Inégalité et fraternité dans les guildes gantoises

A travers l’étude d’un groupe de tisserands et de drapiers dans la capitale du comté de Flandre, il apparaît que la solidarité corporative n’exclut pas l’existence de conflits d’intérêts et, parmi les maîtres, de stratégies visant à élargir leur réseau et renforcer ainsi leur position, tant dans le métier que dans la cité. C’est grave, docteur ? (XIVè siècle)

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Les armes de la guilde des tisserands gantois. (Source: « Wapenen vanden edelen porters van Ghendt alzo zij van hauts tijden in schepenen bouck staen… » , Ghendt, by my Pieter de Keysere, 1524,
https://lib.ugent.be/en/catalog/rug01:000836445 et n. 1, p. 21)

   Conscience de guilde ou conscience de classe ? Dans les villes du comté de Flandre comme dans celles du duché de Brabant ou de la principauté de Liège, les associations constituées autour d’un métier commun sont connues et reconnues pour la fraternité et les protections qu’elles apportèrent à leurs membres au cours de leur longue histoire. Ont-elles pour autant échappé à tout conflit d’intérêts en leur sein ? Evidemment non, vient nous dire Wout Saelens (Universiteit Antwerpen et Vrije Universiteit Brussel) [1]. A travers le cas d’un groupe de tisserands et de drapiers gantois au XIVè siècle, l’historien fait avouer aux sources l’existence et l’importance, entre supérieurs hiérarchiques (ou maîtres), de relations matrimoniales, économiques et/ou amicales étroites et durables. « En fin de compte, ajoute-t-il, de telles stratégies de réseaux ont été des instruments de contrôle de champs cruciaux dans la guilde de métier, la politique urbaine et l’industrie textile » .

   La période n’a rien d’un fleuve tranquille pour la ville qui guerroie alors régulièrement contre ses souverains, les comtes de Flandre, sous la conduite des Van Artevelde père et fils. Le premier, lui-même riche marchand drapier, instaure un pouvoir révolutionnaire absolu, joue la carte de l’Angleterre, principal fournisseur de laine, et finit assassiné en 1345. Au plan économique, cependant, Gand connaît un essor remarquable. Il s’accompagne d’un glissement de la position dominante des commerçants à celle d’une classe émergente de petits entrepreneurs ainsi que d’une évolution vers des productions luxueuses, orientées vers l’exportation, demandant davantage d’expertise et de capital, ce qui renforce encore la position des fabricants et vendeurs de draps. C’est parmi ces maîtres que s’opère ce que Wout Saelens appelle « l’accumulation du capital social » ou, si l’on préfère, des amis et connaissances… Le constat vaut pour Bruges également. Par contre, il ne s’applique pas à Ypres et aux plus petites cités où les métiers tendent à faire élite commune avec les marchands.

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L’industrie textile d’après « Les livres des douze frères de Nuremberg » .  (Source: manuscrit enluminé consacré à la famille Mendel, 1425, Amb 317.2° folios 28 verso et 38 recto, Stadtbibliothek Nürnberg, https://alatarielduboisdore.wixsite.com/galerie/single-post/2017/04/05/Les-livres-des-Douze-Fr%C3%A8res-de-Nuremberg)

Tel qu’il s’exerce en bord d’Escaut et de Lys, l’art de consolider sa position comporte, entre autres, le choix des « bons » familiers et des « bonnes » familles, non seulement au haut du panier mais aussi parmi les tisserands ordinaires, « la troupe » de la guilde. C’est qu’il s’agit d’y étendre son contrôle en donnant à ses adhérents accès aux matières premières, aux capitaux, aux outils. « On ne peut nier, soutient le chercheur, qu’outre les formes verticales et inclusives, fraternelles, de la conscience de guilde, les stratégies sociales de réseau des maîtres tisserands furent aussi structurées par des mécanismes horizontaux et exclusifs de solidarité au sein de l’élite de la guilde » . Communauté patriarcale dotée d’un sens solide de la cohésion sociale, la corporation est aussi organisatrice de relations de production entre employeurs et employés.

Parmi les grands drapiers « accumulateurs » apparaît Louwereins van Westvorde, figure centrale d’un large réseau de tisserands. Le modeste Joes van Landeghem, par exemple, est son débiteur tout en étant employé par un de ses parents, Gillis van Westvorde. Les familles de Willem van Huse, Robbrecht van Eecke et Jan Hondertmaerc, qui regroupent les fournisseurs textiles et les tisserands politiciens les plus actifs, ont noué des liens matrimoniaux étroits. Les femmes portant un nom « qui sonne bien » sont particulièrement prisées pour les nouvelles portes patriciennes qu’elles permettront d’ouvrir. L’endogamie entre artisans joue aussi un grand rôle: dans le groupe ici étudié, 44 % des mariages ont été contractés à l’intérieur du même secteur professionnel. Sans surprise, un phénomène semblable rapproche les lignées situées au sommet de l’échelle socio-économique: 86 % des noces de tisserands se déroulent dans la classe la plus fortunée.

Le besoin d’argent des entreprises induit la création d’autres formes d’amarrages. Le crédit est ainsi à la base de 18 % d’entre eux, la plupart parmi les drapiers poussés par le besoin d’acquérir les laines les plus coûteuses et de contrôler de larges segments de l’industrie. L’importance des maillages de manufactures et de sous-traitances que ces brasseurs d’affaires régulent, installent et financent est telle qu’en 1359, une ordonnance du comte de Flandre Louis II de Mâle ratifie le règlement interne de la guilde des tisserands gantois stipulant une surveillance particulière des drapiers, notamment quant au respect par ceux-ci du nombre maximum de métiers à tisser qu’ils peuvent posséder.

Les litiges liés à l’activité économique étant fréquemment traités par les autorités politiques, il convient aussi de se faire une place équitable dans le gouvernement de la Ville. Ainsi voit-on, à partir des années 1330, le tisserand Jan van Wettere et ses deux fils se succéder au sein des deux collèges d’échevins. Pour autant qu’une identité de nom implique une parenté, il est possible de relever, parmi 126 tisserands politiciens, 28 % qui ont été précédés ou suivis par des membres de leur famille dans un des conseils de la cité.

A partir de ces données, Wout Saelens, qui fait allégeance à Pierre Bourdieu pour son approche du concept de capital social, questionne l’historiographie des guildes en tant que communautés fraternelles, ayant su créer entre maîtres et compagnons un environnement culturel commun, une responsabilité collective et des obligations partagées. Ce point de vue a gardé toute sa pertinence sous le regard d’historiens tels que le Britannique Gervase Rosser, auteur de travaux des plus récents en la matière [2]. Il faut certes se garder d’une vision téléologique, qui ferait des métiers d’antan les laboratoires d’un égalitarisme alors non idéé et non revendiqué. L’accent mis sur les facteurs de cohésion, de solidarité et de charité internes ne doit, en outre, pas conduire à négliger l’existence, aussi, de conflits d’intérêts. Humain, trop humain… Mais avant que des écarts se creusent irrémédiablement çà et là, à la fin de l’Ancien Régime, entre maîtres et compagnons ou entre différents maîtres, la fraternité sans l’égalité a pu aller de soi. Comme va de soi, dans les familles et sauf exceptions, l’amour entre grands frères et petits frères.

P.V.

[1] « Guild Brotherhood, Guild Capital ? Social Network Strategies of Master Weavers and Drapers in Fourteenth-century Ghent » , dans The Low Countries Journal of Social and Economic History, jaargang 16, n° 1, Amsterdam, 2019, pp. 5-29, https://www.tseg.nl/articles/10.18352/tseg.1036/ (en libre accès).

[2] Il a synthétisé ses recherches dans The Art of Solidarity in the Middle Ages. Guilds in England 1250-1550, Oxford, Oxford University Press, 2015.

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