Dans les bistrots de nos aïeuls

Le style et l’équipement des cafés populaires de l’Entre-deux-guerres correspondent à une longue tradition sur laquelle viennent se greffer quelques éléments plus modernes. On a plus souvent l’électricité que l’eau courante… Une mine d’informations glanées dans les dossiers pénaux de la Flandre-Orientale (1932-1938)

   « Le meilleur siège, les consommations les plus fines, ne seront appréciés parfaitement que si la décoration de l’établissement est franchement agréable » . La revue architecturale Bâtir insistait en ces termes, dans les années ’30 du siècle dernier, sur l’importance, pour assurer le succès d’un café, de l’aménagement intérieur, en même temps bien sûr que de la personnalité du patron ou de la patronne. Investir ce champ n’est toutefois pas chose aisée pour l’historien. Si les lieux emblématiques sont généralement bien documentés, il en va tout autrement pour les débits de boissons ordinaires.

   Marjan Sterckx (Université de Gand) est pourtant parvenue à forcer l’entrée de ces foyers de sociabilité populaire [1]. L’originalité de son étude est de reposer sur les archives judiciaires, plus précisément sur les photographies légales et les plans de scènes de crimes qu’elles contiennent. L’alcoolisme aidant, les bistrots ont alimenté plus souvent qu’à leur tour la rubrique des faits divers des journaux! Après échantillonnage, la chercheuse a retenu dix dossiers d’assises de la province de Flandre-Orientale pour la période 1932-1938, conservés aux Archives générales du Royaume à Gand. L’ambition n’a pas été d’aboutir à un tableau pleinement représentatif, mais d’au moins déblayer la question.

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Un regard autre sur le creuset culturel belge

De langue française mais souvent d’origine mixte, nombre d’écrivains ont reflété notre identité métissée, au carrefour de la germanité et de la romanité. D’autres ont communié dans le goût des libertés, du repli sur la région, de l’esprit de clocher et/ou des paradoxes et des hardiesses esthétiques (XIXe-XXIe siècles)

   Pour dépasser les stéréotypes par lesquels la Belgique s’est bien souvent caractérisée elle-même (le surréalisme, l’autodérision, la bière, le chocolat…), un arrêt s’impose à ce « regard de l’altérité » que propose Carmen Andrei sur notre identité collective telle que reflétée par des sources littéraires [1]. Professeure à l’Université Dunărea de Jos de Galaţi (Roumanie), l’auteure a rassemblé et révisé ses études auscultant les œuvres de fiction créées sous nos cieux en langue française depuis Charles De Coster jusqu’à l’aube du XXIe siècle. Il ressort de ses travaux que cet espace géographique où nous vivons constitue, en dépit du schisme politique qui l’agite régulièrement de soubresauts, « un véritable creuset culturel » , « une culture originale, à la fois unitaire et plurielle » (p. 8).

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L’UCB, un groupe aux bons soins de la pharmacie

Très diversifiée au départ, l’Union chimique belge a su faire circuler le savoir entre ses divisions et assurer sa présence à l’étranger dans le secteur des médicaments. Celui-ci a pris de l’importance en bénéficiant des profits engendrés par les autres activités. Aujourd’hui, l’entreprise est entièrement biopharmaceutique (1928-2008)

  Les Fours à coke Semet-Solvay & Piette, la Société générale belge des produits chimiques, la Société des produits chimiques de Droogenbos (Drogenbos), les Produits chimiques et pharmaceutiques Meurice: telles sont les compagnies qui s’unissent, le 18 janvier 1928, au sein de l’Union chimique belge (UCB). La première des quatre est le pivot (51,8 %) d’un ensemble des plus hétérogènes, sur un spectre s’étendant du secteur sidérurgique au marché des médicaments. Si vous visitez l’UCB aujourd’hui, oubliez cette pluralité initiale: l’entreprise est exclusivement biopharmaceutique. L’accès aux archives, souvent problématique dans les firmes industrielles, a permis à Kenneth Bertrams (Université libre de Bruxelles) de mettre en lumière les raisons de cette polarisation et d’en retracer les étapes [1].

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Le Roman de Renart au service du Lion de Flandre

Considéré comme un père du mouvement flamand, Jan Frans Willems a étudié, édité, traduit l’épopée animale « Van den Vos Reynaerde » dans l’espoir que ce joyau des lettres médiévales contribue à la défense et à l’illustration de la langue néerlandaise. Il y a aussi mis ses propres accents et tenu compte de la pudibonderie de son temps (1807-1846)

   A Boechout en 1807, alors que nos provinces sont des départements français, un homme a perdu son emploi de percepteur et arpenteur parce qu’il ne maîtrise pas suffisamment la langue de Voltaire. Son fils âgé de 14 ans, choqué par ce drame, dédie un poème satirique de son cru « op den Maire en Municipaliteyt » . Il s’appelle Jan Frans Willems (1793-1846) et est considéré aujourd’hui comme le père culturel du mouvement flamand.

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Une exposition universelle entre futurisme et tradition

Comme d’autres, celle de Bruxelles en 1897 a vu s’affronter les projets valorisant le patrimoine ancien et ceux qui tablaient sur les créations présentes et à venir. Paul Hankar, un des pères de l’Art nouveau, a fait les frais de cette concurrence. Mais les « modernes » n’étaient pas tous opposés au recyclage des formes historiques (1894-1900)

   Quand Bruxelles se prépare à accueillir l’Exposition universelle de 1897, l’événement a déjà connu pas moins de trente-cinq éditions. La première, en 1851, s’est déroulée à Londres dans le cadre du célèbre Crystal Palace. Deux, relativement proches, se sont déployées à Anvers, en 1885 et en 1894. Toutes ont été de grandes manifestations commerciales et technologiques, mais aussi culturelles et patrimoniales. Les découvertes scientifiques les plus récentes et les produits de l’industrie les plus innovants y ont côtoyé les reconstitutions d’anciens cadres de vie ou de grands monuments hérités du passé.

   Dans notre capitale, cette ambivalence a été source de tensions révélatrices de l’esprit de l’époque à bien des égards. On dispose aujourd’hui, sur ce sujet, du précieux éclairage de Yaron Pesztat, philosophe de formation, curateur « architecture moderne » au Centre d’information, de documentation et d’exposition de la ville, de l’architecture, du paysage et de l’urbanisme de la Région de Bruxelles-Capitale (Civa) [1].

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Lentement mais sûrement, la féminisation du personnel politique

En 1979, tous les ministres sauf un étaient des hommes et on comptait 7,5 % de femmes élues à la Chambre. Après le scrutin de 2019, 43,3 % des députés et la moitié des ministres appartiennent au sexe qu’on n’appelle plus faible. Ces changements ne se sont pas opérés sans contraintes soulevant des questions constitutionnelles (1965-2023)

   Le 28 juillet 1965 entrait en fonction, avec l’installation du gouvernement Harmel, la première femme ministre de notre histoire. Il s’agissait de Marguerite De Riemacker-Legot, sociale-chrétienne flamande, en charge de la Famille et du Logement. Un portefeuille pas très régalien, dira-t-on, mais qui pouvait imaginer en ce temps qu’un jour nous aurions une ministre de la Défense nationale – Ludivine Dedonder (socialiste) actuellement –, alors que la carrière militaire et le service obligatoire concernaient les hommes seuls ? Et même si ce ne fut que pour onze mois, le passage de Sophie Wilmès (libérale) au 16, rue de la Loi, siège du Premier ministre, entre le 27 octobre 2019 et le 1er octobre 2020, sera lui aussi considéré comme un précédent symbolique.

   La féminisation croissante du personnel politique belge, surtout depuis le dernier quart du XXe siècle, constitue un trait suffisamment saillant pour retenir l’attention, indépendamment de tout sacrifice à la mode des études de genre. Julien Pieret et Joëlle Sautois (Université libre de Bruxelles, centre de recherche de droit public) ont récemment retracé les étapes du processus en s’interrogeant sur le rôle qu’a pu jouer – ou non – l’existence de normes contraignantes en la matière [1].

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Lumumba, « une histoire encombrée de mythes »

La « responsabilité morale » du gouvernement belge dans l’assassinat du Premier ministre congolais demeure la vérité « officielle » depuis qu’une commission d’enquête parlementaire a conclu en ce sens. Mais la responsabilité des acteurs locaux et les crimes que suscita le « héros de l’indépendance » sont absents de ce récit (1960-1961)

Le retour d’un héros: sous ce titre, un film récemment promotionné relate les manifestations et célébrations qui ont accompagné et suivi la restitution aux représentants de la République démocratique du Congo (RDC), le 20 juin 2022, d’une relique supposée de Patrice Lumumba. Le documentaire donne largement la parole au sociologue Ludo De Witte, auteur d’un livre qui fit grand bruit, il y a plus de vingt ans, en présentant l’assassinat du leader du Mouvement national congolais (MNC) et de deux de ses compagnons, le 17 janvier 1961, comme le résultat d’un complot fomenté par les milieux dirigeants politiques et économiques belges [1]. En dépit du fait que la commission d’enquête parlementaire mise sur pied à la suite de cette parution arriva, quant à elle, à de tout autres conclusions…

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Comment on devient « Juste parmi les nations »

Deux familles juives allemandes réfugiées, qui se partageaient un appartement à Bruxelles, ont été décimées sous l’occupation. Un de leurs membres, le jeune Ralph Mayer, a été caché chez l’avocat Albert Jonnart, à qui cet hébergement coûta la vie, puis dans les locaux des musées royaux d’Art et d’Histoire par l’archéologue Jacques Breuer (1940-1944)

   Au 1er janvier 2022, pas moins de 1787 Belges avaient reçu le titre de « Justes parmi les nations » , décerné en Israël par la fondation Yad Vashem, gardienne de la mémoire de l’holocauste [1]. Mais bien plus élevé fut en réalité le nombre des hommes et des femmes qui, entre 1940 et 1944, contribuèrent chez nous, parfois au péril de leur vie, à sauver des Juifs de la déportation.

   Avant la Deuxième Guerre mondiale, la Belgique aurait compté entre 60.000 et 90.000 israélites, fourchette large qui s’explique par l’absence de recensement racial ou religieux. On avait généralement estimé à un tiers le nombre de membres de la communauté qui furent cachés par des personnes ou des institutions. Au début de ce siècle, Sylvain Brachfeld, journaliste d’origine anversoise établi en Israël, a refait les calculs et porté la proportion à quelque 56 % [2].

   Pour retracer minutieusement une de ces actions de secours, qui concerna en partie sa propre famille, Jean-Christophe Dubuisson, professeur d’histoire et de français, s’est mis à la recherche des témoins et des archives, dans notre pays et à l’étranger. En résulte un ouvrage qui illustre au mieux comment des individus, sans prédispositions apparentes, peuvent s’élever à l’héroïsme au quotidien [3].

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La lanterne magique au service de l’internationale catholique

Floris Prims, prêtre et historien, y eut recours pour promouvoir l’Œuvre des enfants hongrois, visant notamment à offrir à ceux-ci des familles d’accueil temporaire quand la misère régnait dans leur pays, dominé un temps par les communistes. Ce média se prêtait au mieux à une sensibilisation en faveur de la solidarité jouant sur l’émotion (1923-1927)

   Les lendemains de la Grande Guerre ont vu les horizons de l’opinion publique s’élargir vers l’Europe centrale et orientale, théâtre d’événements tragiques. Le sort des plus petits, en particulier, a retenu l’attention: ce n’est pas sans raison qu’Ellen Key avait annoncé, dès 1900, l’avènement du « siècle de l’enfant » . L’aide organisée en Belgique s’est ainsi adressée aux tout jeunes de Russie, d’Autriche, mais surtout de Hongrie. Selon les estimations, entre 1923 et 1927, ils furent 21.542 à venir de ce pays par trains spéciaux pour être placés dans des familles d’accueil. Margo Buelens-Terryn et Eleonora Paklons (Université d’Anvers) ont récemment retracé cette action aujourd’hui centenaire, en portant l’accent sur les moyens modernes mis à contribution pour la promouvoir [1].

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Le missionnaire comme personnage romanesque

Après l’indépendance congolaise, les « success-stories » sur fond de progression du christianisme en Afrique ont fait place à une littérature reflétant davantage les doutes et les conflits intérieurs des évangélisateurs sur le sens et les modaliés de leur mission (1885-1973)

   Avant indépendance = après indépendance ? Ce fut, on le sait, le vain espoir du lieutenant-général Janssens, qui commandait la Force publique congolaise bientôt mutinée. L’équation ne s’est pas davantage vérifiée pour l’Eglise, même si elle n’a pas connu les mêmes troubles en interne. Le tournant de 1960 a contraint les prêtres et les religieux, tant autochtones que belges, à repenser leurs activités. Les représentations même dont ils étaient l’objet, dans l’ex-colonie comme dans l’ex-métropole, en ont été transformées. La littérature constitue à cet égard une source de choix, comme l’illustre une récente étude due à Lieselot De Taeye (Fonds Wetenschappelijk Onderzoek – Universiteit Gent) [1].

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