Actrices ou spectatrices, les femmes oubliées de 1830

PASBEL20170129a.jpg   « Pourquoi pas ? » Ce fut notre première réaction quand Soraya Belghazi nous fit part de l’essai qu’elle a consacré aux femmes dans la Révolution de 1830. En même temps, nous ne pouvions nous empêcher de craindre pour elle qu’en voulant combler un vide historiographique évident, elle n’ait guère pu déboucher que sur un constat de carence. Si la Révolution brabançonne de 1789 a fait passer quelques noms féminins à la postérité, il n’en est plus allé de même quarante ans après. Effet du Code Napoléon, venu entre-temps réserver strictement la scène politique aux hommes ?

   La chercheuse ne s’est pas découragée et ce fut avec raison. Elle nous offre un bel ouvrage [1]. Diplômée en sciences politiques à Paris, vivant à Bruxelles où elle travaille pour une association professionnelle dans le secteur privé, Soraya Belghazi s’est passionnée pour notre histoire dont elle a acquis une parfaite maîtrise. Nous n’y avons pas trouvé de ces petites fautes typiques par lesquelles on reconnaît tout de suite une plume française! Le contingent des archives écrites sur lesquelles elle se fonde aurait pu être plus étoffé (documents, mémoires et correspondances publiés ou numérisés, deux journaux bruxellois et deux gantois…), mais le sujet est au moins défriché. L’étude se signale en outre par une exploitation originale et fructueuse des gravures et caricatures d’époque.

   Deux figures émergent du livre: celle de la femme présente sur le terrain lors des combats de septembre, souvent issue des milieux populaires, et celle de la femme témoin des événements, de près ou de loin, mais pas toujours sans influence, au moins sur ses proches. Dans le premier cas, les rôles joués sont le plus souvent ceux qu’on attend du « sexe faible » en ce temps: approvisionnement des volontaires en nourriture et munitions, soutien logistique et financier, courrier, soins aux blessés (notamment à travers les œuvres de charité catholiques)… Ces actes de support, qui se déroulent aussi du côté de l’armée hollandaise, n’excluent toutefois pas l’héroïsme quand il s’agit de se rendre sur les barricades ou à proximité des lignes de front. Plusieurs femmes, victimes de balles perdues, figureront parmi les quelque 400 à 500 morts de ces journées.

   Les vraies combattantes, elles, ne sont certes pas légion. Les représentations iconographiques nous montrent plus volontiers des dames apeurées ou s’évanouissant pendant que les hommes se battent. Ainsi pour La parfaite harmonie, une lithographie signée V.S. et inspirée par une bagarre survenue à Bruxelles, dès le 9 août 1830, lors d’un événement mondain. Mais l’image d’Epinal est loin d’exprimer toute la réalité. Sur les gravures illustrant le saccage du domicile de Georges Libry-Bagnano, directeur du National (un journal progouvernemental), des femmes et des enfants participent activement. Une autre scène, décrite par le commandant d’artillerie Kessels, n’est pas loin d’évoquer La Liberté guidant le peuple, le tableau symbole des Trois Glorieuses dû à Eugène Delacroix. Le 23 septembre, place de la Monnaie à Bruxelles, il a vu une « femme du peuple portant un enfant sur ses bras » qui « excitait la foule à la suivre, pour piller et incendier les propriétés de ceux qu’elle appelait en flamand: « Les messieurs de l’hôtel de Ville à habits noirs; traîtres qui, au lieu d’aller se battre, laissaient au peuple le soin de défendre la ville »« . Mais pareille meneuse demeure exceptionnelle. Plus ambiguë est cette caricature anonyme, intitulée La chasse aux canards, où une femme et un enfant apparaissent au premier rang de la foule qui s’est armée de baïonnettes et de fourches pour expulser le roi PASBEL20170129b.jpgGuillaume Ier et son fils vers leur pays. S’agit-il de montrer que tout le monde participe à la lutte ou plutôt de ridiculiser l’ennemi en le faisant reculer devant les plus faibles de la société ? Après la proclamation de l’indépendance, par contre, les autorités militaires belges ne seront pas avares de compliments lorsqu’elles évoqueront, dans un « appel aux dames de Bruxelles » pour qu’elles fournissent des sacs à terre servant à la défense, « le patriotisme ardent que le beau sexe de cette ville a montré dans ces glorieux événements« .

   La participation directe à la révolution n’en a pas moins été, au total, que le fait d’une minorité de femmes… au milieu d’une minorité d’hommes. Dans tous les grands bouleversements, ce sont les attentistes qui constituent la majorité. Même des ténors célèbres de l’opposition préférèrent s’éloigner prudemment de la capitale! Mais si les épouses, les sœurs, les filles des émeutiers sont restées, nolens volens, le plus souvent en retrait, nombre d’entre elles se sont efforcées d’agir sur le cours des événements en conseillant, critiquant, opinant… Celles qui, dans la bourgeoisie et la noblesse, tenaient un salon pouvaient même se faire entendre au-delà de la sphère familiale. Un diplomate français en poste aux Pays-Bas a ainsi rapporté une conversation au cours de laquelle le ton était monté entre la comtesse de Vilain XIIII et le prince héritier d’Orange qui fréquentait son salon. Celui-ci, ayant adressé à celle-là des remontrances à propos des agissements de son mari hostile au régime, se serait entendu répondre: « Nous ne voulons pas de révolution, […] il s’agit seulement de faire peur au Roi, afin de l’obliger à céder« .

   Décèle-t-on des accents féminins dans l’approche des événements ? Sans doute et sans surprise dans les craintes suscitées par la violence et la libération des instincts du bas peuple, en tout cas chez les seules qui ont laissé des écrits et qui se situent forcément au haut de l’échelle sociale. A un ami français, Cécile Quételet (l’épouse d’Adolphe), qui a fui l’insurrection bruxelloise avec ses enfants, dit n’avoir vu dans celle-ci « qu’une affreuse parodie de la vôtre. Le peuple s’enivrait, brûlait, saccageait, et l’on ne pouvait voir dans tout cela qu’une dégoûtante orgie« . Parmi celles qui adhèrent au soulèvement, Soraya Belghazi relève aussi une sensibilité à sa dimension catholique, face au protestantisme et au laïcisme du roi Guillaume. La comtesse Angélique de Rouillé, de conviction orangiste, y voit une différence majeure par rapport au 1830 parisien. Ayant vécu en France, elle y a beaucoup de connaissances. A l’une d’elles, elle écrit: « La révolution belgique sous beaucoup de rapports diffère de la vôtre, car ici on veut la religion catholique avant tout« . Dans ses Mémoires, l’écrivaine Justine Guillery, alors préceptrice de condition plutôt modeste, considère que la révolte des Belges se fait principalement « au nom de Rome« . Elle-même a rédigé un Essai sur l’âme ou de l’influence du sentiment religieux sur la politique, les mœurs et la littérature.

   Outre ces considérations, le regard des femmes pendant la phase la plus critique de la révolte est largement dominé par les préoccupations d’ordre privé. Quelles seront les conséquences de la victoire de l’un ou l’autre camp pour leur famille et pour elles-mêmes ? « Leur rôle de gardiennes du foyer les pousse à privilégier la sécurité de leurs proches et à tempérer parfois la ferveur de leurs hommes« , observe l’auteure. Un angle sous lequel la Révolution belge, comme d’autres aussi d’ailleurs, mériterait d’être davantage étudiée… Le souci domestique est à ce point ancré qu’il peut amener certaines de ces « gardiennes » à ne plus être nécessairement en phase avec le mari ou le frère. Ainsi Eulalie De Bois, d’abord favorable aux dissidents, opère-t-elle un retournement et tente-t-elle, dans ses lettres, de convaincre son fiancé Edouard Herla, étudiant en droit à Liège, de ne pas compromettre sa future carrière. « A quoi te sert-il de te faire des ennemis et de te mettre dans le cas de t’expatrier, si le malheur voulait que les Hollandais reviennent ?« , demande-t-elle. Son futur époux sera plus tard bourgmestre de Verviers.

   Justine Guillery, la romantique, n’a pas partagé de telles craintes, elle qui aurait volontiers participé aux journées de septembre à Bruxelles si ses frères et leurs femmes ne l’avaient contrainte de fuir. Elle aurait voulu se rendre partout où les affrontements faisaient rage. « Mon âme, écrit-elle, était montée au ton de l’héroïsme« . Exagère-t-elle ? Les différences de force existent, mais sur la balance du courage, les deux moitiés de l’humanité pèsent le même poids…

P.V.

 

[1] Soraya BELGHAZI, Les femmes et la révolution belge de 1830. Les journées de septembre à Bruxelles, Bruxelles, B-Story, 2016, 111 pp. L’ouvrage est téléchargeable sur les librairies en ligne telles Amazon ou Kobo au prix de 0,99 euro. Le verbe « offrir » est employé ici à bon escient… (https://www. amazon.fr/dp/B01KN1PUGE/ ou https://www.kobo.com/be/fr/ebook/les-femmes-et-la-revolution-belge-de-1830)

 

Légende photo 1: La Révolution de 1830 par Adèle Kindt (1804-1884). (Source: musée de la Ville de Bruxelles)

Légende photo 2: La chasse aux canards, lithographie (27,3 x 36 cm), vers 1830. (Source: musée des Arts décoratifs, Namur, et Kik-Irpa, http://balat.kikirpa.be/object/10141837)