Juul Filliaert, la culture derrière l’Yser

Auteur, journaliste, éditeur, collectionneur…, il fut pendant la guerre un animateur de la vie intellectuelle et artistique au cœur de la partie non occupée de la Belgique. Secrétaire de rédaction du « Belgische Standaard », il fit aussi connaître les peintres du front. Mais son patriotisme fut mis en doute (1914-1925)

   En pleine Grande Guerre, dans la petite portion du territoire national demeurée invaincue face à l’ennemi, les arts n’étaient pas considérés comme des activités « non essentielles » ! A une encablure des tranchées, peintres, poètes, mémorialistes, étudiants… s’appliquaient à œuvrer en témoins pour le monde des souffrances du pays et de l’héroïsme de ses soldats. Certains faisaient partie de la Section artistique de l’armée belge en campagne, créée par l’état-major. Et La Panne était devenue la capitale culturelle de la Belgique résistante. Au cœur de ce vivier se trouvait une personnalité multiforme, à la fois auteur, éditeur, journaliste, libraire, collectionneur, organisateur d’expositions et on en passe: Juul Filliaert (1890-1948).

Juul Filliaert en 1914. (Source: Archief Juul Filliaert, Nieuwpoort, dans n. 1, p. 40)

   De cette figure, le petit-fils a entrepris de retracer l’itinéraire, en prenant appui sur ses très riches archives inexploitées [1]. Parmi celles-ci, le journal de l’aïeul, tenu dès le début de l’invasion allemande, constitue une source des plus précieuses. Natif de Nieuport, le jeune Juul compte alors déjà plusieurs publications à son actif, en vers (Van Stille Gedachten, 1912) ou en prose (De geest der kust, 1913). Il a en outre mis sa plume au service de la Nieuwsblad van Nieuwpoort en kanton et participe à la direction de plusieurs associations catholiques locales.

   Sur le martyre de sa chère ville, où tout sera « indescriptible » , « aplati » et où il avouera ne pas savoir « comment tout reviendra » (cité p. 115), il développera son récit dans un livre, De dood van Nieupoort (sans w), en 1938. Une fois établi derrière l’Yser, il est correspondant pour plusieurs journaux et, surtout, devient le secrétaire de rédaction du Belgische Standaard, fondé par le père capucin Ildefons Peeters. Dans cette feuille est exprimé l’espoir qu’après la guerre, « il existera de nouveau une Belgique libre, avec des Flamands libres. Nous développerons notre propre conception de vie chrétienne flamande. Fidèle à la religion de nos pères, notre peuple profondément pieux priera de nouveau en paix dans ses splendides temples reconstruits » (14 janvier 1915, cité p. 45).

A Nieuport, l’église et le cimetière français en ruines. Encre et aquarelle sur papier de Beun. (Source: ibid., dans n. 1, p. 39)

   Nombre de célébrités sont de l’aventure, parmi lesquelles August Van Cauwelaert, Firmin Deprez, Cyriel Verschaeve, Frans Daels, Joris Van Severen… Mais sur la ligne éditoriale, des contradictions ne tardent pas à se faire jour. Deux groupes s’opposent, l’un défendant une orientation modérée, flamande mais aussi belge, l’autre épousant les thèses plus radicales du Frontbeweging. A la première tendance appartiennent le père Peeters et Filliaert, ce qui n’empêchera pas le Belgische Standaard d’avoir maille à partir avec la censure militaire.

  En mars 1916, l’écrivain nieuportais ajoute de nouvelles cordes à son acte en ouvrant à La Panne une librairie, le Belgische Boekhandel, qui propose des livres en néerlandais, français et anglais. Il exerce en outre diverses activités commerciales et met sur pied une entreprise d’édition, avec pour logo « Altijd leven » ( « Toujours vivre » ) sous l’image d’une ville détruite. Le premier ou un des premiers ouvrages publiés sous ce label est la pièce Marraintjesliefde de l’aumônier August Nobels, qui s’ouvre sur la relation nouée entre un soldat belge et sa correspondante parisienne.

Portrait de soldat par Anne-Pierre de Kat. Peinture à l’huile, La Panne, 1916. (Source: ibid., dans n. 1, p. 81)

   Fournisseur de livres aux bibliothèques et aux « poilus » , Juul Filliaert promeut aussi le travail de nombre d’artistes combattants, peintres non des horreurs de la guerre – moral des troupes oblige – mais des cantonnements, des visages de militaires ou des ruines du Westhoek. Il en organise la première exposition en septembre 1916. « Pour qui aura pris part à la guerre, lit-on dans le compte-rendu du Belgische Standaard, ces petites œuvres – si modestes soient-elles – garderont toujours une jeune fraîcheur, et quand plus tard nous les contemplerons et en rêverons, elles susciteront dans notre âme les émotions qui nous remplissent maintenant, et devant nos yeux défileront toutes les scènes de la vie passée en guerre » (cité p. 77). Jos Verdegem, Karel Van Lerberghe, Joe English, Anne-Pierre de Kat, Médard Maertens et d’autres appelés à passer à la postérité sont puissamment encouragés par cette initiative.

   De retour à Nieuport après l’armistice, Filliaert s’y établit comme agent d’assurances tout en exerçant la fonction de commissaire d’Etat pour les dommages de guerre à Furnes puis à Ypres. Mais les contacts qu’il avait été amené à nouer, pendant les hostilités, avec des milieux perçus comme antipatriotes lui sont bientôt rappelés, particulièrement au moment où l’achat de tableaux du front de sa collection pour le musée de l’Armée est en cours de négociation. Le publiciste Armand Wullus, qui sert d’intermédiaire, lui écrit (sur ordre, déclarera-t-il plus tard) qu’ « il peut ressortir de ceci que notre commandement militaire n’a pas vu matière à préventions dans vos liens étroits avec des personnes qui, pendant la guerre, nourrissaient des sentiments assez froids à son égard, au grand détriment de la patrie » (cité p. 142). Le projet d’acquisition des œuvres sera finalement abandonné, le musée alléguant sa situation financière critique.

   Nombreux sont alors les engagements de notre personnage dans la vie sociale nieuportaise. Cofondateur de la bibliothèque du Davidsfonds, secrétaire de différentes sections du Boerenbond, président de l’association sportive locale…, il est aussi associé au comité d’organisation de l’inauguration solennelle du monument aux soldats morts et aux victimes civiles de la guerre. Mais cet événement, qui a lieu le 9 août 1925, le met une fois de plus au centre de la polémique opposant flamingants et patriotes. Alors que le comité est d’avis de ne faire exécuter ni la Brabançonne ni le Vlaamse Leeuw, dans la crainte des cris et des sifflements qui pourraient en résulter, le collège communal décide quant à lui de faire retentir l’hymne national. Le jour venu, celui-ci est fortement perturbé, alors qu’a été constatée la présence en nombre de sections des Vlaamse Oud-Strijders (VOS), issus du Frontbeweging et porteurs d’un discours associant pacifisme et revendications flamandes. Evoqué dans la presse et jusqu’à la Chambre des représentants, l’incident prend une ampleur nationale. Dans une affiche placardée un peu partout, le bourgmestre et les échevins marquent « de toutes leurs forces » leur opposition à cette « manifestation antipatriotique » , ajoutant que « la Ville de Nieuport et ses habitants ne sont pas responsables de ce délit » (cité p. 146).

   Pour le bourgmestre d’Ixelles Adolphe Buyl, par ailleurs député libéral d’Ostende, il y a cependant bien un coupable et celui-ci n’est autre que Juul Filliaert. Son drapeau flamand ne flotte-t-il pas dans sa rue ? N’a-t-il pas soutenu les activistes qui collaboraient avec l’occupant ? Peut-il encore rester commissaire d’Etat ? Il avait aussi, et peut-être surtout, prit Buyl pour cible avant 1914 dans des articles du Nieuwsblad van Nieuwpoort en kanton

   Ainsi s’impriment sur une destinée personnelle les stigmates de la fracture identitaire et politique attisée par la guerre au sein de la Belgique et, en premier lieu, au sein de la Flandre elle-même.

P.V.

[1] Luc FILLIAERT, Mijn oorlog. Juul Filliaert 1914-1918. Journalist – uitgever –  verzamelaar, Gent, Academia Press, 2020, 151 pp.


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