Il n’a que 25 ans quand il devient, en octobre 1830, secrétaire de la commission chargée de rédiger un projet de Constitution pour la Belgique. Ce n’est là que le premier jalon d’une vie déroulée tout entière au devant de la scène. Député (à partir de 1831), secrétaire général des Affaires étrangères (1831-1836), dans une période périlleuse pour le nouvel Etat, ministre des Travaux publics (1837-1840), à l’origine d’un grand réseau routier et ferroviaire, il sera finalement chef du Cabinet (= Premier ministre) et ministre de l’Intérieur (1841-1845), avant de nous représenter à Berlin jusqu’à sa mort, le tout sans jamais cesser d’être un homme de confiance hautement apprécié de Léopold Ier. Je m’en tiens à l’essentiel.
Jean-Baptiste Nothomb (1805-1881) méritait donc bien qu’un biographe moderne s’intéresse à lui. C’est un homme politique, François Roelants du Vivier, ancien élu du parti Ecolo, archéologue et historien de l’art de formation, qui s’est attelé à la tâche [1]. Il est aussi descendant en ligne collatérale de son sujet, qui fut en quelque sorte le fondateur d’une très féconde dynastie.
Né à Messancy, dans ce qui est alors le Luxembourg uni auquel il restera indéfectiblement attaché, Jean-Baptiste doit pourtant se résigner en 1839 à la perte de l’actuel grand-duché. La Belgique n’en demeure pas moins pour lui « la patrie commune » , ainsi qu’il le déclare au Parlement (cité p. 87). Comme jeune ministre, il a engagé des frais énormes pour la construction d’une liaison routière Luxembourg-Bruxelles. « C’est plus que l’on a fait pour le Luxembourg depuis la création du monde » , a-t-il écrit en 1837 à son épouse Wilhelmine (cité p. 77)! Celle-ci fera cependant partie des habitants de la belle province révoltés de leur abandon par nos dirigeants à la conférence de Londres. Dans une lettre courroucée, datée du 25 février 1839, elle exprimera son refus de voir ses enfants devenir Belges: « Je suis bien trop désolée que mon mari le soit » (cité p. 93). Il l’est certes, mais garde un pied de l’autre côté de la nouvelle frontière. A sa demande, il sera inhumé à Septfontaines (Habscht), en territoire grand-ducal, dans une propriété de la famille de sa femme.

Comme secrétaire de l’aréopage chargé de préparer notre Loi fondamentale, Nothomb a laissé des archives précieuses. Selon François Roelants du Vivier, le texte porte incontestablement la « marque personnelle » de celui qui en a été « le rédacteur le plus zélé » (p. 197). Mais c’est aussi en pur produit de son temps et de son milieu qu’à l’instar d’un Charles Rogier, il préconise sans ambages l’adoption par la Belgique de la langue française, « l’instrument le plus universel de la pensée humaine » , ajoutant qu’il faudra « moins d’efforts pour s’approprier cette langue que pour perfectionner le flamand » . Ces lignes figurent en conclusion de la deuxième édition de son Essai historique et politique sur la Révolution belge, publiée en 1834 (cité p. 204).
Sur le plan convictionnel et à notre regard, les contours du personnage apparaissent plus flous que son profil socioculturel. Libéral, initié très jeune à la franc-maçonnerie, il affiche un catholicisme au moins de tradition, élevant ses enfants conformément au précepte du catéchisme selon lequel « il faut aimer et craindre Dieu et nos père et mère » (lettre à sa femme, 23 mai 1843, citée p. 208). Rien d’étonnant s’il sera un des derniers unionistes, affirmant en 1841 encore, quand il prend la tête du gouvernement, que « moins qu’aucun autre pays, la Belgique, née d’hier, ne pourrait impunément donner le spectacle de la lutte prolongée entre deux partis se disputant la direction des affaires publiques, et s’entravant mutuellement » (cité p. 102). Des libéraux pur jus comme Joseph Lebeau et Paul Devaux se désolidarisent alors de lui (p. 129). Et peu d’eau coule encore sous les ponts avant la fondation, en 1846, d’une formation libérale structurée, qui ruine définitivement les espoirs des partisans d’un régime surmontant les oppositions.
Comme premier de cordée gouvernemental, Jean-Baptiste Nothomb se montre sensibilisé à la question sociale. Il annonce en 1842, via le discours du trône, un projet de loi sur le travail des enfants et institue en 1843 une commission d’enquête à ce sujet en y englobant l’emploi des femmes dans les manufactures. Mais « les grands capitaines d’industrie, largement liés au parti libéral, s’opposent à toute loi visant à limiter leur liberté d’embauche et à améliorer la condition ouvrière, note l’historien. Ils réussiront à bloquer toute initiative législative ou réglementaire » (pp. 119-120). Il faudra attendre 1889 pour qu’une loi interdise le recours à la main-d’œuvre juvénile en dessous de 12 ans. Les réformateurs sociaux se souviendront néanmoins que parmi les hommes d’Etat belges qui comprirent qu’il fallait, comme on le faisait dans d’autres pays, améliorer la condition des jeunes travailleurs, il revenait à Nothomb, selon les termes de Nestor Considérant, l’honneur de s’être « associé le premier » à « ce mouvement généreux » (Du travail des enfants, 1863, cité p. 120).
La Belgique post-unioniste ne convenant plus au vétéran de l’indépendance, celui-ci en tire les conséquences personnelles en orientant définitivement sa carrière vers la diplomatie. Le choix, il est vrai, va comme un gant à ce grand voyageur qui fait régulièrement ses valises pour aller visiter de manière approfondie un pays d’Europe et même au-delà, jusqu’en Orient, en Egypte et en Palestine. L’équilibre européen, en particulier, a toujours figuré au centre de la réflexion nothombienne. Déjà dans le Courrier des Pays-Bas du 17 septembre 1830, alors que les troupes hollandaises tenaient toujours Bruxelles, le jeune avocat démontrait la nécessité de faire la Belgique en accord avec les puissances (p. 36). « Il y a de l’honneur a exiger, pour céder, que ce soit l’Europe qui le demande » , plaidait-il en 1839, dans son discours de deux heures prononcé à la Chambre pour justifier l’acceptation du traité des XXIV Articles réduisant drastiquement nos frontières (cité p. 87). L’Essai historique et politique, qui a connu un grand succès, a invité de même ses lecteurs à regarder au plus loin: « Nos pères n’ont connu que la province et la commune; combien notre horizon s’est étendu! Au-dessus de la commune et de la province, nous apparaissent la nation et l’Europe: nous avons quatre ordres d’idées à combiner et à concilier » (cité p. 68).

Après l’avènement du Second Empire surtout, la quête d’équilibre va consister en premier lieu, du point de vue belge, à s’appuyer sur la Prusse puis l’Allemagne pour contenir les visées annexionnistes françaises. La menace changera, et comment! au XXe siècle, mais notre seul adversaire est alors au sud. Dans une lettre du 26 mars 1871, quelques mois avant son décès, celui qui est alors ministre de Belgique à Berlin en fait le constat désabusé: « Dans ma carrière déjà longue, je n’ai rencontré que deux Français acceptant l’indépendance de la Belgique, Louis-Philippe et Guizot; aussi n’étaient-ils pas réputés être des Français. On leur trouvait un air étranger, ils respectaient les droits d’autrui » (cité pp. 158-159).
Tous les Nothomb qui, depuis, ont fait ou font l’actualité relèvent de la branche cadette issue de Jean-Pierre, frère de Jean-Baptiste, mais c’est peu dire qu’ils diffèrent radicalement, tant de leur illustre ancêtre qu’entre eux. Quoi de commun entre Pierre Nothomb, le chantre de la grande Belgique à l’issue de la Première Guerre mondiale, Paul, l’aviateur écrivain communiste, Jean-François, le missionnaire défroqué, Simon-Pierre, le grand commis de l’Etat, Patrick, l’ambassadeur à Tokyo devenu un des rares étrangers chanteurs de nô, Charles-Ferdinand, le mandataire social-chrétien qui se fit du consensus une religion, ou encore Amélie dont les romans annuels volontiers cocasses se vendent comme des petits pains… ? C’est le cas de dire que chez les Nothomb, personne ne donne le ton!
P.V.
[1] Un pays convoité. Jean-Baptiste Nothomb (1805-1881) et la construction de la Belgique, s.l., Mols (coll. « Histoire » ), 2022, 239 pp. [retour]