Des cannibales dans les grottes de Goyet

Hélène Rougier, anthropologue de la California State University Northridge, devant une partie des os et dents néandertaliens provenant de la troisième caverne de Goyet. (Source: Emmanuel Dunand / AFP)

 

   Si les grottes de Goyet constituent aujourd’hui une attraction touristique, elles peuvent encore être le lieu de découvertes archéologiques. Ainsi une équipe y a-t-elle mis au jour, en 1998-1999, un vaste réseau de galeries et une sépulture d’enfant néolithique, datée d’il y a quelque 4500 ans. Ce n’est pourtant pas une exhumation nouvelle qui a valu au site de Gesves de susciter, ces dernières semaines, l’intérêt de certains médias. Il s’agit en fait du réexamen de matériaux trouvés par ceux qui donnèrent ici les premiers coups de pelle, dans le dernier tiers du XIXè siècle et au début du XXè.

   Un réexamen parce que le drame de Goyet est d’avoir été exploité trop tôt, selon des méthodes forcément étrangères aux standards scientifiques actuels. Le principal pionner que fut le géologue dinantais Edouard Dupont vida trop rapidement la caverne principale, bâclant les relevés stratigraphiques autant que la vingtaine de pages qu’il publia en guise de bilan. Ses successeurs ne firent guère mieux et des pièces appartenant aux époques les plus éloignées furent mélangées. Ceci dit, il fallait aussi disposer des techniques de pointe en usage actuellement pour arriver, sur la base de fragments des plus épars, au constat que ces cavernes eurent, parmi leurs occupants successifs, des néandertaliens anthropophages, « recyclant » en outre les os de leurs semblables en outils!

   L’agence Belga, informée par le Musée du Cinquantenaire, puis l’Agence France-presse (AFP), respectivement les 5 et 30 décembre 2016, ont fourni un bref aperçu de la question [1]. La source est une recherche conçue par Hélène Rougier (California State University Northridge) et Isabelle Crevecœur (Université de Bordeaux), avec onze autres experts de disciplines diverses, français, allemands, espagnols, néerlandais et belge (Patrick Semal, Institut royal des sciences naturelles de Belgique, IRSNB). Les résultats ont été publiés par la revue Scientific Reports [2].

   Sont-ils « bouleversants » ? En partie oui puisque l’homme fossile qui doit son nom à la vallée du Neander, près de Düsseldorf, passe généralement pour avoir inhumé ses morts et pratiqué les premiers rites funéraires. En partie non puisque des indices de cannibalisme avaient déjà été relevés, peut-être à Krapina en Croatie dès 1901 (il y a débat), plus sûrement à la Gran Dolina, à El Sidrón et à Zafarraya en Espagne, à Moula-Guercy et aux Pradelles en France. Mais il s’agissait toujours de régions méridionales. Goyet s’impose comme une première pour le nord de l’Europe (entendu au sens large, à partir de 50° de latitude).

   Les restes humains analysés proviennent de la troisième des cavernes du hameau mosan. Ils sont conservés à l’IRSNB, pour l’essentiel, et aux Musées royaux d’art et d’histoire. Sur près de 300 pièces stockées dans un beau désordre, il a fallu faire le tri. 64, identifiées comme néandertaliennes, ont été retenues. Elles appartiennent au minimum à cinq individus dont un enfant. La datation au carbone 14 permet de les situer entre 45.500 et 40.500 ans before present, un temps relativement tardif pour ces hommes qui allaient disparaître progressivement à partir de – 35.000 ans.

   Comment établir que ceux dont nous sont parvenus ces quelques os et dents ont été mangés ? Que ce ne fut pas le fait d’animaux sauvages ? Et que des parties de squelettes ont servi d’outils ? Il fallait pour cela identifier des marques incontestablement anthropogènes. Les auteurs en ont détecté trois: des coupures présentes sur près d’un tiers de l’échantillon, des entailles et des trous témoins de l’extraction de la moelle, et des traces résultant de l’utilisation des os pour réaffûter des bords de silex taillés. Pour fournir une contre-épreuve, comparaison a été faite avec ce qui peut être établi de l’utilisation des cadavres des animaux appartenant au même gisement. Le parallèle s’avère concluant: « Les profils anatomiques, indique le rapport, révèlent de nombreuses similitudes entre l’échantillon de Neandertal d’un côté et le cheval et le renne de l’autre« . La seule différence notable est la présence plus importante d’éléments crâniens pour la faune. En revanche, « les éléments de Neandertal les plus intensivement transformés sont les fémurs et les tibias, qui sont aussi les os au plus haut contenu nutritionnel (viande et moelle). La même configuration a été attestée pour les os de chevaux et de rennes« .

   Le massacre et l’utilisation des néandertaliens de la troisième grotte de Goyet comme source de nourriture, avec des objets en sous-produits, ne semble donc pas faire de doute. Et aucun groupe relevant de l’espèce Homo sapiens, absente de la région à ce moment, ne peut être incriminé. Sur la signification, symbolique ou purement alimentaire, de ces usages, rien ne permet par contre de trancher. Et comment expliquer que le cas soit aussi isolé ? Des sites contemporains tels que la grotte Walou à Trooz ou le Trou de l’abîme à Couvin, aucune preuve de pratiques semblables n’a jamais émergé. Les raisons peuvent, bien sûr, tenir simplement à un mauvais état de préservation. Mais pour Hélène Rougier, Isabelle Crevecœur et consorts, il faut surtout prendre en compte la « diversité considérable » des comportements mortuaires de ces populations. Les analyses fondées sur l’ADN mitochondrial ne font pourtant ressortir, du sud au nord de l’Europe, que des variations génétiques très réduites sur d’aussi longues distances, si on les compare à celles de l’homme moderne. Des spécialistes ont suggéré que cette donnée serait le reflet d’une faible démographie, surtout à l’époque tardive. Au moment où ceux qui ne sont pas nos ancêtres, quelque 160.000 ans après leur apparition en Europe, étaient sur le point de disparaître…

P.V.

 

[1] La dépêche de l’AFP est parue dans la Libre Belgique des 31 déc. 2016 – 1 janv. 2017 (http://www.lalibre.be/actu/planete/plongee-dans-les-profondeurs-des-grottes-de-goyet-58662c2ccd708a17d551135b avec une vidéo sur le sujet).

[2] « Neandertal cannibalism and Neandertal bones used as tools in Nothern Europe », 6, 29005,  juillet 2016; doi: 10.1038/srep29005 ou http://www.nature.com/articles/srep29005. L’article est en libre accès.

 

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