Tournai au cœur des tragédies gauloises

Comme nombre de villes du Bas-Empire romain, Tournai, promue au rang de chef-lieu, fait face à l’insécurité en se dotant d’une enceinte. Les traces archéologiques témoignent toutefois d’une grande continuité dans la cité. Les crises y ont peu de répercussions avant que les Francs Saliens se rendent maîtres des lieux (IIIè-Vè siècles)

Pour nos régions, incluses dans la Gaule septentrionale, le Bas-Empire romain n’a rien d’un long fleuve tranquille. Oubliez la Pax romana, même si la chute finale est encore loin: invasions / migrations des peuples d’au-delà du Rhin, contre-pouvoirs émergents et guerres civiles, désordres et brigandages… reviennent par vagues persistantes à partir de la fin du IIè siècle, avec un premier pic franc au milieu du IIIè. Les ruines abandonnées et les magots enfouis, jamais récupérés, constituent les témoins archéologiques les plus éloquents de cette époque. S’y ajoutent les remparts dont s’entourent alors les villes et les ouvrages de défense qui jalonnent les principales voies de circulation. Certes, il est aussi des phases de rémission, particulièrement au troisième tiers du IVè siècle, quand s’élève le chant du cygne gallo-romain.

Un colloque consacré aux villes fortifiées entre Loire et Rhin (diocèse de Trèves) a fourni à Raymond Brulet l’occasion de faire le point sur le Tournai de l’Antiquité tardive [1]. La contribution du professeur émérite de l’Université catholique de Louvain traite principalement des résultats des fouilles relancées, au cours des deux dernières décennies du XXè siècle, par d’importants chantiers dont le moindre n’est pas celui de la restauration de la cathédrale Notre-Dame.

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Une sépulture mise au jour en 2010 dans la zone particulièrement riche de la rue Perdue / Grand-Place. (Source: Raymond Brulet & Erika Weinkauf, Centre de recherche d’archéologie nationale – Université catholique de Louvain, dans n. 1, p.  418, fig. 6)

Les nécropoles, particulièrement dans la zone de la rue Perdue / Grand-Place, se sont révélées des plus riches en apports sur l’évolution d’une cité hautement stratégique, charnière entre les espaces ménapien et nervien séparés par l’Escaut. Une cité riche aussi du transport fluvial, de l’industrie de la pierre calcaire et de la laine ainsi que de ses fonctions administratives. L’agglomération s’est développée dans sa plus grande partie sur la rive droite du fleuve, au long de la route Bavay-Cassel.

Arrivera, aux environs de 375, la promotion au rang de chef-lieu de la civitas Tornacensium [2]. Faut-il établir un lien entre cet événement et l’apparition de l’enceinte ? Des traces en ont été mises au jour dans le quartier de la Loucherie, nom d’un édifice public détruit par un incendie (en 272 ou ultérieurement) et où des matériaux pourraient avoir été puisés. Pour la construction, Raymond Brulet retient deux moments possibles: la transition IIIè-IVè siècles ou la période constantinienne (320/330-350/355), la seconde coïncidant avec une profusion d’objets exhumés, tant numismatiques que céramiques. Motivée par des raisons plus civiques que militaires, l’érection de la muraille est en tout cas suivie d’une réorganisation urbanistique de longue haleine.

Si, en nombre de villes, l’habitat tend à se rétrécir intra-muros à mesure que s’accroît la peur des mises à sac, le cas tournaisien n’autorise que des constats très nuancés quant à l’effet des crises de la seconde moitié du IIIè siècle. « Si on le compare d’une époque à l’autre, le paysage urbain ne révèle pas qu’il y a eu une perte considérable de surface bâtie » , note l’archéologue. Pour le siècle suivant, la réponse est mitigée. Les dépôts funéraires abondants de la zone de la rue Perdue (311 tombes fouillées) contredisent nettement, quant à eux, l’idée d’une rupture, d’une récession ou d’une dépopulation avant le IVè siècle. La diminution des monnaies retrouvées atteste alors un abandon très progressif du site, complet au début de la dynastie valentinienne (dernier tiers du siècle), dans  la continuité de formes et de styles des pièces jusqu’au début du Vè siècle. Demeure cependant « l’impression qui se dégage d’une grande réfection urbanistique de la ville au IVè siècle » , mais les preuves d’une dévastation font défaut. La seule certitude est qu’on construit beaucoup à l’intérieur du castrum (la surface fortifiée): un édifice place Saint-Pierre, des thermes aux environs de la cathédrale, plus tard une domus (villa) à l’angle de la place Paul-Emile Janson et, last but not least, la basilique paléochrétienne (Vè siècle)…

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Sous la nef nord de la cathédrale, les structures dégagées d’un bâtiment daté de la première moitié du IVè siècle. (Source: Guy Focant dans Raymond Brulet & coll., « La cathédrale de Tournai à chœur ouvert » , Namur, Institut du patrimoine wallon (« Carnets du patrimoine » , 124), 2014, p. 25, fig. 40)

Nulle répercussion n’apparaît ici du nouveau temps des troubles qui, à partir de 350, voit Magnence tenter de s’emparer de l’Empire, l’armée de Décence s’incliner devant les Francs et les Alamans, le futur empereur Julien l’Apostat refouler les Barbares… Le Rhin a payé le prix fort (Bonn et Cologne saccagées), mais le nord-ouest de la Gaule est épargné. C’est au Vè siècle que tout bascule, quand les Francs Saliens se rendent maîtres de Tournai. Après la vague migratoire ou guerrière de 407, sans doute accompagnée d’un pillage, le destin de la caput civitatis sera de devenir le centre d’un royaume ou la résidence temporaire du Roi ainsi qu’un siège épiscopal.

D’épisodes violents liés à ce changement d’ère, l’archéologie n’a pas enregistré traces, mais elle autorise à parler au moins d’un « passage à vide » dans la première moitié du siècle, confirmant l’historiographie traditionnelle qui l’a parfois attribué à la disparition du mobilier dans les sépultures, conséquence de la christianisation [3]. A le supposer, le creux n’en est pas moins reflété par le développement d’une architecture de remploi, plus fruste, et par cette petite couche de « terres noires » qui apparaît au niveau valentinien sous le sol de la zone cathédrale.

Saint Jérôme, dans une lettre écrite vers 409-410, évoque un temps de calamités où Tornacus, parmi d’autres cités, est « déportée en Germanie » [4]. La structure romaine se maintiendra pourtant dans la province dite de Belgique Seconde [5], mais ce sera le début de la fin quand Clodion mènera l’avance franque. Depuis Bethléem, l’auteur de la Vulgate déconseille déjà à la noble Gauloise Ageruchia, veuve, de se remarier et d’avoir des enfants dans les temps sombres qui s’annoncent. « Toute la gloire de l’Empire romain disparaît à nos yeux… ».

P.V.

[1] « Evolution du paysage urbain et fonctions de la ville de Tournai au Bas-Empire » , dans la Revue du Nord, « Villes et fortifications de l’Antiquité tardive dans le nord de la Gaule » , dir. Didier Bayard & Jean-Pascal Fourdrin, hors série, coll. « Art et Archéologie » , n° 26, Villeneuve-d’Ascq, 2019, pp. 413-428, http://hdl.handle.net/2078.1/218202 (en libre accès).

[2] La civitas est une entité dotée d’une assez large autonomie.

[3] Paul ROLLAND, Histoire de Tournai, 3è éd., Tournai, Casterman, 1964, p. 19.

[4] Sans doute au sens de « dominée par les Germains » . Epistola 123, trad. française sur le site de  Lucien J. HELDÉ, Empereurs romains, https://www.empereurs-romains.net/empret52a.htm.

[5] De la Mer du Nord et de la Manche jusqu’à la Marne, avec Reims pour capitale.

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