Pour le Luxembourg, le tournant des XIVe et XVe siècles n’a rien d’un âge d’or. Selon les termes du médiéviste Michel Margue, le pays se trouve alors plongé « dans un état de guerre permanente et de déclin économique » [1]. Est en cause, paradoxalement, la bonne fortune de la maison régnante, appelée à de si hautes destinées qu’il lui est difficile de maintenir une souveraineté stable dans son propre domaine. Cet état de complexité et de fragilité vient de recevoir l’éclairage de l’historienne et philologue Christa Birkel, dans une contribution dérivée de sa thèse défendue à l’Université du Luxembourg [2].
L’évolution vers une gouvernance multiniveaux est amorcée dès 1308, quand le comte « local » Henri VII est élu Roi des Romains, autrement dit Empereur désigné du Saint Empire romain germanique. Elle se poursuit avec Jean de Luxembourg, dit l’Aveugle, roi de Bohême en 1311 [3]. Alors que le fils de celui-ci Venceslas Ier cumule le Luxembourg (érigé en duché), le Brabant et le Limbourg, les possessions accrues et le déplacement vers l’est du centre de gravité de l’autorité continuent avec l’empereur Charles IV, choisi par les princes électeurs en 1346, et Venceslas II, élu en 1376 (Venceslas Ier pour l’Empire, Venceslas IV pour la Bohême). Sigismond, promis au trône impérial en 1411 et à qui échoit en outre la couronne de Hongrie, clôture la lignée du côté masculin.

On pourrait supputer que ce poids acquis par la maison à l’échelle européenne a été favorable aux intérêts de l’entité luxembourgeoise. Mais tel n’a pas toujours été le cas. A partir de Charles IV surtout, les princes n’apparaissent guère actifs dans leur pays d’origine. Venceslas II (duc de 1383 à 1419) demeure quatorze ans hors du duché sans jamais y revenir. Sigismond, quant à lui, ne mettra jamais les pieds au cours de ses dix-huit ans de règne (1419-1437) sur les terres ancestrales de sa dynastie. En 1403, Venceslas reconnaît d’ailleurs que du fait de son absence ainsi que de celle de son cousin Jobst de Moravie, à qui il a cédé ses droits en gage (pour garantir le paiement d’une dette), « les habitants du duché et leurs domaines sont exposés à des attaques hostiles » . Plusieurs émeutes ont secoué la principauté. Sa cession par Jobst à Louis d’Orléans, deuxième fils du roi de France Charles V, puis à Elisabeth de Görlitz, représentante d’une branche cadette, n’arrangent rien. Dès 1414, celle-ci met son oncle Sigismond au courant des incendies criminels, des vols et des pillages qui sévissent dans le pays, et il n’est pas douteux pour elle qu’ils sont dû à l’éloignement du prince. Les causes du mal sont donc clairement identifiées, mais le recours aux seigneurs engagistes va perdurer.
« De manière générale, constate la chercheuse, la politique de mise en gage des territoires par les souverains luxembourgeois illustre clairement que le territoire était mis au service d’intérêts supérieurs » . Charles IV, déjà, avait hypothéqué de vastes portions de son comté afin d’obtenir les votes qui devaient lui permettre de s’asseoir sur le trône d’Otton le Grand. Des administrateurs sont certes nommés pour pallier le vide du pouvoir. Mais même si certains sont issus de la famille, ils n’en demeurent pas moins étrangers, ignorant les conditions et coutumes spécifiques du Luxembourg. Aux écueils liés à la dualité d’une direction exercée par les ducs et les détenteurs de privilèges s’ajoute une complication supplémentaire engendrée par les prétentions des élites régionales, la noblesse et les « bonnes villes » (reconnues comme importantes). « La situation dans le duché est pire que jamais, s’alarme Sigismond dans une lettre en 1417, car la noblesse est constamment en proie à des querelles intestines et ne tardera pas à ruiner complètement le pays. Il faut rétablir immédiatement la paix et l’ordre » .
Les résistances au nom des autonomies locales peuvent être passives. C’est le cas de toute évidence quand, plusieurs années après l’avènement de Jobst, nombre de vassaux hésitent toujours à lui prêter le serment d’allégeance. Elles se font nettement plus actives quand Venceslas, en 1408, se prépare à gager le duché à Antoine de Brabant, fils de Philippe le Hardi, qui épouse Elisabeth et apporte un appui militaire contre l’électeur palatin Robert III, candidat à l’Empire. Les opposants ont cette fois le soutien de Sigismond qui qualifie Antoine d’usurpateur!
L’imbroglio institutionnel n’est donc pas dénué d’avantages pour certains acteurs, particulièrement les régionaux, renforcés par tout ce qui déforce le centre. Nombre de deals, certes, n’ont fait l’objet d’aucune concertation préalable avec les élites. Toutefois, observe Christa Birkel, « le fait que tous ces décrets ont suscité des résistances souligne la nature problématique des directives autoritaires à une époque où les représentants du pays étaient déjà habitués à être consultés sur les questions clés relatives à la souveraineté » . Du reste, si les gagistes tiennent les rênes de fait, les ducs restent des interlocuteurs disponibles. Jouer sur cette complexité permet de maximiser les opportunités. Ainsi voit-on, dans la première moitié des années 1390, la ville de Luxembourg envoyer plusieurs ambassades en Europe centrale, avec pour destinataires non seulement le maître de l’heure Jobst de Moravie, mais aussi explicitement le duc Venceslas II.

Elisabeth de Görlitz fait l’expérience de ces jeux subtils à ses dépens pendant sa période de gouvernement. Au printemps 1430, le conseil municipal luxembourgeois, opposé au projet de la détentrice du gage d’augmenter un impôt et ne parvenant pas à la faire changer d’avis, dépêche des émissaires auprès du roi Sigismond. Ce dernier publie alors un décret, daté du 9 avril 1431, qui règle l’affaire en faveur de la ville et au détriment du créancier gagiste. Ce cas de contournement des ordres, nullement isolé, est aussi favorable au duc lui-même, dans la mesure où en s’adressant à lui, ses sujets marquent la reconnaissance de son pouvoir. Angelo Torre (Université du Piémont oriental) a pu parler à cet égard d’un processus de « légitimations croisées » . Dans le cas d’espèce, il vient d’autant plus à point nommé que Sigismond a de bonnes raisons de craindre que le territoire lui échappe totalement. En 1441, en effet, le duc de Bourgogne Philippe le Bon rachètera à une Elisabeth désargentée ses droits sur le Luxembourg. Entre-temps, on aura vu un Hans von Parsberg, sénéchal responsable de la représentation permanente du souverain, acquérir assez de capital de confiance de celui-ci comme de l’engagère pour négocier en tant qu’étranger le transfert au futur Conditor Belgii.
De ces épisodes ressort la confirmation, si c’était encore nécessaire, que la relation entre le prince médiéval et ses sujets repose sur la coopération, la négociation et la quête du consensus bien plus que sur une domination absolue. Ainsi que le soulignait Ellen Widder (Universités de Münster et de Tübingen e.a.) aux Journées lotharingiennes de 2008, « l’idée d’un Etat fort, dirigé par un souverain doté d’une vision à long terme et d’un grand pouvoir, qui marque son environnement et gouverne la communauté selon son propre jugement, appartient désormais au passé pour les médiévistes modernes » .
P.V.
[1] « Du comté à l’Empire: origines et épanouissement du Luxembourg » , dans Histoire du Luxembourg. Le destin européen d’un « petit pays » , dir. Gilbert Trausch, Toulouse, Privat (coll. « Histoire des territoires de France et d’Europe » ), 2003, pp. 67-147 (146-147). [retour]
[2] « Komplexität und Fragilität. Interaktionen und Handlungsspielräume in Mehrebenenkonstellationen am Beispiel des spätmittelalterlichen Herzogtums Luxemburg » , dans Fragile Fürstenherrschaft im spätmittelalterlichen Europa, éd. Martin Kintzinger & Klara Hübner, Sigmaringen, Jan Thorbecke (Vorträge und Forschungen, XCIX), 2026, pp. 37-62. [retour]
[3] Sur cette figure, cfr l’article du présent blog, Comte de Luxembourg, roi de Bohême, maître de Lucques…, 8 juillet 2019. [retour]