Quand le théâtre jésuite dénonçait Voltaire

« Philosophus modernus comœdia » , pièce écrite pour être jouée par des élèves du collège d’Anvers, relate la descente d’un étudiant aux enfers des Lumières, avant qu’une ruse familiale le fasse revenir à la foi. On y décèle notamment l’influence des moralités médiévales et du dramaturge français Charles Porée, sj (1772)

Le rideau se lève sur Phaedria, un jeune Anversois, bâillant sur ses livres, tous au label des Lumières dont il est entiché depuis ses études à Paris. A ce « savant » s’oppose Davus, son domestique quelque peu simplet, qui refuse de lire ou d’entendre un chapitre de Voltaire et, une fois seul, se lamente d’avoir à servir un maître qui « vit comme un animal, depuis qu’il prétend que son âme est mortelle comme celle d’un animal » . Et pourtant, l’oncle et le père de la brebis égarée vont parvenir à la ramener à la bergerie. Comment ? C’est toute l’intrigue de Philosophus modernus comœdia, comédie en trois actes et en latin, écrite pour être représentée en juin 1772 par les élèves du troisième degré (appelé grammatica) du prestigieux collège jésuite d’Anvers. Une étude et une édition en ont été menées à bien par Nicholas De Sutter (Katholieke Universiteit te Leuven) [1].

Le dramaturge est anonyme: c’est alors presque toujours la règle, imposée tant par l’humilité que par le caractère voulu collectif des œuvres pédagogiques. Il est néanmoins plausible que la plume ait été tenue par le professeur des grammatici de cette année-là. Tant pour l’entraînement à la langue de Cicéron et à l’expression orale en public que pour la transmission d’un contenu moral, le théâtre constitue à cette époque un outil privilégié. Pas moins de sept pièces par an en moyenne figurent au programme des établissements de la Compagnie de Jésus, mettant à contribution des acteurs sélectionnés dans toutes les classes: une pièce par degré et une supplémentaire, la plus importante, impliquant l’ensemble du collège en fin d’année scolaire. A l’échelle de l’Europe, cela représente des milliers d’ouvrages, mais dont ne subsistent, dans nos régions, que de rares imprimés ou manuscrits. Philosophus modernus est une des trois sources anversoises (manuscrites dans ce cas) parvenues jusqu’à nous. Elle est conservée au Kadoc, le centre de documentation et de recherche sur la religion, la culture et la société de la KULeuven. Les deux autres textes, plus anciens, sont d’inspiration biblique pour l’un (Pharisaeus hypocrita, 1724) et historique pour l’autre (Athanes, 1745, sur Ariarathês VI et le meurtre de ses frères par sa mère en Cappadoce au IIè siècle av. J-C).   

   Dans le spectacle qui nous occupe, la cible est désignée par un libraire parisien vénal, venu faire fortune dans la Métropole, comme étant « toute la religion de la philosophie moderne » , avec une focalisation très spécifique sur le patriarche de Ferney. Phaedria et ses amis, qui sont eux aussi « des Parisiens, ou, plus précisément, des philosophes modernes » , comme dit un de leurs contempteurs, se fournissent en libri impii, parmi lesquels ceux de l’auteur de Candide constituent la véritable bible. Ses Remarques sur les Pensées de Pascal, ses contributions à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ou encore sa Pucelle d’Orléans (satire de Jeanne d’Arc) font partie des titres prisés, mais aussi l’Emile de Rousseau. Contre son père Micio, qui réalise avoir été trop coulant, et son oncle Chremes, homme de grande foi, le rejeton néophyte défend le grand « systema novum » , épousé par ce que la nouvelle génération a de plus brillant. Mais les ruses de Chremes, qui parvient à ce que son neveu reçoive deux livres pieux en les faisant passer pour « des » Voltaire, tout en diligentant une mise en scène dans le café qu’il fréquente, ouvrent la voie au retournement. Au cours du happy end, le libraire est frappé d’une amende salée pour corruption de la jeunesse et ses livres sont tous confisqués. Il quittera cette « maudite cité » pour ne plus y revenir. Quant à Phaedria, il fait déchirer « en mille morceaux » par Davus ses livres, « le venin avec lequel j’ai empoisonné mon esprit » .  

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La résidence des jésuites et l’église Saint-Charles-Borromée à Anvers, sur l’actuelle place Henri Conscience. (Source: gravure de Jacob Neefs, milieu du XVIIè siècle, Toerismepastoraal, bisdom Antwerpen (Topa vzw), https://www.topa.be/fr/antwerp/kerken-in-antwerpen/sint-carolus-borromeus-2/syllabus/voorplein/)

Il n’est pas indifférent que Philosophus modernus ait été imaginé et monté dans le plus ancien et le deuxième plus grand, après Bruxelles, des collèges de la Provincia Flandro-Belgica – l’appellation des Pays-Bas méridionaux dans la structure de la Compagnie. Nos régions ont, en effet, vu se développer le réseau le plus dense de l’enseignement jésuite florissant à partir de la fin du XVIè siècle, mais celui-ci a subi, au cours du XVIIIè, une nette perte d’influence sous les coups de boutoir très divergents des jansénistes et des philosophes. Au milieu du XVIIè siècle, les inscriptions à Anvers culminaient à près de 650. Pour l’année 1771-1772, elles n’ont plus été que de 229.

C’est donc bien le grand défi de l’heure qui trouve ici à s’exprimer dans une comédie en prose: non pas le genre préféré des héritiers d’Ignace de Loyola, davantage portés sur la tragédie, mais celui qui se prête le mieux à offrir un « miroir de la vie » , où est parlé le langage de tous les jours. La création s’inscrit, à bien des égards, dans le prolongement des moralités en vogue à la fin du Moyen Age et des drames néolatins du XVIè siècle, engagés au siècle suivant en faveur de la Contre-Réforme. S’y retrouvent aussi des échos de la comédie romaine classique (Plaute, Térence), notamment dans le choix des noms et des profils des personnages.

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Le père français Charles Porée, éducateur et modèle des dramaturges jésuites. (Source: gravure de Charles Devrits dans « Poètes normands. Portraits gravés d’après les originaux les plus authentiques par Charles Devrits. Notices biographiques par… » , dir. Louis Henri Baratte, Paris, Amédé Bedelet, Dutertre, Martinon & Pilout, (1845), vue 275, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205933q/f275.image)

Mais l’influence la plus patente – jusqu’au démarquage – est celle d’un auteur explicitement recommandé comme modèle chez les « bons pères » : le Français Charles Porée (1675-1741), éducateur et homme de lettres qui – ironie de l’histoire – a été au collège de Clermont (Louis-le-Grand) un des maîtres jésuites de… Voltaire, admiré du reste par son élève qui resta en très bons termes avec lui. Cinquante-cinq ans avant Phaedria, le clerc écrivain avait mis sur les planches Philedonus (1717), un étudiant en dérive épicurienne, ramené sur le droit chemin sous les effets de la maladie fatale d’un compagnon de débauche et de la lecture d’un ouvrage traitant de l’immortalité de l’âme, acheté par erreur. Comme indicateur de l’influence de cette pièce, il suffit de relever qu’elle était encore jouée en 1877, à Boston, dans une version adaptée. Du même Charles Porée, Paezophilus (1712), qui relate la guérison d’une addiction aux jeux, a également été mis à profit pour la description, dans le premier acte de Philosophus modernus, d’une autre catégorie d’addiction, à Voltaire cette fois. Publiées posthumement et anonymement en 1749, les deux œuvres dont se sont plus qu’inspirés les confrères de la ville portuaire n’attaquaient cependant pas aussi frontalement les Lumières. En 1772, il est vrai, « leur » siècle a pris de la bouteille.

   Ainsi, dans deux productions contemporaines de celle du collège anversois, décrites par Nicholas De Sutter, le programme antiphilosophique s’avère des plus explicites. L’une, également jésuite et néolatine, intitulée Philosophi huius sæculi meditatio (1773), jouée à Ingolstadt mais située à Bruxelles (!), s’articule autour des efforts d’un père pour « reconvertir » ses fils après avoir réalisé l’erreur qui fut la sienne en les élevant dans la haine de toute religion révélée. L’autre, en néerlandais, émane d’un tout autre horizon: Ritmer de Jonge of het bederf der Nederlandsche zeden (Le jeune Ritmer ou la corruption de la morale néerlandaise, 1782), comédie domestique imprimée à Amsterdam et due à l’auteur protestant Pieter ‘t Hoen, n’est pas sans évoquer le Philedonus de Porée. Un jeune homme y revient à la vie saine après un épisode philosophique et lascif sous l’influence de « ces petits livres impies et scandaleux » imprimés en France et colportés par des Français – qui seront arrêtés à la fin –, des livres qui transforment les enfants des Hollandais en autant de fils prodigues, avec une fois de plus Voltaire en première ligne. Ces deux seuls exemples n’autorisent certes pas à dire que le thème aurait été abondamment exploité.

Pour les anciens Pays-Bas, Philosophus modernus comœdia est le dernier témoin connu du théâtre didactique jésuite. Un an après sa mise à l’affiche, en été 1773, l’ordre de saint Ignace sera dissous par le pape Clément XIV, alors qu’il est déjà frappé d’interdit dans plusieurs pays. Et avec son sort, celui du théâtre néolatin sera aussi scellé. Ainsi auront porté leurs fruits, si l’on ose dire, les attaques déclenchées de tous côtés contre les « jèzes » , particulièrement de la part de ces maîtres-penseurs que les grammatici en bord d’Escaut avaient été appelés à dénoncer sur la scène. Ils ne savaient pas que c’était un chant du cygne.

P.V.

[1] « Philosophus Modernus (Antwerp, 1772). A Late, Anti-Voltairean Jesuit School Play » , dans Lias, vol. 45, n° 1, 2018, pp. 145-201. https://poj.peeters-leuven.be/content.php?url=journal&journal_code=LIAS, Universiteit Utrecht, departement filosofie en religiewetenschap, Janskerkhof 13A, 3512 BL Utrecht, Nederland.

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