L’université flamande, « un sacrilège obscurantiste »

La « demi-flamandisation » de l’Université de Gand en 1923 – avant celle, complète, de 1930 – s’est heurtée à une opposition résolue en Flandre comme en Wallonie. A Liège, corps académique, étudiants et diplômés se sont mobilisés contre une mesure jugée attentatoire au ciment intellectuel de la Belgique et à la liberté de l’institution (1918-1930)

   22 novembre 1918, onze jours après l’Armistice Le roi Albert Ier annonce dans un discours du trône une série de réformes majeures, parmi lesquelles la néerlandisation – on dit alors « flamandisation » – de l’Université de Gand. C’est peu dire qu’il y a là de quoi surprendre. La revendication n’est certes pas neuve et certainement pas incongrue: dans l’Empire austro-hongrois, cette soi-disant « prison des peuples » , les Tchèques ont eu à Prague une université dans leur langue dès 1880. Mais en Belgique, au sortir de la guerre, le projet est lourdement entaché de sa récupération par l’occupant allemand dans le cadre de la Flamenpolitik visant à scinder le pays.

   L’alma mater dans la langue de Gezelle ne passe donc pas comme une lettre à la poste. Ses partisans non activistes – ceux qui ne se sont pas compromis dans la collaboration – montent en puissance grâce au suffrage universel masculin instauré en 1919. Mais ils rencontrent l’opposition résolue des élites francophones, en Flandre comme en Wallonie. En mars 1923, la flamandisation est recalée au Sénat après avoir été votée à la Chambre fin 1922. Suit une période de blocage jusqu’en juillet 1923, quand la majorité catholique-libérale s’entend sur un compromis à la belge: dédoublement de l’Université, 2/3 des cours en néerlandais et 1/3 en français dans sa section flamande, l’inverse dans sa section française. L’objectif de la flamandisation complète ne sera pas pour autant abandonné. Ses tenants l’emporteront sur toute la ligne en 1930.

   La résistance des défenseurs de la langue de Verhaeren dans les années 1918-1923, dont l’ampleur ne préfigure guère le crépuscule final, a fait l’objet du mémoire de maîtrise en histoire de Virgile Royen, à travers le cas du milieu universitaire liégeois [1]. A ceux qui marchent pour « Gand français » , la rue appartient véritablement, note d’emblée le chercheur. Le 28 janvier 1923 – entre le passage à la Chambre et le rejet au Sénat –, ils sont entre 50.000 et 200.000 à défiler à Bruxelles à l’appel de la Ligue nationale pour la défense de l’Université de Gand et la liberté des langues. Ce groupe de pression est présidé par Eugène Eeman, recteur des facultés gantoises. Jules Bordet, Prix Nobel 1919 de physiologie ou médecine, est vice-président. Henri Pirenne, le grand historien, alors professeur à Gand, est président d’honneur et son fils Jacques, qui enseigne à l’Université libre de Bruxelles, est secrétaire général. Un état-major de maîtres, donc, comme l’a fait remarquer l’historien Quentin Arrigoni (Université Saint-Louis, Bruxelles).

La manifestation du 28 janvier 1923 a réuni entre 50.000 et 200.000 personnes. (Source: Archives de la Ville de Bruxelles, dans « Histoire de la Belgique contemporaine 1914-1970 » , Bruxelles, La Renaissance du livre, 1975, p. 81)

   C’est que « les savants » , selon l’appellation entrée alors dans l’usage, ont pris l’habitude d’avoir voix au chapitre quand leur institution est en cause. Les universités d’Etat que sont Gand et Liège ont, depuis le dernier quart du XIXè siècle, évolué vers davantage d’autonomie. L’imposition d’un régime linguistique par le haut ne peut qu’entrer en collision frontale avec cet acquis. Prodigues de motions de protestation, les corps académiques des quatre universités disposent en outre d’une caisse de résonance dans le Conseil de perfectionnement de l’enseignement supérieur où siègent leurs représentants. Ceux-ci ont rejeté sans appel le projet flamandisateur que leur a soumis en 1920, sans conviction d’ailleurs, le ministre socialiste des Sciences et des Arts Jules Destrée.

   Les professeurs liégeois sont largement partie prenante au mouvement. Avec leurs collègues flandriens et brabançons, ils ont participé à la manifestation de 1923, conduits par leur bourgmestre. Agissant en tant que corps, ils peuvent compter au Parlement sur le relais combatif de leur recteur Charles De Jace, sénateur coopté catholique, qui ne fait pas toujours le bonheur de son groupe politique.

   « Nous sommes étroitement solidaires. Toucher à l’Université de Gand, c’est blesser l’Université de Liège » , a déclaré Charles Fraipont au banquet de fondation de la Ligue nationale. Anthropologue de renommée internationale, futur sénateur rexiste (de 1936 à 1939), surnommé par un journaliste « le Pierre l’Ermite de l’estudiantine croisade » , il participe de fait à toutes les actions des jeunes gens, les suscite parfois et les couvre de son autorité professorale. Il n’est pas seul. Le 14 janvier 1923, la presse liégeoise organise au Forum une cérémonie d’hommage aux étudiants qui, au cours d’un rassemblement à Bruxelles, ont subi une charge de la police montée sabre au clair alors qu’ils s’approchaient du palais de la Nation. Le maïeur distribue des décorations sur lesquelles on peut lire: « Culture française, lien entre les Belges » .

Charles Fraipont, surnommé « le Pierre l’Ermite de l’estudiantine croisade » . (Source: Jacques Ochs, Ville de Liège, cabinet des estampes, dans « Encyclopédie du mouvement wallon » , t. II, Charleroi, Institut Jules Destrée, 2000, p. 668)

   Tel est bien un des principaux arguments opposés à la revendication néerlandophone. Selon les termes de Fraipont, c’est en tant que ciment de la Belgique que « notre culture commune, à nous intellectuels des Flandres et de la Wallonie, doit être sauvegardée » . La supériorité du français, aux plans national comme international, fait ici partie des évidences. Privés de la langue universelle de la recherche scientifique (à l’époque), les Gantois verraient leur institution réduite à une école professionnelle à finalité locale. Les sommités qui refuseraient cette transformation ou ne pourraient s’y adapter seraient remplacées par des opportunistes, des arrivistes, des fanatiques. Pour le conservateur du jardin botanique de l’Université de Gand, qui s’exprime le 27 mai 1922 à Liège, l’objectif des tenants de la flamandisation est de « créer une catégorie d’intellectuels tellement handicapés qu’ils n’auraient qu’une seule ressource: créer, même par la voie révolutionnaire, un Etat flamand » . Cette hypothèse vas de pair avec celle de l’implantation d’un avant-poste allemand en Belgique. « Aux yeux des universitaires francophones, l’insuffisance de la littérature scientifique en langue néerlandaise conduirait inéluctablement les scientifiques néerlandophones à se tourner vers la littérature scientifique allemande, résume Virgile Royen. Or, on avait vu la vraie nature des savants allemands en 1914, lorsqu’ils avaient menti au monde entier en niant les crimes commis par les armées du Keiser à la conquête de la Belgique » . Bref: l’Universiteit Gent serait « un sacrilège obscurantiste, un crime contre la science et la civilisation » .

   A l’appui de leur résistance, professeurs, étudiants, associations d’anciens… font valoir la légitimité de ceux qui sont les plus compétents, les plus concernés et les plus indépendants des partis. Une brochure publiée à l’initiative de Fraipont, encore, porte pour titre La question du dédoublement de l’Université de Gand envisagée par les compétences (André Kaisin, 1923). L’université, conçue par l’élite et pour l’élite, juge qu’elle n’a pas à se soumettre au verdict des élus des masses populaires. Ses membres, rejoints par les diplômés, les hauts fonctionnaires, la presse, les mondes littéraire, sportif, artistique… sont au-dessus de la médiocrité des jeux politiques, de ceux « qui sont embourbés dans des combinaisons plus ou moins avouables » (Fraipont). Aux apports du chercheur, on peut ajouter le constat que ce discours fonctionne exactement à l’inverse de celui auquel l’actualité récente nous a accoutumés. Alors qu’il est devenu courant, de nos jours, d’opposer l’opinion de la « société civile » aux élites dirigeantes, ce sont ici les élites comme aristocratie de l’esprit qui s’insurgent contre le pouvoir plébéien.

Cortège contre la flamandisation de l’Université de Gand à Liège, place du Marché, le 31 décembre 1922. (Source: musée de la Vie wallonne, Liège, dans « Encyclopédie du mouvement wallon » , t. II, op. cit., p. 638)

   A Virgile Royen, j’ai demandé par ailleurs si, au-delà des grandes assurances de solidarité, la flamandisation de Gand ne constituait pas « une bonne affaire » en perspective pour Liège par l’arrivée d’un surcroît de recrues francophones quittant la Cité des comtes. Bruxelles et Louvain figurant aussi sur la liste des « bénéficiaires » , la question, selon l’historien, s’est surtout posée pour ce qu’on appelait à l’époque les écoles spéciales – aujourd’hui les facultés de sciences appliquées –, qui attiraient beaucoup d’étudiants étrangers. A Gand était annexée une école de génie civil alors que dépendait de Liège une école des arts et manufactures et des mines. Cet équilibre une fois remis en cause, il a fallu doter Gand d’une école des mines et Liège du génie civil. « La fin des cours en français au génie civil gantois en 1930 a créé une situation où les Liégeois, tout en continuant à soutenir leurs collègues gantois francophones, ont commencé à dire que pour le génie civil, il n’y avait pas de problème puisqu’on aurait désormais l’équivalent à Liège. Cela a créé une mini-guerre entre Liège et les professeurs francophones de Gand, ceux-ci faisant valoir qu’on ne pouvait pas supprimer les cours en français dans leur école de génie civil parce que le niveau n’était pas le même à Liège » . Ce qui n’était évidemment pas l’avis des Liégeois!

   Au total, le front du refus à l’université flamande a-t-il été un mouvement communautaire ou corporatif ? S’est-il agi de défendre la culture française et l’unité de la Belgique ou les intérêts professionnels des universitaires ? Les deux sans doute. Les professeurs gantois pouvaient se positionner comme « intéressés » et « patriotes » à la fois, alors que la contagion dans les autres corps savants, et notamment dans l’autre université d’Etat, tenait elle aussi aux deux motivations. Cet épisode nous rappelle en outre, comme le souligne l’auteur de la présente étude, que « la question des langues en Belgique, à l’origine, n’opposait pas tant les Flamands et les Wallons que les élites en place et les élites en devenir » . 

P.V.

[1] « Les réactions des universitaires liégeois face à la flamandisation de l’Université de Gand » , communication de l’auteur au 11è Congrès de l’Association des cercles francophones d’histoire et d’archéologie de Belgique et 58è Congrès de la Fédération des cercles d’archéologie et d’histoire de Belgique, Tournai, 19-22 août 2021, actes à paraître. [retour]


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