Dans le bois quoi qu’il y a ? Des frontières intérieures du Brabant médiéval

   Située dans le triangle formé par Eindhoven, Tilburg et Bois-le-Duc (‘s-Hertogenbosch), la Forêt verte (Groene Woud), domaine protégé depuis 2005, appartient à la province néerlandaise du Brabant septentrional. Comme son nom en fait mémoire, cette dernière fit partie intégrante du duché de Brabant jusqu’à la reconnaissance, en 1609, de son appartenance aux Provinces-Unies, séparées des Pays-Bas du Sud à la suite de l’insurrection calviniste. Aussi les murs de terre séculaires particulièrement remarquables, bien visibles par endroits dans cette zone naturelle, sont-ils riches d’enseignements pour notre histoire commune. A l’initiative de la Fondation Brabantse Bronnen (Sources brabançonnes), ceux des bois de Velder et des Geelders, dans la commune de Boxtel, ont fait l’objet de fouilles en tranchées [1].

   Velder appartenait à des terres dont une portion, lors d’un partage intervenu en 1300, revint au seigneur de Boxtel. Selon les données archéologiques et archivistiques concordantes, la phase initiale de l’histoire du rempart se situe autour de cette époque, dans la seconde moitié du XIIIè siècle ou au XIVè. Quant aux Geelders, leur plus ancienne mention remonte à 1293, sous le nom de « Bodem van Elde ». Ils font partie d’un domaine boisé exploité depuis le VIè siècle et démembré au début du XIVè. Le noble Geerling van den Bossche s’en tailla la part du lion. Les lisières surtout firent l’objet de défrichements pour l’agriculture, la sylviculture ou l’élevage. Certains champs, alors souvent séparés par des murs de terre, sont demeurés jusqu’à nos jours. En dépit d’un recours aux techniques de pointe, il n’a pas été possible, pour ce rempart situé dans un champ de bruyère (Het Speet), de parvenir à une datation précise, mais la structure, la forme et la fonction similaires donnent à penser qu’il est contemporain du précédent. Ultérieurement, l’un et l’autre ont été agrandis.

   A voir ces dénivellations d’origine anthropique, très répandues dans l’ensemble de nos régions, le promeneur serait tenté de leur attribuer une fonction militaire. A tort : dans le cas présent, elles ont servi à marquer des limites administratives ou judiciaires, entre propriétés, paroisses ou communes, ainsi qu’à protéger le bétail et à empêcher les vols de bois. Dans leur rôle frontalier, ces constructions concrétisent le morcellement de l’autorité propre aux temps féodaux.

PASBEL20170528b.JPG   L’archéologue et géoarchéologue Ineke de Jongh (issue des Universités de Leyde et de Gand) et le biologiste Bert Maes (de l’Université d’Utrecht), dans un article qui traite plus spécifiquement du vieux mur terreux des Geelders et de sa végétation historique [2], relèvent parmi les enseignements de l’analyse des couches et des fossés découverts l’activité humaine liée audit mur, avec les différentes phases de construction, d’érosion et de restaurations (au nombre de deux). Ces recherches attirent aussi l’attention sur l’efficacité du système formé le plus souvent par le rempart et les deux fossés creusés à ses côtés. « Lors de la première phase, écrivent les auteurs, le mur est de nouveau rehaussé et élargi dans la direction ouest. De ce fait est né, au côté sud du Speet, un système rempart-fossé de dix mètres de large et un de 8,5 mètres dans la partie nord. Les fossés étaient creusés, après quoi le système refonctionnait. La hauteur du mur était à peine diminuée dans cette phase« . La dernière restauration visible est datée de la première moitié du XXè siècle.

   Autour du Speet, le rempart faisait à la fois office d’enceinte à bestiaux et de bornage entre Boxtel et Sint-Oedenrode (Meierijstad) au nord ainsi qu’entre Boxtel et Liempde (aujourd’hui rattachée à Boxtel) à l’ouest. L’examen botanique fait apparaître quant à lui une concentration sur le talus du mur. Le taillis et les chênes à nœuds étaient surtout plantés au sommet où prolifère la fougère aigle, les noisetiers sur un plan inférieur et plus bas encore, les aulnes qui ont besoin d’humidité. La partie centrale du mur était probablement dénuée de plantes ligneuses et, comme le laissent supposer les données archéologiques, était sans doute utilisée comme sentier et comme support de travail pour couper et tailler les arbres et arbustes. « Des plantes déterminées, concluent Ineke de Jongh et Bert Maes, étaient souvent plantées à un endroit spécifique du paysage, celui qui assurait le meilleur rendement pour l’utilisation et sur le plan écologique« .

   A noter – avec regret – qu’une grande partie de la végétation ancienne a disparu faute d’entretien à partir du milieu du XXè siècle. Le rapport de fouilles contient des suggestions pour la mise en valeur de ce patrimoine communal. « Une section du mur, y lit-on notamment, pourrait être rendue plus visible, restaurée ou accentuée au moyen de plantations« .

P.V.

 

[1] Le rapport de fouilles, dû à X.C.C. van DIJK, est paru sous le titre Oude wallen in Het Groene Woud in kaart. Een proefsleuvenonderzoek naar de wallen van Velder en De Geelders. Gemeente Boxtel, Weesp (Nederland), RAAP Archeologisch Adviesbureau BV, Rapport 3008, 2015, 118 pp.,  téléchargeable gratuitement à l’adresse http://www.sppill.nl/wp-content/uploads/2016/07/RA3008-RAAP-Rapport-Oude-wallen-in-Het-Groene-Woud-verkleind-1.pdf.

[2] « Historische wallen in Het Groene Woud. Archeologisch en bos-historisch onderzoek naar de middeleeuwse wal om Het Speet in De Geelders », dans Tijdschrift voor historische geografie, 2e jaargang, 1, 2017, pp. 2-13, http://www.kartuizerklooster.nl/downloads/dejongmaes.pdf (en libre accès)

 

Légende photo 1: le profil du rempart des Geelders mis au jour par les fouilles. (Source: n. 1, van Dijk, p. 59)

Légende photo 2: sur le talus du mur, un vieux chêne à nœuds et de la fougère aigle en abondance. (Source: n. 1, de Jongh & Maes, p. 10)