la collaboration de Carine Marret, Sœur Emmanuelle. La biographie, nvelle éd., Paris, Anne Carrière – (Paris), Robert Laffont, 2008, 424 pp., ainsi qu’à sœur SARA & Gilbert COLLARD, Sœur  Emmanuelle. La chiffonnière du ciel, Paris, Albin Michel (coll. « Espaces libres » , 211), 2009, 220 pp. Sœur Emmanuelle elle-même a laissé plusieurs livres de témoignage dont le premier, Chiffonnière avec les chiffonniers, est paru en 1977 (nvelle éd. Paris, Editions de l’atelier (coll. « La vie au cœur » ), 2007, 233 pp.). [retour]

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