Flamand ou allemand ? Une autre question linguistique

L’usage d’appeler « Duitsch » ou « Duytsch » (allemand) la langue parlée dans le nord de l’espace belge, tout en la distinguant de celle d’outre-Rhin, a traversé les siècles jusqu’au XXème. Parfois en rude concurrence avec « Dietsch » , le mot a fini par céder la place à « Vlaemsch » sous l’influence francophone

   Si, au début du XIXè siècle, vous aviez demandé à des Flamands du Limbourg ou du Brabant quelle langue ils parlaient, qu’auraient-ils répondu ? Flamand ? Néerlandais ?… Ni l’un, ni l’autre. Selon Jan Frans Willems, qui la rapporte en 1837, la réponse aurait été: « Ik spreek Duitsch » , littéralement « Je parle allemand » . L’écrivain et philologue suggère toutefois qu’il faut comprendre « Dietsch » , soit « thiois » , entendu ici comme le terme désignant les parlers germaniques dans l’espace belgo-néerlandais. Avec des variantes phoniques, les dialectes continueront d’être désignés de la sorte par ceux qui les pratiquent jusqu’au milieu du XXè siècle.

   L’usage ambigu remonte loin.

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Le pain dans l’ascenseur social

Jadis vital pour les familles populaires, il a été rendu plus abordable par la modernisation de la boulangerie, au détriment de l’artisanat. A partir des années 1970, le souci croissant de la santé et de la saveur a relancé ce dernier et profité au pain complet, lequel a supplanté le blanc fin à la table des foyers aisés (fin du XVIIIè – XXIè siècles)

   Agriculture, techniques, entreprises, commerce, relations sociales, législation, hygiène, politique, diététique, goût…: selon les termes de Peter Scholliers, faire l’histoire du pain et de la boulangerie, c’est faire « l’histoire de tout » [1]. En spécialiste du passé économique et social, le professeur émérite à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a entrepris pour sa part de dresser un panorama de cette totalité dans le cadre belge, de la fin du XVIIIè siècle à nos jours.

   Pour bon nombre de nos ancêtres, l’enjeu constitué par l’aliment à base de farine, d’eau et de sel a été longtemps rien moins que vital. Dans les familles ouvrières des années 1850 et ultérieurement, il représente 30 % des dépenses et fournit 60 % des calories. Il n’en va certes pas de même pour les foyers des classes supérieures, où ce poste n’absorbe guère plus de 4 % du budget, souvent moins, parfois rien (à en juger par les archives des cuisines du Palais royal, Léopold II ne mange jamais de pain). Et aujourd’hui ? On en serait à moins d’un centième de nos frais et 12 % de nos calories (1, « Brood verwerven » ). Tous bourgeois ? Mais bien peu s’en passeraient à jamais…

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Mai 68, la révolution académique

Outre ses effets parfois contradictoires sur les plans politique et sociétal, la vague contestataire a transformé l’institution universitaire et le contenu des enseignements, en particulier dans le domaine des sciences humaines. Entre savoirs et engagements, liberté et militantisme, la frontière est devenue perméable et les tensions palpables (1968-2018)

   Par-delà les barricades et les grèves qui firent, un temps, vaciller le pouvoir gaullien en France, Mai 68 s’inscrit dans une « crise de civilisation » – selon André Malraux – ou dans une « révolution culturelle » – selon le politologue américain Ronald Inglehart –, affectant un bon nombre de pays du monde industriellement développé. Pour la Belgique, ces dimensions importent bien davantage que l’agitation de rue et les occupations de locaux qui relevèrent, surtout dans l’année suivante, du mimétisme laborieux des événements parisiens.

   Quête de sens face au vide du « métro-boulot-dodo » , critique de la croissance pour la croissance, remise en cause du rapport aux autorités (institutions, entreprise, école, famille, armée…), revendication du droit de « jouir sans entraves » , ambition de « changer la vie » , tiers-mondisme, autogestion, démocratie directe, volonté chez certains d’emboîter le pas aux communismes chinois ou cubain idéalisés…: ces positionnements bien connus, qu’on a parfois appelés « postmatérialistes » , nés au sein de la génération qui avait bénéficié de l’économie florissante des Trente Glorieuses, ont largement et durablement déteint sur l’épicentre de l’agitation que fut le milieu universitaire.

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