Nation, région, cité: quand l’histoire défile

Sortie renforcée face à la vague révolutionnaire qui a ébranlé l’Europe, la Belgique du milieu du XIXè siècle se célèbre à travers des cortèges festifs comme une et plurielle à la fois. A Bruxelles, on met en valeur le présent. A Gand, l’ancien comté de Flandre est glorifié comme un fondement de la nation (1848-1849)

 

Le « Cortège historique des comtes de Flandre » , organisé à l’occasion des Fêtes gantoises de 1849, réunit quelque 600 figurants. (Source: lithographie de Félix De Vigne dans Edmond De Busscher, « Chars du Cortège des comtes de Flandre » , Gand, De Busscher frères, 1855, dépliant hors texte)

  S’il faut en croire Marita Mathijsen (Université d’Amsterdam), une véritable « obsession du passé » caractérise le XIXè siècle [1]. Elle se concrétise par une floraison de monuments, de peintures, d’écrits scientifiques ou romanesques, ainsi que par un goût prononcé pour les reconstitutions et les cortèges qui mettent « l’histoire en scène » [2]. Ces manifestations, bien sûr, sont aussi porteuses d’un message politique et identitaire où s’entremêlent, en conformité avec nos atavismes bien connus, le sentiment belge et la défense jalouse des particularismes subnationaux.

   A l’échelle de la patrie, comme rappelé dans mon précédent article, les célébrations de l’indépendance, telles qu’instituées par le Congrès national en 1831, sont organisées chaque année en septembre. Elles prennent une ampleur particulière en 1848, alors que le pays vient d’affirmer sa solidité face à la tornade révolutionnaire qui a ébranlé l’Europe. Une certaine fierté en résulte et s’exprime de multiples manières, notamment à travers le défilé des chars à Bruxelles, plus somptueux que jamais, illustrant l’unité du pays, les vertus de son peuple, les richesses de ses neuf provinces.

   La succession de voitures décorées qui, l’année suivante, parcourt à trois reprises les rues de Gand, analysée en détail par Davy Depelchin (musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Université de Gand), apporte à la manière romantique une valorisation toute particulière du passé. Œuvre d’un comité composé de représentants des mondes économique, artistique, universitaire, politique… et présidé par l’ancien gouverneur de la Flandre-Occidentale Auguste De Cock, l’événement s’inscrit dans le cadre d’une des premières éditions des Fêtes gantoises, qui s’étalent sur trois semaines à partir du 15 juillet 1849. Une Exposition industrielle des Flandres et une visite de Léopold Ier couronneront ce momentum privilégié.

   Le « Cortège historique des comtes de Flandre » , ainsi qu’il est appelé, réunit quelque 600 figurants et fait revivre les grands ancêtres, de Baudouin Ier (IXè siècle) à Marie de Bourgogne (XVè). Entre les souverains processionnent soldats, nobles, meneurs de révoltes, artisans, porte-drapeau… Des tableaux vivants sur roues instruisent les spectateurs d’épisodes brillants (la commune, les arts, les lettres, les inventions et découvertes…) et de symboles (le dragon, le grand canon ou Dulle Griet). Le char de clôture, paré des couleurs belges, développe le thème de l’unité, en référence manifeste à la devise « l’union fait la force » .

   Dans cet ensemble, le chercheur, historien de l’art, décèle une volonté de ne plus lier de manière exclusive la célébration de la Belgique à celle de la Révolution de 1830, au moment où s’en profilent d’autres beaucoup moins aimables. Il convient en outre de donner à la nation davantage d’antériorité. Mais encore faut-il harmoniser des lectures parfois hautement divergentes. Ainsi la scène mobile consacrée à la christianisation est-elle équilibrée politiquement par celle qui, a travers l’évocation de la typographie et de l’imprimerie, suggère une à ode la liberté de presse chère aux libéraux. En revanche, l’omniprésence d’un portrait de Jacob Van Artevelde, considéré comme une icône par la bourgeoisie libérale, ne plaît guère par le fait même aux catholiques. Et dans les spectacles futurs (les Pacificatiefeesten à Gand en 1876, les Karel de Goedefeesten à Bruges en 1884), l’unionisme historique aura cédé la place à l’antagonisme affirmé des deux partis.

   Significative aussi est la manière dont l’historische optocht gantois fait l’impasse sur les XVIè, XVIIè et XVIIIè siècles, marqués négativement par la perte d’autonomie du comté au profit d’un pouvoir central jugé trop éloigné des intérêts des populations. N’est-ce pas contre cet état de fait que les Belges se sont révoltés en 1830 ? « Les organisateurs du cortège, souligne Davy Depelchin, ont voulu convaincre le public de ce que la Belgique était l’héritière de la Flandre telle qu’elle exista jusqu’en 1482, l’année de la mort de Marie de Bourgogne » . En encensant, avec l’époque bourguignonne, une unification politique qui n’avait pas empêché, bien au contraire, un essor économique et culturel, « une administration stable, centrale, était prestement présentée comme une condition de la prospérité et de la liberté. Il va de soi que toutes les références implicites à Léopold Ier et à l’unification des neuf provinces belges étaient ici tout sauf fortuites » .

   Le récit national est donc inséparable des récits régional et communal. Le choix du comté de Flandre comme sujet, qui n’a certes rien d’étonnant à Gand, permet de « mettre en avant le passé de sa région comme un important, sinon le plus important fondement de la nation moderne » . En même temps, la capitale de l’ancien comté s’affirme, patrimoine et potentialités à l’appui, face à Bruxelles et même à d’autres villes. Un Jan Van Eyck, qui vécut à Bruges, est ainsi « annexé » en mettant tout l’accent sur son Agneau mystique réalisé pour la future cathédrale Saint-Bavon. Quelles articulations entre ces différentes appartenances ? Le spécialiste lie la tournure régionaliste de la reconstitution au passé orangiste du bourgmestre de Gand Constant de Kerchove de Denterghem ainsi que d’autres personnalités, parfois plus radicales, du comité organisateur. Mais le chauvinisme gantois assumé d’Edmond De Busscher, qui y joue un rôle majeur, ne l’empêche pas d’être félicité par Léopold Ier pour l’esprit patriotique belge qui s’exprime dans ses ekphrasis (descriptifs) à chaud du cortège, quitte à ce que la dimension locale reprenne le dessus dans des albums commémoratifs publiés ultérieurement.

   Le clocher, le Vlaamse Leeuw et le drapeau tricolore peuvent s’additionner sans s’exclure, comme il ressort des études d’opinion menées sur cette question jusqu’à nos jours. Le contexte du temps, alors que Louis-Napoléon Bonaparte a accédé à la présidence de la République française, ne peut d’ailleurs que porter à insister sur la pluralité belge comme réponse à un éventuel réveil des velléités annexionnistes du voisin du sud. « La Belgique et ses élites n’étaient pas exclusivement francophones, elles étaient multilingues, note Davy Depelchin. Et c’était précisément ce multilinguisme et l’hybridation culturelle qui faisaient de la Belgique une entité politique unique et nécessaire » .

Le défilé actuel entretient la mémoire de l’humiliation infligée par Charles Quint aux bourgeois de sa ville natale. (Source: jagienka74, 2006, commons wikimedia)

   A la question de savoir si le message complexe et à plusieurs niveaux du Cortège des comtes de Flandre a été compris par tout le monde, il n’est pas de réponse. Le goût du défilé historique, en tout cas, ne s’est pas perdu en bord de Lys et d’Escaut. Il est devenu annuel, et non plus one shot comme jadis, et n’élude plus les périodes moins heureuses ou moins glorieuses du pays une fois passé sous les Habsbourg. C’est la mémoire de la révolte des Gantois et de sa répression par Charles Quint, en 1539-1540, qui est à présent entretenue, par une parade reproduisant l’humiliation qu’infligea l’Empereur à 500 bourgeois de sa ville natale: parcourir les rues en pénitents, les pieds nus, vêtus d’une simple chemise, une corde autour du cou (d’où le sobriquet de stropdragers). Cette représentation d’origine relativement récente, due à un groupe d’amis, a acquis au fil des ans le statut d’une véritable tradition. Sa mise en scène facile et l’aura que nos contemporains font émaner de tout rebelle ont contribué à son succès. « Bien qu’il s’agisse d’une revendication symbolique plutôt que politique, le droit à l’autodétermination n’en est pas moins ainsi inscrit dans l’identité urbaine contemporaine » .

   Lors des Fêtes, bien peu de Gantois, même parmi les politiciens, dédaignent de s’identifier aux notables d’antan. Tous marchent la tête haute, manifestant ainsi leur absence de repentir.

P.V.

[1] Historiezucht. De obsessie met het verleden in de negentiende eeuw, Nijmegen, Vantilt, 2013. [retour]

[2] Davy DEPELCHIN, « De geschiedenis in handeling gebragt »: de historische optocht van de Graven van Vlaanderen als composiet politiek manifest », dans Handelingen der Maatschappij voor Geschiedenis & Oudheidkunde te Gent, vol. 73, 2019, pp. 105-138. https://ojs.ugent.be/hmgog/Home, tim.dedoncker@ugent.be. [retour]


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