Contre les Germains, le développement urbain

A partir de 15 avant J-C, les régions de la Gaule conquises par César voient croître cités et chefs-lieux destinés à fortifier l’Empire. La naissance de Tongres, plus vieille ville de Belgique, s’inscrit dans ce contexte où Rome recourt à la coercition tout en optant à terme pour l’autonomie municipale (Ier siècle avant – IVè siècle après J-C)

On situe aux alentours de l’an 10 avant J-C, soit quatre décennies après la conquête de César (57-51), la naissance de Tongres, la plus ancienne de nos villes. Celles-ci ne seront, à vrai dire, pas foisonnantes à l’époque romaine dans l’espace belge actuel. Les plus importantes à côté d’Atuatuca Tungrorum seront Tournai et Arlon, qui s’imposeront plus tardivement par leur marché prospère. Toutes bénéficieront d’une position privilégiée sur les grands axes routiers.

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Reconstitution d’Atuatuca Tungrorum (Tongres) vers 150 après J-C. (Source: © Gallo-Romeins Museum of Tongeren, Ugo Janssens, https://followinghadrianphotography.com/tag/tongres/)

Le contexte général qui a vu émerger la localité hesbignonne peut s’éclairer notamment par l’étude que William Van Andringa (Université de Lille) a consacrée, en confrontant sources écrites et apports archéologiques, à l’avènement de la civilisation municipale et à l’installation des chefs-lieux en Gaule intérieure, processus qui démarre entre 15 et 12 avant J-C, avec en ligne de mire la Germanie à contrôler [1]. Symbole de ce tournant, l’autel du Confluent à Lugdunum (Lyon), où se réunissent une fois par an les représentants des cités des Gallia Celtica, Belgica et Aquitania, a été élevé en 12. Les premières traces d’activités et de constructions à Bagacum (Bavay), capitale des Nerviens qui occupent le Hainaut, le Cambrésis et le Brabant, ont été datées de 10 par les bois (dendrochronologie).

« L’administration de la Gaule n’est alors que le corollaire inévitable d’actions militaires en Germanie et dans les Alpes, précisément menées depuis les territoires pacifiés des Gaules » , souligne le professeur Van Andringa. En 15 et en 14, l’empereur Auguste négocie avec les élites gauloises et des statuts sont élaborés pour les communautés appelées à se gérer de manière autonome. Un sénat, des magistrats et des lois concrétisent dans les cités l’organisation de la pax romana, épaulée par les recensements des hommes et des terres. Quant au choix des principaux centres, il repose sur des critères variables selon les cas, où interviennent certainement les traditions politiques et religieuses des groupes ethniques, mais aussi les réseaux de circulation et les refontes territoriales voulues par Rome. Ainsi est-il plausible qu’à Augusta Treverorum (Trèves), d’abord sanctuaire gaulois des Trévires, ce soit le pont sur la Moselle, daté de 17 avant J-C, et conséquemment le passage de la chaussée, qui ait décidé de l’établissement urbain quelques années plus tard. De Trèves dépendra le vicus (petite agglomération) d’Arlon.

Après Auguste et surtout à la suite d’une révolte antifiscale durement réprimée en 21 après J-C, les programmes urbains reçoivent un sérieux coup d’accélérateur. Il se traduit, jusqu’au milieu du Ier siècle, par des développements monumentaux de belle ampleur. Il débouche aussi, dans nombre de cas, sur l’obtention du droit latin (charte municipale, accès sélectif à la citoyenneté romaine). Mais au final, on dénombre moins de chefs-lieux créés ex nihilo qu’il n’a été estimé naguère. Aussi nombreuses au moins sont les transformations opérées à partir d’infrastructures gauloises préexistantes. La morphologie des villes et les structures de pouvoir changent en profondeur, certes, mais sur le soutènement d’une romanisation par rapprochement progressif, commencée avant la guerre des Gaules.

Quant au rôle de l’Etat romain dans l’urbanisation des provinces lointaines, il reste matière à débats. William Van Andringa le tient pour majeur. D’autres historiens, tel Michel Reddé (Ecole pratique des hautes études, Paris), tendent à le nuancer, à tout le moins pour la Gaule chevelue (les régions du Nord et de l’Ouest), au profit des héritages antérieurs – protohistoriques – et de la part prise par les élites autochtones [2]. Sauf exceptions, il n’y a pas de schéma type importé du Latium, les exceptions étant les villes nouvelles, sorties de terre sous contrôle impérial et dont le nom manifeste parfois cette origine en étant associé au nom impérial. L’organisation des premiers tracés urbains doit, en outre, avoir été encadrée par les autorités centrales, avec l’aide des mensores (mesureurs, arpenteurs) mis à contribution pour les opérations régulières de recensement. On imagine aisément qu’à l’occasion de ces dernières ou d’autres événements comme la révolte de 21, Rome n’a pas manqué de mettre les « locaux » sous pression. Fosses, fossés, alignements de piquets, premières voiries, premières places publiques… impliquent en tout cas des interventions des plus hautes instances, celles-ci ayant toutefois besoin d’un investissement des sujets gallo-romains, avec pour objectif à terme de créer des municipalités self-governed autant que possible. Les chefs-lieux serviront de relais entre elles et la « capitale du monde » .

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Reconstitution du complexe du temple construit vers 150-160 après J-C sur une terrasse artificielle au nord de Tongres. (Source: © Gallo-Romeins Museum of Tongeren, photographie par Carole Raddato (Francfort, Allemagne), https://www.flickr.com/photos/carolemage/27033789364/in/photostream/)

En règle générale, les premiers aménagements et peuplements des futures cités sont modestes: il s’agit essentiellement de préparer le terrain. A Tongres notamment, lieu de convergence des marchands et des légions, proche de l’armée du Rhin, les fouilles ont montré ce qui a prévalu pendant le premier temps, à savoir les nivellements, les défrichements, les drainages… propres à la constitution d’une assiette pour la res urbana. Ensuite, et plus ou moins rapidement ou lentement selon les sites, il s’est agi de mener le projet à bien avec le contour des rues et les premiers monuments. Pour les villes à vocation de centres administratifs, les places publiques ont constitué des éléments structurants fondamentaux, aux côtés de l’autel local pour le culte de Rome et Auguste. Il a fallu aussi que les dieux de la communauté, très vite, y prennent place. Aux portes de Trèves, les premiers temples du grand complexe cultuel de l’Altbachtal sont installés au début de l’époque impériale. Cependant, aucun moment ne passe pour plus décisif que celui de la création du forum: « La constitution des peuples gaulois en cités, note Van Andringa, rendait nécessaire la fondation d’un espace public, au sein des villes chefs-lieux, qui donnerait un cadre sémiologique à l’autonomie municipale définie par le pouvoir romain » .

C’est au Bas-Empire, la période finale, que Tongres deviendra la capitale de la civitas Tungrorum, une des subdivisions administratives romaines régies par des magistrats locaux, subdivision correspondant ici à l’ancien territoire des Eburons. Tournai sera quant à elle érigée en chef-lieu de la civitas Tornacensium vers 375.

P.V.

[1] « Le cens, l’autel et la ville chef-lieu: Auguste et l’urbanisation des Trois Gaules » , dans Gallia. Archéologie des Gaules, 72-1: « La naissance des capitales de cités en Gaule chevelue » , dir. Michel Reddé & William Van Andringa, Paris, 2015, pp. 19-33. http://www.mae.parisnanterre.fr/revue_gallia/, allée de l’Université 21, F-92023 Nanterre Cedex (France).

[2] Voir sa contribution, « Les capitales des cités gauloises, simulacra Romae ? » , dans Gallia. Archéologie des Gaules, 72-1, op. cit., pp. 1-17.

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