Crimes et souffrances des soldats belges sous Napoléon

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   En grande partie, les correspondances des simples soldats se dispersent ou disparaissent au fil du temps, soumises à l’incertaine transmission aux descendants des destinataires. Mais sous l’Empire, elles pouvaient avoir d’autres fonctions que celles d’informer les siens ou de leur demander une aide financière (thème très récurrent). Bon nombre de ces écrits ont été remis aux autorités parce qu’ils constituaient la preuve que leur auteur se trouvait sous les drapeaux, qu’il n’était pas (ou plus) déserteur, que son frère avait donc la possibilité d’être exempté, que sa famille ne devait donc pas être soumise à des représailles judiciaires… On pouvait aussi, bien sûr, produire un certificat régimentaire, mais celui-ci se faisait souvent attendre. Ainsi des milliers de lettres, conservées par la préfecture impériale, ont-elles atterri par la suite dans nos dépôts publics.

   La plupart des conscrits envisagés ici relèvent du département de l’Ourthe, partie des ci-devant principautés de Liège et de Stavelot-Malmedy. Nos provinces sont alors françaises, mais leurs soldats n’en sont pas moins « belges ». Napoléon et ses généraux utilisent couramment ce terme pour les distinguer des sujets français. Notre état d’annexés confère-t-il un caractère plus critique aux confidences couchées sur papier par nos ancêtres ? On ne peut l’exclure. « Comme d’autres soldats provinciaux, écrivent Bernard et René Wilkin, les hommes de Liège s’identifiaient fortement avec leur région et étaient largement indifférents à l’égard de la France » (pp. 23-24).

   Tout au plus s’efforcent-ils de se faire une raison. A Münster en février 1812, Gilles-Joseph Wuara, originaire de Plaineveaux, décrivant à ses parents la fatigue et les blessures des longues marches, la nostalgie du foyer, l’incertitude quant à l’ennemi qu’il devra affronter…, ne se plaint pas pour autant: on doit, ajoute-t-il, accepter son sort quand on est un soldat. Il a été, il est vrai, engagé en remplacement d’un conscrit (pp. 128-129). D’autres, sans beaucoup d'(auto)censure, expriment « leur réticence épisodique à servir la France, leur révolte d’avoir à payer leurs uniforme et équipement ou même leur surprise d’être bien traités quand ils sont en captivité en Angleterre« , observent les deux chercheurs (p. 3). Cette franchise peut étonner au vu du nombre d’illettrés obligés de dicter leurs textes à des amis, voire à des gradés, et sachant l’usage qui en était fait à l’arrivée auprès des pouvoirs locaux. La critique historique doit, bien sûr, s’appliquer à ces sources comme à toutes les autres.

   Témoin de la souffrance des hommes dans les armées du Premier Empire, les lettres le sont aussi de leurs exactions. Autant savoir qu’à la lecture de certaines d’entre elles, il y aura de quoi faire se dresser les cheveux sur la tête de ceux qui auront identifié l’un ou l’autre de leurs ancêtres! Il est pourtant plausible que beaucoup aient préféré taire les viols et pillages commis afin de ne pas choquer leur famille et leur milieu le plus souvent catholiques. Les aveux des autres n’en ont que plus de poids. Ils inciteraient même à se demander si la thèse qui fait de la Première Guerre mondiale le grand tournant de l’histoire de la brutalisation ne doit pas être revue en reculant le curseur d’un siècle au moins. « Bien qu’ils aient des difficultés à exprimer leurs sentiments, notent nos auteurs, beaucoup d’hommes ont été manifestement perturbés par le niveau de la violence. Cela ne signifie pas qu’ils ne commettaient pas d’atrocités contre les populations ennemies. Ils peuvent en effet être perçus quelque part comme rationalisant de tels actes dans leurs lettres » (p. 171).

   On a pris beaucoup de canons et pillé des villes, mais il n’y a pas de vin dans ce pays, écrit le Sérésien Michel Dumoulin, conscrit en 1808, depuis Perares (p. 85), au cœur de la campagne d’Espagne dont Goya immortalisera les horreurs. Le Verviétois Laurent-Joseph Stembert, racontant le sac de Ségovie en 1808, écrit sans fard que ses compagnons et lui ont tout brûlé et tué tous les gens de la ville, en ce compris les femmes et les enfants (p. 79). L’Andrimontois Nicolas Joseph Evrard, s’adressant à un ami en 1811, lui explique qu’il a pris plaisir à tuer beaucoup de civils espagnols et qu’il en a profité pour s’emparer de presque cent louis. Cette somme représente le salaire de plusieurs années d’un journalier (p. 108). On passera sur les débauches et les abus d’alcool dont les régiments napoléoniens n’ont certes pas l’apanage. Que certains éprouvent le besoin de rassurer leurs père et mère quant au maintien de leur foi et de leur moralité dit assez la réputation des soldatesques à cet égard.

   Et pourtant, dans ces guerres sans cesse recommencées, où « la gale, la fièvre et les maladies sexuelles tuent beaucoup plus de soldats que les blessures reçues sur le champ de bataille » (p. 168), il n’en manque pas pour manifester leur fierté d’avoir participé à des victoires de l’Empereur alors adulé ou pour vanter les aspects trépidants d’une vie d’aventures qui les a extraits de la banalité quotidienne et leur a ouvert de nouveaux horizons. C’est le cas d’un Henri-Joseph Collard, né à Seny, qui évoque en 1810 son bonheur d’être en Espagne et de voir la mer pour la première fois de sa vie (p. 96).

   Pour les Belges, « l’épopée » prend fin dès 1814 avec l’occupation du pays par les Alliés. Car il faut ici tordre le cou à la légende tenace qui veut qu’à Waterloo, il y ait eu autant de nos aïeux d’un côté que de l’autre du champ de bataille. Nos provinces ayant cessé d’être des départements français, leurs ressortissants ont été démobilisés comme citoyens étrangers un an ou davantage auparavant. Il y aura bien des vétérans de la Grande Armée sur la « morne plaine », mais ce sera pour se battre… contre les Français.

P.V.

 

[1] Bernard & René WILKIN, Fighting for Napoleon. French Soldiers’ Letters 1799-1815, Barnsley (UK), Pen and Sword Military, 2015, viii-184 pp. (la lettre de Dominique Rutten en pp. 31-32) – Nous avons interviewé les auteurs dans la Libre Belgique – Gazette de Liége du 15 novembre 2016, http://www.lalibre.be/regions/liege/des-liegeois-qui-aimaient-tuer-582a16c9cd70fb896a69b7da.

 

Légende photo: Jean-François Renier avait été tué au combat, en 1813, quand sa mère veuve et sa fratrie reçurent sa lettre à Lierneux. (Source: n. 1)