Villes réduites pour haute stratégie

Conçus sans doute par Louvois à des fins militaires et de prestige, les plans-reliefs conservés à Lille et récemment restaurés reproduisent à l’échelle 1/600è sept de nos cités telles qu’elles furent aux XVIIè-XVIIIè siècles. Une représentation du cadre de vie de nos ancêtres qui n’a rien de virtuel! (1695-1750)

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Le plan-relief de Namur (1747-1750, détail), où les destructions subies lors du siège de 1746 sont ignorées. (Source: palais des Beaux-Arts, Lille, http://www.pba-lille.fr/Collections/Chefs-d-OEuvre/Plans-Reliefs/Plan-relief-de-Namur)

Ath, Audenarde, Charleroi, Menin, Namur, Tournai, Ypres: pas moins de sept villes aujourd’hui belges sont représentées, telles qu’elles furent sous l’Ancien Régime, parmi les quatorze plans-reliefs conservés au palais des Beaux-Arts de Lille. La salle qui leur est consacrée, créée en 1997 sous l’atrium du musée, a été rouverte au printemps dernier après réaménagement et un long travail de restauration [1]. Celui-ci était toujours en cours pour quelques miniatures lors de notre récente visite. Les autres cités exposées sont aujourd’hui françaises (Lille bien sûr, également Aire-sur-la-Lys, Avesnes-sur-Helpe, Bergues, Calais, Gravelines), avec une percée dans l’espace néerlandais (Maastricht). Le reste de la collection, qui compte une centaine de pièces au total, se trouve à Paris, au musée des Plans-Reliefs logé à l’hôtel des Invalides.

Un nouvel éclairage tamisé, des outils numériques ainsi que des approches historiques, techniques et actualisantes mettent désormais en valeur, dans la métropole nordiste, ces maquettes de bois, de papier aquarellé, de sable et de soie pulvérisée, disposées sur des tables qui s’emboîtent les unes dans les autres. Réduites à l’échelle 1/600è (1 centimètre = 6 mètres), elles fournissent des sites la vision qu’en auraient eue les contemporains s’ils avaient pu les survoler à quelque 400 mètres d’altitude. Les reproductions s’étendent aux faubourgs et campagnes environnants jusqu’à 600 mètres au-delà des ouvrages fortifiés. Pour nos localités, les dates de réalisation s’échelonnent entre 1695 et 1750. Certaines, comme Namur et Tournai, ont donné lieu à des moutures antérieures. D’autres nous sont parvenues après avoir fait l’objet de mises à jour ultérieures.

C’est Louvois, le secrétaire d’Etat à la Guerre de Louis XIV, qui fut l’initiateur probable de cette cartographie en trois dimensions. Il n’était pas précurseur, des Italiens s’étant illustrés dans ce domaine dès la Renaissance, mais c’est en France que la pratique a pris la plus grande ampleur. Les plans de base étaient levés sur le terrain par les ingénieurs militaires, en progressant au fil des annexions opérées par le « Roi-Soleil » , tantôt éphémères (Ath, Audenarde, Charleroi, Tournai…), tantôt durables (Lille, Avesnes…). Le réorganisateur de l’armée a exposé le mode opératoire une lettre adressée le 20 décembre 1668 à Vauban, le maître des places fortes: « Vous savez que j’ay dessein de faire faire un relief de la place d’Ath comme elle sera quand elle sera achevée. Je vous prie de ne pas manquer d’en laisser és mains de La Londe [2], des plans et profils très justes à fin que celui que je chargerai de faire ledit relief puisse, lorsqu’il ira sur les lieux, tirer son plan et travailler avec certitude » [3]. L’essentiel du travail s’est donc fait in situ.

L’objectif poursuivi est bien sûr, au premier chef, de pouvoir visualiser les villes formant alors la très élastique frontière septentrionale du royaume, tant pour organiser leur défense face à une éventuelle contre-offensive hispano-belge que pour programmer, depuis Paris, les travaux de fortifications (le fameux « pré carré » de Vauban). Mais par-delà ces impératifs, le développement de l’art miniaturiste révèle aussi l’importance accordée par Versailles aux voies et moyens de la propagande. Mieux que des bulletins de victoire, ces reliefs s’ajoutant les uns aux autres célèbrent, en lui conférant une palpabilité, l’intégration de nouveaux territoires et des sujets qui y vivent. La décision d’installer les pièces au Louvre, en 1706, consacre leur fonction de vecteur de prestige. Et l’effet souhaité auprès des visiteurs de marque semble bien être obtenu, à en juger par telle relation d’un ambassadeur ottoman, en 1721, qui souligne notamment que « le Roi, par ce moyen, est aussi bien au fait de toutes choses que s’il les voyait de ses propres yeux » [4].

Pareil propos appelle cependant des nuances, car tout n’est pas que fidélité au réel dans les fruits de ces travaux certes de bénédictins. La comparaison avec les archives a révélé des distorsions. Par exemple, le plan de Namur, réalisé entre 1747 et 1750 sous la conduite de l’ingénieur Jean-Baptiste Larcher d’Aubancourt, représente le château médiéval de la citadelle en ignorant les graves destructions qu’il a subies lors du siège de 1746. Ailleurs, la chronologie se trouve tout autant bousculée par la présence d’ouvrages fortifiés qui n’existent encore qu’à l’état de projet. Ces anomalies sont sans doute à référer aux différentes finalités (poliorcétique, communication, planification), qui parfois s’entrechoquent. Dans d’autres cas encore, comme celui d’Audenarde (plan de 1746-1747, ingénieur ordinaire Nézot) , l’échelle de bâtiments importants tels que les églises et l’hôtel de Ville a été modifiée (1/500è) afin de les valoriser.

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Dans le plan-relief d’Audenarde (1746-1747, détail), les bâtiments importants tels que les églises sont reproduits à une échelle moindre pour les valoriser. (Source: photo Jean-Marie Dautel dans « Le regard souverain… » , n. 1, p. 83, fig. 80)

Si, malgré ces libertés prises avec la vérité, l’ensemble en donne l’illusion presque parfaite, c’est à la minutie qu’il le doit: une minutie qui va jusqu’à distinguer les pavés des rues, les sillons des champs de labour, les toitures de tuiles, d’ardoises ou de chanvre, les charrettes à bras laissées sur le parvis d’une église, les embarcations sur les cours d’eau avec leur gréement et leur gouvernail, les canons sur roues en batterie derrière les parapets… Tout paraît à ce point bouillonnant de vie et d’activité qu’on s’étonne de ne voir aucun habitant! Au moins la recherche peut-elle retirer de ces vues plongeantes nombre d’enseignements relatifs à la topographie, l’architecture, la distribution du sol (les rues, le plan parcellaire), mais aussi le cadre de vie avec les vastes espaces champêtres aménagés à l’intérieur des cités ou encore la physionomie des maisons flamandes, hennuyères ou brabançonnes, médiévales ou modernes, en bois ou en pierre (même si les façades de même style ne sont pas individualisées: elles se ressemblent toutes). Rien d’étonnant si des architectes ont trouvé dans les plans-reliefs matière à penser la réurbanisation de certains centres. Ypres déjà, après avoir été entièrement rasée pendant la Première Guerre mondiale, fut reconstruite à l’aide de sa maquette.

Audernarde apparaît ceinturée de murs et d’eau comme elle ne l’est plus aujourd’hui, mais avec son noyau historique demeuré intact. Nombre de bâtiments religieux, administratifs ou corporatifs étaient alors affectés aux militaires. A Tournai, la plupart des 77 tours de l’enceinte datée du XIIIè siècle sont visibles, si elles n’ont pas été sacrifiées au profit de la citadelle. Et on retrouve le célèbre pont des Trous tel qu’il était avant les destructions subies pendant la campagne de mai 1940 (et a fortiori avant les travaux entrepris cette année). Le foisonnement des édifices religieux ne manque pas d’attirer l’attention. Un bon quart de la superficie à l’intérieur des remparts était terres d’église. Le musée du Folklore et des Imaginaires de Tournai possède une copie du plan, construit en 1701 sous la direction de Jean-François de Montaigu, un des premiers ingénieurs du Roi spécialisé en cette matière.

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Le plan-relief de Tournai (1701, détail) fait ressortir l’importance des terres d’église. (Source: palais des Beaux-Arts, Lille, http://www.pba-lille.fr/Collections/Chefs-d-OEuvre/Plans-Reliefs/Plan-relief-de-Tournai)

Le transfert à Lille des reproductions qui concernent la région du Nord-Pas-de-Calais et l’outre-Quiévrain a été conclu en 1987 au terme d’une longue querelle, la décision prise sous le gouvernement de Pierre Mauroy, par ailleurs maire de la capitale des ch’timis, ayant été remise en question après un changement de majorité politique. La mobilisation locale contre ce revirement, toutes tendances confondues, culmina dans une manifestation rassemblant quelque 40.000 personnes et une pétition de plusieurs dizaines de milliers de signatures. « Ce mouvement, écrira l’ancien Premier ministre, impressionnant au regard de l’enjeu – bien peu de personnes connaissaient alors vraiment ces maquettes – traduisait la puissance du sentiment régional » [5]. Eh oui! il n’y a pas qu’en Belgique que ces choses-là arrivent…

P.V.

[1] Palais des Beaux-Arts, place de la République, F-59.000 Lille (France), www.pba-lille.fr. – La réouverture a donné lieu à la publication d’un ouvrage de référence, Le regard souverain. Les plans-reliefs dans les collections du palais des Beaux-Arts de Lille, dir. Florance Raymond & Dominique Tourte, Lille, Invenit, 2019, 144 pp. – Six de ces plans (dont Audenarde, Namur et Tournai) avaient fait l’objet, en 1989, d’une exposition temporaire et d’un premier ouvrage collectif abordant le sujet sous des angles différents: Plans en relief. Villes fortes des anciens Pays-Bas français au XVIIIè s., Lille, musée des Beaux-Arts, 1989, 157 pp.

[2] Un ingénieur.

[3] Cité in Plans en relief…, op. cit., p. 12.

[4] Cité in Le regard souverain…, op. cit., p. 5.

[5] « Les plans en relief et la Ville de Lille » , dans Plans en relief…, op. cit., p. 5.

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