A vos plumes, copistes cisterciens!

Une grande diversité caractérise les cartulaires où étaient transcrits les chartes, titres, bulles… des abbayes de l’ordre né à Cîteau. Ces manuscrits, qui constituaient la mémoire vivante de la communauté, pouvaient avoir une fonction pratique, de défense des intérêts de l’établissement ou de pur prestige (XIIè-XVè siècles)

Dans le dernier tiers du XIXè siècle, l’archiviste et historien Léopold Devillers entreprenait la description analytique de cartulaires et de chartriers du Hainaut. In fine, ce travail d’érudition remplit pas moins de huit volumes, outre un mémoire de plus de 350 pages rien que sur le cartulaire et les archives de l’abbaye d’Aulne (Thuin). C’est assez dire l’importance de ces recueils où étaient transcrits les titres de propriété, les privilèges temporels et plus largement tout ce qui pouvait constituer la mémoire de la communauté monastique.

Nathalie Verpeaux (Université de Namur) s’est livrée pour sa part à l’examen et à la comparaison des copies dues aux cisterciens, sur le territoire de la Région wallonne actuelle, entre le XIIè et le début du XVè siècle [1]. Le choix du cadre tant géographique que chronologique est évidemment arbitraire, l’intérêt de l’exercice étant de pouvoir aborder la question de l’uniformité ou de la diversité des pratiques en cours au sein de l’ordre né à Cîteau, au XIIè siècle, d’une volonté de renouer avec l’austérité première de l’idéal bénédictin.

On remarquera au préalable que les fondations inspirées du modèle côte-d’orien ont été sous nos cieux particulièrement nombreuses et très majoritairement (plus des deux tiers) destinées à des religieuses. L’offre répondait à une forte demande liée au courant de piété féminin qui s’est développé au XIIIè siècle, alors que les établissements pour dames existants étaient presque tous des chapitres de chanoinesses séculières, « qui réservaient de fait leurs prébendes à des jeunes filles ou des femmes nobles » , relève l’historienne. C’est cependant le masculin qui l’emporte – quatre contre trois – dans les couvents qui ont conservé des cartulaires entiers, des fragments de cartulaires ou des copies relevant des siècles ici envisagés. Outre Aulne déjà citée, les abbayes de Villers (Villers-la-Ville), de Cambron (Brugelette) et du Val-Saint-Lambert (Seraing) étaient occupées par des hommes, celles de Notre-Dame d’Epinlieu (Mons), du Val-Benoît (Liège) et de Valduc (Beauvechain) par des femmes.

En réponse à l’interrogation posée au départ, l’étude des manuscrits médiévaux de ces sept institutions fait ressortir davantage d’hétérogénéité que d’harmonisation dans la manière de concevoir les écrits en général et les cartulaires en particulier. Pour Nathalie Verpeaux, cette absence de « politique » cistercienne n’a pas de quoi surprendre: « Un rapide parcours des Statuts généraux de l’ordre montre que la gestion des archives dans les abbayes, plus encore que celle des bibliothèques, n’était pas une priorité pour l’organe central cistercien » . Seuls les actes relatifs à des privilèges ont fait l’objet d’une codification intra-ordinale, encore qu’on en voie les limites dans la façon dont les bulles papales ont été reportées d’un lieu à l’autre. Au-delà, les traits les plus communs entre ces archives touchent à leur contenu. Les dîmes (impôts prélevés pour subvenir aux besoins du clergé), source de revenus essentielle pour beaucoup de communautés, occupent une place majeure ainsi, dans une moindre mesure, que les exemptions des redevances sur le transport des vins (ou winages) octroyées à certaines d’entre elles. A noter, même si les cartulaires des moniales en font moins état, que « l’exclusion des femmes du sacerdoce n’empêchait en rien les religieuses de percevoir des dîmes, qui leur avaient souvent été concédées par des laïcs » .

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Le « Vetus cartularium » de l’abbaye de Cambron (XIIIè siècle), un très beau manuscrit sur parchemin de 341 feuillets (34 x 24 cm), où plusieurs dizaines de scribes sont intervenus. (Source: n. 1, p. 10)

Dans le cartulaire de 1411 du Val-Saint-Lambert, perdu mais recopié à la fin du XVIè siècle, l’auteur, un boursier (comptable) nommé Gilbert, explique en préface – le cas est unique – que son intention « fut et était de mettre par écrit la fondation de ce monastère et de montrer, autant que possible, tous les biens appartenant à ce monastère en domaines, dîmes, fermages de terre ou de prés, [de montrer] aussi les terres ou les prés et les cens en bonne monnaie, les vignes, les bois, les lieux eux-mêmes et les biens sur lesquels ce monastère avait des blés héréditaires ou des cens. Il avait l’intention de décrire chaque propriété, de qui et sur quels biens le monastère les tenait. Il voulait, autant que possible, faire copie de toutes les lettres susdites, de chaque litige et affaire ou des sentences proclamées ou promulguées sur divers litiges » (traduit du latin). Les Litterae abbatis et les Litterae conventus de Villers (dernier quart du XIVè siècle) ne présentent pas moins de variétés. Elles contiennent une cinquantaine d’actes concernant l’abbaye, ses biens, ses droits, les règlements de différends, la discipline interne, les relations avec l’ordre… et 130 actes concernant les moines, en particulier leurs pensions viagères et les distributions auxquelles il était procédé après leur décès. L’Antiquum registrum d’Aulne (XIVè siècle) recèle une originalité: parmi les actes liés aux biens fonciers et aux dîmes, on trouve, sans rapport avec ceux-ci, une missive de l’évêque de Liège Hugues de Pierrepont, datée de 1228, signifiant à tous les ecclésiastiques du diocèse que les moines de Thuin et leurs proches sont sous la protection de la papauté et ne peuvent être excommuniés. Le Vetus cartularium, très beau manuscrit de l’abbaye de Cambron (XIIIè siècle), rassemble quant à lui, en première couche d’élaboration, plus de 500 actes en commençant par les privilèges pontificaux, le reste étant classé par domaines puis par thèmes (accords avec d’autres institutions, aumônes, exemptions de winages).

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L’abbaye de Cambron, une des plus riches du Hainaut, telle qu’elle apparaît dans la collection de gouaches de Charles de Croÿ (XVIè-XVIIè siècles). (Source: « Albums de Croÿ » , t. VIII: « Comté de Hainaut V. Châtellenie d’Ath » , dir. Jean-Marie Duvosquel, Bruxelles, Crédit communal de Belgique, 1989, p. 79)

Chemin faisant, la chercheuse est amenée à distinguer les documents réalisés en vue d’une utilisation pratique (dont témoignent les divisions en chapitres et les tables facilitant la consultation) de ceux qui ont peu ou n’ont pas servi hors du scriptorium. Le cartulaire de Villers, pas trop soigné, très maniable, chargé d’ajouts et de changements, trahit bien son appartenance à la première catégorie, alors que n’apparaissent guère usagés celui du Val-Saint-Lambert en latin et en français (fin du XIIIè siècle probablement), le principal d’Aulne, livresque et relié sur ais, qui a donné lieu à des copies partielles moins précieuses (XIIIè-XIVè siècles), ou le recueil de bulles (bullaire) composé à Villers encore (début du XIVè siècle). Aux différences de gestion des archives entre couvents, même fondés à la même époque par des religieux de même origine, s’ajoute le clivage séparant les cartularisations de prestige, propres aux périodes d’apogée, de celles qui devaient répondre à des nécessités impérieuses (diminution des donations, concurrence d’autres ordres, crises, guerres…). Les difficultés financières que Villers a connues au XIIIè siècle peuvent ainsi expliquer qu’on ait préféré s’y doter d’ouvrages purement fonciers et comptables (des Libri census) au moment où les cartularistes étaient déjà à l’œuvre dans les autres implantations cisterciennes. Les granges, en particulier, ont fait l’objet de toutes les attentions des moines villersois, alors à la tête d’une vingtaine de ces exploitations agricoles monastiques. Peut-être se sont-ils trouvés en position de devoir défendre des biens ou des droits contestés… Au Val sérésien, où s’installeront plus tard les célèbres cristalleries, on a aussi tiré le diable par la queue, à la fin du XIIIè siècle et pendant la première moitié du XIVème, mais on a escompté rebondir à l’aide du registre foncier et surtout des registres locaux ou thématiques.

Last but not least, la présente mise en parallèle n’a pas fait émerger de spécificités féminines. Si les moniales ont moindrement cartularisé – ou laissé de traces de cette activité –, elles n’en ont pas moins été attentives au classement, à la conservation et à la compilation. Celles du Val-Benoît sont les seules dont un inventaire d’archives médiéval ait été préservé, ce qui n’implique pas qu’il n’y en ait pas eu d’autres. « Enfin, note Nathalie Verpeaux, même si on regarde du côté des communautés considérées comme tellement « décadentes » au XIVè siècle qu’il a fallu chasser les moniales et installer des moines à leur place [2], force est de souligner que les archives pouvaient y être conservées et gérées correctement » . Ainsi, l’honneur est sauf, au moins aux yeux des archivistes!

P.V.

[1] « Les cisterciens et la cartularisation au Moyen Age. Les cartulaires des abbayes cisterciennes de Wallonie jusqu’au début du XVè siècle » , 1ère & 2è parties, dans la Revue d’histoire ecclésiastique, t. 113, n° 3-4 & t. 114, n° 1-2, 2018-2019, pp. 576-610 & 5-58. http://www.rhe.eu.com, place cardinal Mercier 31, bte L3-04-03, 1348 Louvain-la-Neuve – Maurits SabbeBibliotheek, Charles de Bériotstraat 26, 3000 Leuven.

[2] Ce fut le cas à l’abbaye de Moulins (Anhée) où, à la demande du comte de Namur, la communauté de femmes fut remplacée par des hommes en 1414.

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