Des échevins et leurs sceaux dans le temps

Chacun d’eux avait le sien. Garants de la validité des actes, ils témoignent de l’imagerie et de la symbolique d’une époque ainsi que de l’art des graveurs qui atteint son apogée au XIVe siècle. Il y a plus de cent ans, Albert Huart avait retrouvé et décrit ceux de la Ville de Namur. Son travail est aujourd’hui complété par René Laurent (XIIIe-XVIIe siècles)

   Ancêtres de nos tampons modernes – avant nos signatures numériques –, les sceaux ont servi longtemps de garants de la validité des actes sur lesquels ils étaient apposés. Leur usage à tous les niveaux de pouvoir, ainsi que ce qu’ils révèlent des représentations de leurs contemporains, confèrent tout son intérêt au riche ensemble des photographies de moulages de la collection des Archives générales du Royaume (AGR), aujourd’hui accessible en ligne [1]. Intérêt aussi, dans le cas plus particulier de Namur, du travail accompli par un érudit dès le début du siècle dernier et poursuivi ces dernières années par un autre: il nous ouvre l’instructive série des sceaux des échevins de la Ville au Moyen Age et aux premiers Temps modernes [2].

Continuer à lire … « Des échevins et leurs sceaux dans le temps »

Une vague de quarantaines à la Côte

Sous l’influence des épidémies dans le bassin méditerranéen ainsi que des conceptions économiques valorisant la croissance et la santé de la population, les mesures de confinement des marins, d’abord liées aux temps de crise, ont évolué en tendant à devenir plus permanentes. Mais les entraves au commerce sont demeurées limitées (XVIIIe siècle)

   Si le mal était connu et nommé dès le Moyen Age, il avait pris, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, une ampleur appelant des réponses adaptées. Devenue endémique dans le bassin méditerranéen, particulièrement dans l’Empire ottoman, la peste bubonique a imposé, dans les zones portuaires, le renforcement de la seule barrière qui lui était alors opposable: la quarantaine. La mer du Nord et la Manche, certes plus éloignées de la menace, n’ont pas tardé à être impactées elles aussi, au moins dans les phases de crise aiguë. En examinant qu’il en fut dans l’espace actuel de la Côte belge, Stan Pannier (Vlaams Instituut voor de Zee, Oostende, et Katholieke Universiteit Leuven) nous fait découvrir une terra (presque) incognita [1].

Continuer à lire … « Une vague de quarantaines à la Côte »

Le Taciturne, père d’une patrie malgré lui

La scission des grands Pays-Bas n’était pas à l’agenda de Guillaume d’Orange ni à celui des insurgés contre l’Espagne. D’abord fidèle serviteur des Habsbourg, le stadhouder s’est résigné à l’indépendance du Nord sous le poids des circonstances. La politique lui a aussi dicté son ralliement au calvinisme, après avoir virevolté entre les confessions (1552-1584)

   Chercheur, écrivain et présentateur de télévision, formé à l’Université d’Amsterdam où le grade de docteur lui a été conféré en 1995, René van Stipriaan cartonne avec sa monumentale biographie de Guillaume le Taciturne [1]. L’ouvrage a reçu le Prix néerlandais Libris Histoire 2022. Pour le jury, il constitue « la référence des trente prochaines années sur le père de la patrie » . Père d’une partie, certes, mais bien malgré lui…

Continuer à lire … « Le Taciturne, père d’une patrie malgré lui »

Lentement mais sûrement, la féminisation du personnel politique

En 1979, tous les ministres sauf un étaient des hommes et on comptait 7,5 % de femmes élues à la Chambre. Après le scrutin de 2019, 43,3 % des députés et la moitié des ministres appartiennent au sexe qu’on n’appelle plus faible. Ces changements ne se sont pas opérés sans contraintes soulevant des questions constitutionnelles (1965-2023)

   Le 28 juillet 1965 entrait en fonction, avec l’installation du gouvernement Harmel, la première femme ministre de notre histoire. Il s’agissait de Marguerite De Riemacker-Legot, sociale-chrétienne flamande, en charge de la Famille et du Logement. Un portefeuille pas très régalien, dira-t-on, mais qui pouvait imaginer en ce temps qu’un jour nous aurions une ministre de la Défense nationale – Ludivine Dedonder (socialiste) actuellement –, alors que la carrière militaire et le service obligatoire concernaient les hommes seuls ? Et même si ce ne fut que pour onze mois, le passage de Sophie Wilmès (libérale) au 16, rue de la Loi, siège du Premier ministre, entre le 27 octobre 2019 et le 1er octobre 2020, sera lui aussi considéré comme un précédent symbolique.

   La féminisation croissante du personnel politique belge, surtout depuis le dernier quart du XXe siècle, constitue un trait suffisamment saillant pour retenir l’attention, indépendamment de tout sacrifice à la mode des études de genre. Julien Pieret et Joëlle Sautois (Université libre de Bruxelles, centre de recherche de droit public) ont récemment retracé les étapes du processus en s’interrogeant sur le rôle qu’a pu jouer – ou non – l’existence de normes contraignantes en la matière [1].

Continuer à lire … « Lentement mais sûrement, la féminisation du personnel politique »

Dans la tête des participants à la plus vieille loterie

Organisée à Bruges en 1441 pour remédier à l’endettement de la Ville, elle a été rééditée et a fait école. Les Pays-Bas de la fin du XVIIe siècle en comptaient plusieurs centaines. Sur les billets, les participants adressaient leurs supplications à Dieu, à la Vierge, aux saints… ou écrivaient des plaisanteries moins édifiantes (XVe-XVIIe siècles)

   C’est à Bruges, en 1441, que fut organisée la première loterie de l’histoire des anciens Pays-Bas, lesquels englobaient une grande partie de la Belgique actuelle. L’événement a été peu étudié et pour cause: pour toute source le concernant, on ne dispose que d’une ligne dans les comptes de la cité. Mais ce ne fut pas one-shot, comme il se dit en franglais. Et pour un des jeux de hasard ultérieurs, celui de 1446, c’est Byzance! Les Archives de la Ville contiennent à son sujet pas moins de trois registres, dont un précieux document qui nous entrouvre la porte sur ce que les joueurs avaient en tête. Marly Terwisscha van Scheltinga (Universiteit Antwerpen, Fonds Wetenschappelijk Onderzoek) en a tiré parti [1].

Continuer à lire … « Dans la tête des participants à la plus vieille loterie »

Lumumba, « une histoire encombrée de mythes »

La « responsabilité morale » du gouvernement belge dans l’assassinat du Premier ministre congolais demeure la vérité « officielle » depuis qu’une commission d’enquête parlementaire a conclu en ce sens. Mais la responsabilité des acteurs locaux et les crimes que suscita le « héros de l’indépendance » sont absents de ce récit (1960-1961)

Le retour d’un héros: sous ce titre, un film récemment promotionné relate les manifestations et célébrations qui ont accompagné et suivi la restitution aux représentants de la République démocratique du Congo (RDC), le 20 juin 2022, d’une relique supposée de Patrice Lumumba. Le documentaire donne largement la parole au sociologue Ludo De Witte, auteur d’un livre qui fit grand bruit, il y a plus de vingt ans, en présentant l’assassinat du leader du Mouvement national congolais (MNC) et de deux de ses compagnons, le 17 janvier 1961, comme le résultat d’un complot fomenté par les milieux dirigeants politiques et économiques belges [1]. En dépit du fait que la commission d’enquête parlementaire mise sur pied à la suite de cette parution arriva, quant à elle, à de tout autres conclusions…

Continuer à lire … « Lumumba, « une histoire encombrée de mythes » »

Une porte du ciel pour les statues bien élevées

L’église Notre-Dame à Bruges conserve l’exemplaire ancien et rare d’un dispositif qui permettait de visualiser les scènes de l’Ascension ou de l’Annonciation, entre autres. L’ouverture était pratiquée généralement à la croisée du transept. Vers elle ou à partir d’elle, on voyait les figures religieuses monter ou descendre selon le récit biblique

   Connue surtout pour la hauteur où s’élancent sa tour et sa flèche, l’église Notre-Dame à Bruges ne fait pas partie des édifices les plus visités par les touristes. Elle constitue pourtant un cas, unique dans nos régions et rare en Europe, en ce qu’elle recèle une entrée symbolique vers le ciel, pratiquée dans son plafond, ainsi qu’un mécanisme qui permettait d’y élever certaines statues voire, peut-être, quelques exemplaires de ces dernières. On doit à l’historien de l’art Jean Luc Meulemeester de précieux éclairages à ce propos [1].

Continuer à lire … « Une porte du ciel pour les statues bien élevées »

Comment on devient « Juste parmi les nations »

Deux familles juives allemandes réfugiées, qui se partageaient un appartement à Bruxelles, ont été décimées sous l’occupation. Un de leurs membres, le jeune Ralph Mayer, a été caché chez l’avocat Albert Jonnart, à qui cet hébergement coûta la vie, puis dans les locaux des musées royaux d’Art et d’Histoire par l’archéologue Jacques Breuer (1940-1944)

   Au 1er janvier 2022, pas moins de 1787 Belges avaient reçu le titre de « Justes parmi les nations » , décerné en Israël par la fondation Yad Vashem, gardienne de la mémoire de l’holocauste [1]. Mais bien plus élevé fut en réalité le nombre des hommes et des femmes qui, entre 1940 et 1944, contribuèrent chez nous, parfois au péril de leur vie, à sauver des Juifs de la déportation.

   Avant la Deuxième Guerre mondiale, la Belgique aurait compté entre 60.000 et 90.000 israélites, fourchette large qui s’explique par l’absence de recensement racial ou religieux. On avait généralement estimé à un tiers le nombre de membres de la communauté qui furent cachés par des personnes ou des institutions. Au début de ce siècle, Sylvain Brachfeld, journaliste d’origine anversoise établi en Israël, a refait les calculs et porté la proportion à quelque 56 % [2].

   Pour retracer minutieusement une de ces actions de secours, qui concerna en partie sa propre famille, Jean-Christophe Dubuisson, professeur d’histoire et de français, s’est mis à la recherche des témoins et des archives, dans notre pays et à l’étranger. En résulte un ouvrage qui illustre au mieux comment des individus, sans prédispositions apparentes, peuvent s’élever à l’héroïsme au quotidien [3].

Continuer à lire … « Comment on devient « Juste parmi les nations » »

La lanterne magique au service de l’internationale catholique

Floris Prims, prêtre et historien, y eut recours pour promouvoir l’Œuvre des enfants hongrois, visant notamment à offrir à ceux-ci des familles d’accueil temporaire quand la misère régnait dans leur pays, dominé un temps par les communistes. Ce média se prêtait au mieux à une sensibilisation en faveur de la solidarité jouant sur l’émotion (1923-1927)

   Les lendemains de la Grande Guerre ont vu les horizons de l’opinion publique s’élargir vers l’Europe centrale et orientale, théâtre d’événements tragiques. Le sort des plus petits, en particulier, a retenu l’attention: ce n’est pas sans raison qu’Ellen Key avait annoncé, dès 1900, l’avènement du « siècle de l’enfant » . L’aide organisée en Belgique s’est ainsi adressée aux tout jeunes de Russie, d’Autriche, mais surtout de Hongrie. Selon les estimations, entre 1923 et 1927, ils furent 21.542 à venir de ce pays par trains spéciaux pour être placés dans des familles d’accueil. Margo Buelens-Terryn et Eleonora Paklons (Université d’Anvers) ont récemment retracé cette action aujourd’hui centenaire, en portant l’accent sur les moyens modernes mis à contribution pour la promouvoir [1].

Continuer à lire … « La lanterne magique au service de l’internationale catholique »

Le missionnaire comme personnage romanesque

Après l’indépendance congolaise, les « success-stories » sur fond de progression du christianisme en Afrique ont fait place à une littérature reflétant davantage les doutes et les conflits intérieurs des évangélisateurs sur le sens et les modaliés de leur mission (1885-1973)

   Avant indépendance = après indépendance ? Ce fut, on le sait, le vain espoir du lieutenant-général Janssens, qui commandait la Force publique congolaise bientôt mutinée. L’équation ne s’est pas davantage vérifiée pour l’Eglise, même si elle n’a pas connu les mêmes troubles en interne. Le tournant de 1960 a contraint les prêtres et les religieux, tant autochtones que belges, à repenser leurs activités. Les représentations même dont ils étaient l’objet, dans l’ex-colonie comme dans l’ex-métropole, en ont été transformées. La littérature constitue à cet égard une source de choix, comme l’illustre une récente étude due à Lieselot De Taeye (Fonds Wetenschappelijk Onderzoek – Universiteit Gent) [1].

Continuer à lire … « Le missionnaire comme personnage romanesque »