Du ciseau au barreau: un art pour inspirer les avocats

Comment « L’orateur » du sculpteur symboliste George Minne a pu, au tournant des XIXe et XXe siècles, rendre hommage aux avocats réformistes de l’époque, témoigner de leurs liens avec les artistes et / ou leur rappeler l’importance de l’éloquence persuasive, qui ne s’improvise pas, ainsi que de l’introspection et de la contemplation (1901)

   L’homme est d’âge moyen, élégamment coiffé, vêtu d’une longue robe, les yeux presque clos. Il a une pile de livres à portée de la main. De tout son corps penché, qui forme comme une ligne, il s’appuie par son avant-bras droit et son coude gauche sur un bloc massif qui semble émerger du sol. Tel est L’orateur (De redenaar) de George Minne (1866-1941), une sculpture datée de 1901, de petites dimensions (40,9 x 40,6 x 57,8 cm), dont existent deux versions, une en bronze (musée des Beaux-Arts de Gand) et une en marbre (collection privée).

   Qu’a voulu représenter l’artiste, avec quel éventuel message sous-jacent ? A ces questions, Chiara Logghe (Université de Gand) a entrepris de répondre [1]. Son analyse nous instruit, à bien des égards, sur une époque, un milieu, un moment.   

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Arlon, capitale provinciale malgré elle

Promue à la suite de la scission du Luxembourg, sa vie institutionnelle n’a pas été un long fleuve tranquille: un gouverneur enlevé, un autre assassiné, les affres des occupations allemandes… En dépit des remises en cause, la Province est enracinée dans la conscience collective et continue de rendre d’éminents services (1831-)

   La Constitution adoptée par le Congrès national en 1831 le proclame dès son premier article: « La Belgique est divisée en provinces » . C’est assez dire l’importance de ce niveau de pouvoir, relais de la politique gouvernementale, intermédiaire entre l’Etat et les communes, mais aussi mémoire en leur centre de nos anciens comtés, principautés, duchés…, même si elles n’en épousent plus précisément les contours.

   A cette dernière dimension, identitaire, sont particulièrement attachés les Luxembourgeois, ainsi qu’en témoigne le récent ouvrage collectif consacré à leur Palais provincial, en fait à l’institution autant qu’au bâtiment qui l’abrite [1]. Si l’une et l’autre sont aujourd’hui bien ancrés dans la conscience collective, on ne peut oublier que leur existence s’origine dans une grande déchirure.

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Les journalistes au temps des derniers combats

Ce fut sans doute l’âge d’or de la presse écrite. Le sentiment d’accomplir une haute mission allait de pair avec un engagement politique et philosophique assumé, largement dissipé depuis. Mais déjà, les critiques fusaient de l’extérieur sur les hommes du métier soupçonnés d’être des touche-à-tout incompétents, voire stipendiés (1950-1965)

   Les historiens contemporains inscrivent volontiers le travail des journalistes parmi leurs sources. Il est plus rare qu’ils fassent de ces derniers le sujet de leur recherche. Il vaut dès lors la peine, même s’il ne date pas d’hier, de s’arrêter à l’article, issu d’une thèse, que Nele Beyens a consacré à l’identité d’un métier « pas comme les autres » , tel qu’il se définissait dans les années ’50 et au début des années ’60 du siècle dernier [1].

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Le siècle des localités

L’histoire locale a connu à l’époque contemporaine un essor qui ne s’est jamais démenti. Il tient en grande partie à l’attachement des Belges à leur ville ou leur village. Ces dernières décennies, les œuvres de notables, avec leurs limites, ont été rejointes par des travaux plus solides, où le monde universitaire s’est investi (XIXe-XXIe siècles)

   Si, dans l’Ancien Régime, les villes trouvaient aisément leurs historiens, il n’en alla pas de même pour les villages. Le manque d’archives explique sans doute en bonne partie cette carence. D’aucuns y ont ajouté l’absence de privilèges (ou franchises) dans le monde rural. A tort: il en a été relevé un bon nombre dans nos campagnes. Les seigneurs avaient besoin d’habitants pour faire fructifier leurs terres et on n’attire pas les mouches avec du vinaigre. Mais prégnante a été et demeure l’idée selon laquelle le milieu urbain aurait été le vecteur par excellence du « progrès » .

   Tout autre est l’étendue de l’intérêt porté sur le passé à partir du XIXe siècle. L’histoire locale connaît alors un essor dont profitent les communes même les plus modestes. Cette vogue, ses caractéristiques et ses causes ont fait l’objet des contributions de Jean-Marie Cauchies (Université Saint-Louis Bruxelles et Académie royale de Belgique) et Philippe Desmette (Université Saint-Louis Bruxelles) à un colloque consacré à l’historiographie du Hainaut, du comté à la province [1].

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Quand le spectre de l’anticommunisme hantait le pilier catholique

Le soutien unanime aux insurgés hongrois en 1956 a cédé la place, dès la décennie suivante, aux attitudes plus hésitantes ou réticentes des organisations catholiques face aux dissidents de l’Est. L’Aide à l’Eglise en détresse a fait exception. L’intérêt est revenu dans les années ’80, mais articulé avec peine aux causes du tiers-monde (1956-1989)

   Entre la mobilisation du monde catholique en faveur des Hongrois en 1956 et les hésitations, voire les réticences, des organismes du même monde à soutenir les dissidents de l’Est dix ans ou vingt ans plus tard, c’est peu dire que le contraste est singulier. Il ressort tout particulièrement d’une étude de  Kim Christiaens et Manuel Herrera Crespo [1].

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Retour en force de la peine de mort

Collaborateurs et délateurs en firent les frais entre la Libération et 1950. 242 ont été exécutés alors que la peine de mort n’était plus effective en temps de paix depuis 1863. La gravité des faits et le traumatisme de la population expliquent une sévérité qui fut toutefois à géométrie variable et s’est atténuée avec le temps (1944-1950)

   Pendant les six années qui suivirent la Libération et la fin de la Seconde Guerre mondiale, 242 condamnés à mort ont été exécutés en Belgique, soit trois fois plus que les 79 recensés pendant 110 ans entre 1830 et 1940! Il s’agissait évidemment de collaborateurs politiques, policiers ou militaires et de délateurs, auxquels il faut ajouter un criminel de guerre, le major allemand SS Philipp Schmitt, commandant du camp de Breendonk, dernier à avoir été fusillé, le 9 août 1950.

   Pour faire pleine lumière sur ce retour en force de la peine capitale, on dispose aujourd’hui du précieux travail de quatre historiens. Elise Rezsöhazy, Dimitri Roden, Stanislas Horvat et Dirk Luyten, attachés à des universités, à l’Ecole royale militaire ou au Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (Ceges/Soma), ont pu pour la première fois tirer ample moisson non seulement des dossiers pénaux individuels, mais aussi des archives de l’auditorat général [1].

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Voyage au bout de la nuit polaire

Une étude américaine vient nous rappeler qu’avec l’expédition antarctique de la Belgica, sous le commandement d’Adrien de Gerlache de Gomery, fut réalisé un des « plus grandioses combats de l’homme contre la nature » . Les conditions furent cauchemardesques, l’apport scientifique considérable (1897-1899)

   Le 16 août 1897 au port d’Anvers, plus de 20.000 personnes, massées sur les berges de l’Escaut, assistent au départ de la Belgica. Commandée par un capitaine de 31 ans, Adrien de Gerlache de Gomery, elle reviendra triomphalement le 5 novembre 1899 après avoir réalisé, dans des conditions extrêmes, le premier hivernage humain au cœur d’un Antarctique encore largement terra incognita. Julian Sancton, journaliste new-yorkais, a mobilisé toutes les ressources disponibles sur cette aventure qui « pouvait rivaliser avec les plus grandioses combats de l’homme contre la nature relatés dans l’histoire et dans la littérature » (Note de l’auteur) [1].

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Fortunes et infortunes d’un corso fleuri

Celui de Saint-Nicolas (pays de Waes) attira plus de 100.000 spectateurs dans les années ’50. La trop faible mobilisation locale était pourtant régulièrement déplorée. En déclin au cours de la décennie suivante, les problèmes d’organisation et de maintien de l’intérêt s’accumulant, il n’a plus été réédité depuis 1970 (1930-1970)

   Très vieille tradition, remontant jusqu’à l’Antiquité, les cortèges floraux connaissent une vogue particulière dans l’Europe de la fin du XIXe et du début du XXsiècles. Blankenberge (1895), Gand (1897) et Anvers (1901) se lancent précocement dans l’aventure. De nos jours encore, la Belgique et surtout les Pays-Bas comptent le plus grand nombre de corsos fleuris, organisés aux occasions les plus diverses. Le trend s’est renforcé pendant l’Entre-deux-guerres, moment où Saint-Nicolas (pays de Waes) est entrée à son tour dans la danse. Début d’une histoire à multiples rebondissements, que Marleen De Smedt, chercheuse locale, a récemment retracée avec un grand luxe de détails [1].

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La voiture électrique, c’est aussi du belge

Camille Jenatzy fait partie des constructeurs pilotes qui ont eu recours à cette source d’énergie dès les débuts de l’aventure automobile. A bord de sa Jamais contente, modèle doté d’une carrosserie légère et obéissant parfaitement aux lois de l’aérodynamique, il a été le premier à franchir le seuil des 100 km/h. Il n’en est pas resté là (1899-1913)

   Le 29 avril 1899 à Achères, en région parisienne, une voiture étrangement appelée la Jamais Contente, pilotée par son concepteur, le Belge Camille Jenatzy, franchissait pour la première fois dans l’histoire la barre des 100 kilomètres / heure. Enorme fut l’impression produite sur les contemporains par cette « vitesse vertigineuse » , ainsi que la qualifia la presse de l’époque. Vu d’aujourd’hui, l’événement prend une résonance supplémentaire du fait que le bolide à bord duquel fut réalisée cette performance était mû par l’énergie électrique.

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Et les occupés devinrent occupants…

Entre Clèves et Aix-la-Chapelle, puis jusqu’à Monschau et Blankenheim et un temps dans la Ruhr, la Grande Guerre a été suivie par une longue présence armée des Belges en Allemagne. Ces années au bord du Rhin, dans le cadre des politiques alliées de sécurité et de réparations, n’ont pas été exemptes de violences de part et d’autre (1918-1930)

   Pendant près de douze ans, de décembre 1918 à juin 1930, la Belgique a occupé, entre Clèves et Aix-la-Chapelle, ceux qui l’avaient précédemment envahie. La zone s’est élargie ensuite vers l’ouest jusqu’à Monschau et vers l’est jusqu’à Blankenheim pour atteindre une superficie de  5564 km², équivalant à un peu plus que nos actuelles provinces de Liège et de Brabant wallon augmentées de la Région de Bruxelles-Capitale. Une population de près de 1,5 million d’habitants s’est trouvée surveillée, voire punie, par des effectifs qui ont grimpé jusqu’à un pic de 48.000 hommes et 2000 officiers en mars 1919. Cet épisode, qui n’est pas le plus familier au grand public, a trouvé son historienne en Anne Godfroid, docteure de l’Université libre de Bruxelles et de l’Ecole royale militaire, travaillant au musée royal de l’Armée [1].

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