Une planification urbaine au temps des cathédrales

   Nombreuses sont les villes qui ont fleuri dans nos régions, comme un peu partout en Europe occidentale, aux XIIIè et XIVè siècles. On peut même parler d’un pic dans la formation de ce qui constitue aujourd’hui encore, pour une large part, notre structure de peuplement. Les autorités locales, féodales, y voyaient un moyen d’accroître leur puissance et leurs revenus. Mais ce mouvement fut tout sauf spontané. L’image qui a longtemps prévalu d’une croissance quasi anarchique, sans pensée préalable, irrégulière dans ses formes, ne tient plus la route au regard de la recherche historique contemporaine. « Il est clair qu’il y a eu là beaucoup de planification« , observe le spécialiste néerlandais du patrimoine Wim Boerefijn, qui a consacré sa thèse de doctorat à cette urbanisation du temps des cathédrales [1].

   L’opinion erronée, écrit-il, « est en grande partie basée sur l’idée courante selon laquelle le Moyen Âge fut obscur, irrationnel et chaotique« , en contraste total avec la Renaissance soudainement « claire, rationnelle et ordonnée« , avec des cités dotées d’une structure bien régulière.

Les sources écrites ont largement contribué à cette vision. C’est à partir du XVè siècle seulement qu’apparaissent en grand nombre des traités d’architecture où sont également développées des conceptions urbanistiques. On a toutefois tardé à comprendre que celles-ci n’exercèrent qu’une influence limitée sur des pratiques pour l’essentiel inchangées. Affiner notre savoir en la matière implique de pallier le silence des archives par le recours à l’archéologie et à ce qui peut toujours se lire, plusieurs siècles après, sur les cartes, les cadastres, les documents iconographiques ou les photographies aériennes. Les plans des nouvelles villes européennes et coloniales érigées aux temps modernes, comparés à ceux des siècles antérieurs, révèlent ainsi des ressemblances remarquables et une grande continuité.

PASBEL20170204.JPG   Parmi d’autres est ici étudié le cas de Nieuport en Hollande-Méridionale, tel que révélé par une image prise du ciel en 1977. On y distingue la canalisation qui forma la frontière entre les domaines des deux seigneurs locaux qui s’étaient associés pour bâtir la localité vers 1280. Ce petit cours d’eau a donné sa colonne vertébrale au plan, avec comme axe transversal la digue du Lek alors déjà existante. La longueur inégale des lotissements à gauche et à droite de la « frontière » est liée aux largeurs variables du morcellement agricole pré-urbain, pris comme point de départ du plan. On mesure à quel point ce type de formation – ou ses équivalents dans nos régions – est éloigné des représentations longtemps dominantes d’un développement sans cohérence!

   Naturellement situées dans des lieux rendus propices par la présence d’un chemin, d’une rivière, d’un pont, d’un château, d’un couvent…, les naissances ou les extensions des villes et villages épousaient le plus souvent les contours d’implantations déjà sur place. Dans le cas contraire, les planificateurs se mettaient au travail. Qui étaient-ils ? Autant qu’on puisse en juger par les sources peu abondantes, il s’agissait rarement d’architectes et beaucoup plus souvent de notaires, de clercs, d’officiers, de marchands, d’entrepreneurs, d’arpenteurs… Etaient à prévoir les parcelles des maisons, leur entrée par les rues, leur emplacement, leur nombre, leur grandeur…, l’ensemble formant un plan d’occupation de l’espace parfois basique, parfois très élaboré, tenant compte du paysage, du relief, des chemins existants, des voies d’eau, des propriétés… A ces données très réglementées venaient aussi, bien sûr, se mêler celles qui résultaient d’une mise en œuvre pas toujours des plus disciplinées. Malgré tout, la majorité des nouvelles villes est caractérisée par un plan pour l’essentiel en forme de treillis orthogonal, avec des rangées longues, des rues droites et des lotissements de maisons à angles droits. Ce schéma idéal offrait l’avantage d’être aisé à concevoir, à communiquer et à concrétiser, même s’il y avait toujours des écarts dans la réalisation. Les dimensions uniformes des parcelles facilitaient les calculs des charges. Elles rencontraient aussi la valorisation, dans les bourgs, des valeurs chrétiennes d’amour, d’égalité et d’unité en Dieu. La sécurité et l’ordre public trouvaient également davantage leur compte dans une structure régulière que dans un enchevêtrement de rues sinueuses. Avec le temps, toutefois, la standardisation des dimensions allait s’effriter progressivement sous l’effet des divisions ou des regroupements de parcelles suivant la logique du marché immobilier. Certains plans avaient d’ailleurs intégré dès l’origine la possibilité que certains habitants soient mieux « lotis ».

   La cité conçue, encore fallait-il la peupler. S’il arrivait, dans bien des cas, que des déménagements soient contraints et forcés, on n’attirait généralement pas les mouches avec du vinaigre. « La plupart des fondateurs, observe Wim Boerefijn, essayaient de recruter des habitants pour les nouvelles implantations en leur accordant des privilèges fiscaux, économiques et juridiques« . Pour aider à supporter les coûts et difficultés liés au changement de localité, à la construction d’une maison et à l’installation dans une nouvelle vie, « les nouveaux habitants étaient dispensés de fermage et d’impôts pendant un nombre déterminé d’années« . Malgré ces facilités, les constructions se faisaient en matériaux peu coûteux comme le bois, la glaise, l’argile, la paille, le roseau. Parfois, le seigneur les mettait à disposition gratuitement dans certaines parties de son domaine.

   Il faut attendre le début du XIVè siècle pour voir apparaître les premières maisons en pierre ou en brique. Les précédentes, éphémères, ne nous sont guère connues que par leurs traces archéologiques et pour cause. En Europe du Nord, à notre époque, les maisons en bois doivent être généralement rénovées ou réparées en profondeur toutes les deux décennies…

P.V.

 

[1] On trouvera un résumé du chapitre 9 de cette thèse (Utrecht, 2010) dans Wim BOEREFIJN, « De vorm van nieuwe steden uit de 13e en 14e eeuw », dans Historisch geografisch tijdschrift, 31e jaargang, 1, 2013, pp. 3-15. https://www.verloren.nl/tijdschriften/thg, redactieTHG@gmail.com

 

Légende photo: Dans cette photo aérienne de Nieuport en Hollande-Méridionale, on distingue la canalisation qui forma la frontière entre les domaines des deux seigneurs locaux qui s’étaient associés pour bâtir la localité vers 1280. (Source: Beeldbank RCE – n. 1)