Pourquoi pas un parti paysan ?

L’examen de deux débats parlementaires de la fin du XIXè siècle, sur le protectionnisme et l’approvisionnement en eau de Bruxelles, conduit à nuancer la représentation d’un parti catholique et d’un parti libéral unanimes l’un dans la défense des intérêts ruraux et paysans, l’autre dans celle des intérêts urbains et industriels (1884-1888)

   Eglise/Etat, possédants/travailleurs, centre/périphérie, agriculture/industrie: tels sont, selon les sociologues et politologues Seymour Martin Lipset (Etats-Unis) et Stein Rokkan (Norvège), les quatre lignes de clivage qui ont structuré en grande partie la vie politique dans nos pays. Et pourtant, la dernière dichotomie citée n’a jamais trouvé, en Belgique, de concrétisation dans l’existence d’un parti spécifique. Paradoxe ? Quand le Parti ouvrier belge voit le jour en 1885 (possédants/ travailleurs), plus d’un tiers de la population active est encore attelé à la culture et à l’élevage, sans qu’il y ait une formation vouée à la défense de ses intérêts.

   Si le même constat peut être dressé dans l’ensemble de l’Europe occidentale, il n’en va pas de même pour les parties centrale, orientale et nordique du vieux continent. Dès 1867, la Suède a son parti paysan (Lantmannapartiet) qui domine bientôt les chambres. La Galicie, alors austro-hongroise, envoie des députés agrariens à Vienne à partir de 1895. Le Parti des paysans de Zurich, créé en 1917, est le noyau de ce qui sera la première force politique de la Suisse, l’Union démocratique du centre. Le Parti républicain des paysans croates, fondé en 1918 par Stjepan Radić, sera majoritaire dès 1920 et comptera parmi ses dirigeants le père de Franjo Tudjman. L’Entre-Deux-Guerres sera l’âge d’or de ces mouvements, dont beaucoup renaîtront de leurs cendres dans les ex-démocraties populaires et les ex-républiques soviétiques après l’effondrement du communisme (Parti paysan polonais, Parti national paysan démocrate-chrétien en Roumanie, Parti indépendant des petits propriétaires en Hongrie, Union des paysans lettons…) [1].  

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« La récolte de betteraves » , tableau d’Emile Claus peint en 1890. L’artiste était lui-même issu d’une très nombreuse famille paysanne. (Source: Museum van Deinze en de Leiestreek,
http://www.mudel.be/bietenoogst)

   Selon l’explication la plus communément admise, les « rats des champs » et les « rats de ville » – pour reprendre l’allégorie du fabuliste – n’ont pas siégé comme tels dans nos hémicycles en raison des relais patents fournis aux premiers par le parti catholique et aux seconds par le parti libéral (ainsi que le parti socialiste plus tard). Parallèlement, le développement de groupes de pression puissants tels que le Boerenbond et les Chambres de commerce et d’industrie a procuré des moyens d’action alternatifs. Et pourtant, les connexions ne sont pas toujours allées de soi, loin s’en faut… En décortiquant deux grands débats des années 1880 – autour du protectionnisme et de l’alimentation en eau de Bruxelles –, Paul Wynants (Université de Namur) montre comment la fracture entre ruralité et urbanité pouvait parfois traverser les familles politiques elles-mêmes [2]. « Les gouvernements sont plus ou moins suspects d’avoir, pour les grandes villes, des faiblesses qu’ils n’ont point pour les petites communes et pour les campagnes » , observait le député catholique et futur Chef du cabinet (Premier ministre) Jules de Burlet à la Chambre en janvier 1888. Près de quatre ans après le retour au pouvoir de son parti…

   La première polémique a pour objet deux propositions de loi, déposées en 1885 et en 1887, en vue d’instaurer des tarifs douaniers protecteurs des viandes et des céréales nationales contre l’agricultural invasion américaine, génératrice d’une forte chute des prix. Les auteurs sont quatre députés catholiques de l’arrondissement de Nivelles (dont de Burlet) et le contenu prend logiquement le contre-pied des orientations libre-échangistes du précédent gouvernement libéral de Frère-Orban (1878-1884), lequel a donné, écrit le professeur Wynants, « l’impression de se préoccuper presque exclusivement des intérêts des industries et des grandes agglomérations, sans égard pour la détresse des campagnes » .

   Jusqu’ici, la grille de lecture classique fonctionne, mais la suite des événements va contraindre à la nuancer. Dès 1885, en effet, la droite et même les ministres catholiques se divisent publiquement sur la question. Alors qu’Auguste Beernaert, « Premier » de 1884 à 1894, s’oppose au texte de ses coreligionnaires (jusqu’à vouloir mettre sa démission dans la balance!), Adolphe de Moreau, ministre de l’Agriculture, de l’Industrie et des Travaux publics, le défend, même s’il n’y voit pas la panacée. Lors du vote, une majorité formée d’un tiers des députés catholiques et de la quasi-totalité des libéraux aboutit au rejet. La revanche vient avec la deuxième mouture, en 1887, qui est moins radicale et arrive à franchir le cap, mais près d’un cinquième des élus catholiques à la Chambre lui refusent toujours leur voix.

   En faveur ou contre, la vision macroéconomique ne varie pas selon qu’elle est épousée par des « cléricaux » ou des « anticléricaux » . Antiprotectionnistes, les uns comme les autres font valoir que le coût moindre des denrées alimentaires finira par profiter à tous. Protectionnistes, ils font chorus pour soutenir que l’appauvrissement des campagnes sera néfaste pour tous. Mais la politique, on le sait, n’est pas qu’affaire de convictions… Les liens avec certains groupes d’intérêt, les requêtes d’un segment important de l’électorat ou les caractéristiques de l’arrondissement dont on provient, entre autres, peuvent peser autant ou plus que l’appartenance partisane. Ainsi trouve-t-on, parmi les opposants de droite aux propositions des « Nivellois » , des élus notoirement liés au lobby portuaire anversois (comme le très influent Victor Jacobs) ainsi que deux industriels du textile verviétois, à qui l’ouverture au marché international importe plus que le sort des Jacques Bonhomme. Face à eux, il y a ceux, plus nombreux, dont les propriétaires fonciers et les agriculteurs ont l’oreille ou qui s’inscrivent dans le courant ultramontain, tablant sur la foi des campagnes pour contrer le laïcisme et l’indifférentisme florissants dans les villes. Les gouvernements catholiques homogènes des trois décennies précédant la Première Guerre mondiale seront généralement en phase avec cette option préférentielle pour la paysannerie, qui se traduira par des mesures de professionnalisation et de modernisation du secteur, notamment en matière d’enseignement agricole. Quant au camp d’en face, il n’est pas non plus monolithique. Quoique dans une proportion nettement moindre (3 sur 39 au vote de 1887), le groupe libéral, enclin à soutenir l’industrie d’autant plus qu’elle subit alors une profonde dépression, connaît lui aussi des positionnements agrariens de la part de mandataires professionnellement proches du peuple des champs.

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Jules de Burlet sculpté par Jacques de Lalaing, place Gabrielle Petit à Nivelle (Source: http://www.sculpturepublique.be/1400/DeLalaing-JulesDeBurlet.htm)

   Contemporaine de la controverse précédente, la « bataille de l’eau » qui oppose Bruxelles et une série de communes brabançonnes infirme, elle aussi, la partition idéologique du pays. Alors que la capitale, en pleine expansion démographique, veut élargir sa zone d’approvisionnement vers le sud, on voit dans la région concernée se constituer – fait exceptionnel pour l’époque – une « union sacrée » avant la lettre, associant des communes catholiques et libérales. Porte-parole du « comité de résistance » , Jacques de Burlet, qui est également bourgmestre de Nivelles, mène la vie dure aux ministres compétents pour ce dossier. « Sur la défense d’intérêts matériels si importants, professe-t-il, faut-il s’étonner de voir l’union s’établir entre adversaires politiques ? » Pareille ligue – faut-il le dire ? – n’est pas de nature à réjouir le bourgmestre libéral de Bruxelles Charles Buls. Avec les autres édiles, il soutient que les populations et le milieu naturel de l’actuel Brabant wallon ne sauraient être menacés par des captages qui ne s’effectuent qu’en profondeur. Malgré tout, c’est la mobilisation locale qui convainc finalement le gouvernement Beernaert en 1888. Un frein est mis alors à la saisie de nouvelles nappes phréatiques par les tentacules bruxelloises.

   Rien de plus banal, de nos jours, qu’un tel regroupement pluraliste au nom d’intérêts communaux ou intercommunaux. Mais à quelques années à peine de la « loi de malheur » libérale (1879), de la première guerre scolaire et du retour de bâton catholique (1884), la démarche avait de quoi étonner et détonner.

P.V.

[1] Cfr Les partis agrariens et paysans en Europe, dir. Jean-Michel De Waele & Daniel-Louis Seiler, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (coll. « Science politique » ), 2009.

[2] « L’influence du clivage villes/campagnes sur le système des partis. Deux études de cas (1884-1888) » , dans Les @nalyses du Crisp en ligne, 23 janv. 2018,
http://www.crisp.be/2018/01/influence-clivage-villes-campagnes-systeme-partis-deux-etudes-cas-1884-1888/ (en libre accès). L’auteur reviendra sur le sujet dans trois articles à paraître en 2018-2019 dans la Revue d’histoire du Brabant wallon. Religion, patrimoine, société, t. 32 et 33. https://sites.google.com/site/chirelbw2/matiere-2-annonce/rhrbw, place Quetelet 1/24, 1210 Bruxelles.