Le Flamand qui avait trop aimé la France

L’inventaire des livres de Christophe de Longueil révèle de multiples facettes de l’humaniste et juriste né à Malines et devenu un ardent cicéronien. Sa carrière, de Poitiers à Rome et de Paris à Padoue, fut brillante mais aussi marquée par un douloureux « choc des civilisations » version Renaissance (1485-1522)

Latiniste, juriste, humaniste, enseignant, grand voyageur…: Christophe de Longueil offre un parfait portrait-robot de l’intellectuel renaissant, au tournant des XVè et XVIè siècles. Son œuvre de taille modeste, appréciée surtout pour ses qualités formelles, se résume à des discours cicéroniens et universitaires, des textes sur Pline l’Ancien, une correspondance certes abondante… Mais quel destin que celui de cet enfant naturel d’un évêque de Saint-Paul-de-Léon (diocèse correspondant à l’actuel Finistère) et d’une Malinoise, bourgeoise sans doute! Elevé en bord de Dyle, aidé par la famille de son père Antoine de Longueil, par ailleurs chancelier et aumônier d’Anne, duchesse de Bretagne et reine de France, Christophe sera un proche secrétaire de Philippe le Beau, souverain des Pays-Bas (et père de Charles Quint), un précepteur du futur François Ier, roi de France, un avocat et juge au Parlement de Paris, un professeur de droit à Poitiers puis à Paris, avant de céder à l’appel de l’Italie. Il n’aura pourtant que 37 ou 38 ans quand, en 1522, une fièvre l’emportera à Padoue.

Sur cette figure, Tobias Daniels (Ludwig-Maximilians-Universität München) livre de nouveaux éclairages par l’édition et l’analyse de l’inventaire, jusqu’ici inconnu, de ses livres tel qu’il avait été dressé à Rome le 5 mars 1519 [1]. Confié au notaire allemand Jacobus Apocellus, cet acte prévoyait qu’en cas de décès de Longueil en Italie, sa bibliothèque reviendrait à son élève et ami Lorenzo Bartolini, protonotaire apostolique (dignitaire de la cour romaine), demeurant alors à Paris. Le document a été retrouvé et acheté en 1999 par les Archives d’Etat de Rome à la société de vente Christie’s.

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Portrait de Christophe de Longueil par Nicolas de Larmessin, gravure de la fin du XVIIè siècle. (Source: © National Portrait Gallery, London, https://www.npg.org.uk/collections/search/portraitLarge/mw125443/Christophe-de-Longueil?LinkID=mp87440&role=sit&rNo=0)

Y apparaît notamment un nom de famille: la liste d’ouvrages, en effet, est établie à la demande du « nobilis dominus Cristophorus de Longolio alias Vandembroc, Parisiensis diocesis, iuris utriusque professor » . La précision n’est pas sans importance puisqu’elle confirme, du côté maternel, la naissance flamande de l’érudit dont la formation ultérieure sera surtout française, au point de lui faire épouser un certain chauvinisme qui lui jouera de mauvais tours! Selon le Dr Daniels, « Vandembroc » pourrait désigner la famille de peintres malinois du début du XVIè siècle Van den Broeck, mais ce n’est qu’une hypothèse. Rappelons en tout cas que le terme « flamand » est à l’époque couramment en usage pour désigner les ressortissants des anciens Pays-Bas (comme aussi le terme « belge » ), même de langue romane et/ou hors des limites du comté de Flandre.

Selon l’inventaire ici publié, Longueil détient 214 livres dans la chambre mise à sa disposition par son hôte, le citoyen romain Mariano Castellani, dont le palais familial est sis au Trastevere. Sans surprise, la langue latine arrive en tête de l’assortiment avec 152 volumes, suivie du grec représenté par 54 titres. Le reste est loin derrière: trois mixtes (en grec et en latin), deux en hébreu, un en français, un en espagnol (ou catalan) et un en italien. Parmi les auteurs, Aristote est dominant en latin comme en grec et on relève un bon nombre de contemporains (néolatins), particulièrement des humanistes parisiens, à commencer par Guillaume Budé auquel Longueil est étroitement lié. Parmi les plumes nées sous nos cieux figure le grammairien Jan Van Pauteren ou Jean Despautère, qui a influencé durablement l’enseignement dans les collèges des jésuites. Dix-sept des propres œuvres du « iuris utriusque professor » , connues ou perdues, font également partie du relevé. « Dans l’ensemble, constate l’historien, on découvre ici un intérêt universel très large, dans lequel on reconnaît toutefois des orientations historiques, géographiques ainsi que vers les sciences naturelles et l’anthropologie en tant que priorités » .

Il est plus surprenant que Longueil ait emporté avec lui à Rome six volumes d’œuvres et de traductions d’Erasme. Car entre les deux hommes, la rivalité a depuis longtemps tourné à l’aigre. Une visite rendue par le premier au second à Louvain en 1519 n’a rien arrangé. « Il m’a fait perdre trois jours » , écrira l’humaniste rotterdamois, surnommé « le sot Batave » par son collègue malinois. Celui-ci s’est étonné de la décision de François Ier de faire venir Erasme à Paris, alors qu’il avait sous la main Guillaume Budé qui le valait bien. L’autre l’a su… Le litige est relancé encore du fait que, dans la Ville Eternelle où il s’est rendu pour étudier le grec, Christophe est séduit par le courant cicéronien alors très actif. Son ardeur à se mettre à l’école du grand orateur n’échappe pas à l’auteur de L’éloge de la folie, qui le brocardera jusqu’après sa mort, sous les traits de Nosoponus, dans son Ciceronianus, dialogue satirique publié en 1528 contre la « secte » des cicéroniens.

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Portrait de Christophe de Longueil par Tobias Stimmer, xylographie. (Source: extrait de Paolo Giovio, « Elogia virorum literis illustrium… » , Basileae, P. Pernae opera ac studio, 1577, p. 82, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k111561p.image)

Parmi les informations à retirer du document notarié de 1519, on retiendra encore celles qui concernent le réseau de relations romaines de Longueil. La famille de banquiers Bartolini, dont son compagnon et disciple Lorenzo est issu, étant au service discret des Médicis alors exilés de Florence, le cercle de ces derniers lui est ouvert. Et il y trouve un appui des plus précieux quand fait rage une polémique liée à son « crime de lèse-majesté » ( « crimen laesae maiestatis » ) contre Rome. L’inventaire de la bibliothèque coïncide chronologiquement avec ce moment où l’érudit flamand est rattrapé par son passé… français, alors qu’il vient d’obtenir la citoyenneté romaine ainsi que de hauts titre et fonction dans les Etats pontificaux (comte palatin, notaire apostolique). A la base du Casus Longolii, il y a un discours, Oratio de laudibus Gallorum, que celui qui était alors étudiant en droit a prononcé à l’Université de Poitiers en 1508 et publié en 1510, discours exaltant la supériorité de la civilisation française sur celles de l’Italie et de Rome. Divulgué parmi ses nouveaux « compatriotes » , l’écrit a tout pour enflammer leurs esprits, même si l’auteur s’est fendu l’année précédente d’un éloge de leur ville! Des amis préparent sa défense, mais il préfère s’éloigner avant son procès. Crainte excessive: au terme de celui-ci, ouvert dans la salle du Capitole en présence du pape Léon X, le « barbare » repentant est absous. Léon X est le second fils de Laurent de Médicis…

Quant aux 214 livres dont, par mesure de précaution, Longueil a fait de Bartolini le possesseur, ils n’appartiendront en fait jamais à celui-ci. Par un testament rédigé peu avant sa mort en 1522, l’écrivain collectionneur choisit le futur cardinal et archevêque de Canterbury Reginald Pole pour légataire. Le jeune Anglais au brillant avenir est venu compléter sa formation à Padoue où le Belga Orator (comme on peut lire au-dessus d’un de ses portraits) vit ses dernières années en alternance avec Venise. De cette époque date un discours latin contre Martin Luther, Ad Lutheranos jam damnatos, qu’il a écrit à la demande du Pape.

Deux ans après son décès, c’est Pole qui publie à Florence une sélection de travaux de Longolius, à laquelle il ajoute sa Vita. Quand, en 1558, le prélat rendra l’âme à son tour, son exécuteur testamentaire léguera ses livres à la Bibliothèque du New College à Oxford. Quelques ouvrages provenant de Longueil s’y trouvent toujours aujourd’hui ainsi que dans d’autres institutions oxoniennes, mais la dispersion a prévalu pour la plupart.

Reste l’énumération aujourd’hui mise au jour et éditée pour témoigner d’un destin intellectuel. Celui, selon les termes de Tobias Daniels, de « cet avocat et érudit spécialiste de Pline, qui veut faire l’expérience de Rome et s’y familiariser avec les Grecs. Cette découverte renforce la thèse selon laquelle ce n’est que par le contact avec les humanistes romains qu’il est devenu plus tard le cicéronien moqué par Érasme » . Moqué, certes… mais on dispose à présent d’une source qui « élargit de manière considérable la représentation de sa stature intellectuelle » .

P.V.

[1] « Die Bücher des Humanisten Christophe de Longueil. Das Römische Inventar von 1519 » , dans Humanistica Lovaniensia. Journal of Neo-Latin Studies, vol. 67, n° 1, Leuven, mars 2018, pp. 91-142, https://doi.org/10.30986/2018.091 (en libre accès). – Sur la vie et l’œuvre de Longueil, on peut se reporter avec prudence, compte tenu de son ancienneté, à l’étude de Théophile SIMAR (Louvain, Bureaux  du recueil, 1911), en libre accès sur https://archive.org/details/cu31924005793405. La monographie la plus récente mentionnée par Tobias Daniels est celle de William Edward NIX, Prolegomena to a Life of Christophe de Longueil, Norman, University of Oklahoma Graduate College, 1974.

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