Deux historiens dans la tourmente de la Grande Guerre

Les journaux de Paul Fredericq et d’Henri Pirenne témoignent de leurs épreuves personnelles, en Belgique puis en déportation, et de leur désamour de l’Allemagne. Ils trouvent exutoire et réconfort dans le travail ainsi que dans la foi, pour le premier, et la conviction historiquement fondée de la victoire finale, pour le second (1914-1918)

   L’irruption de la guerre en août 1914, avec son ébranlement des repères de la vie quotidienne, avec son cortège de tragédies surtout, suscita des myriades de lettres, de journaux personnels, de textes intimes, tant de la part de militaires que de civils. Il fallait ainsi tromper l’ennui, meubler l’attente, tenter de voir clair en soi-même, énoncer des raisons d’espérer… Comment cette vague n’aurait-elle pas atteint les historiens, à l’heure où l’histoire se remettait en mouvement sous leurs yeux ?

   Deux d’entre eux et non des moindres, Paul Fredericq (1850-1920) et Henri Pirenne (1862-1935), l’un et l’autre professeurs à l’Université de Gand, ont été de ceux qui consignèrent leurs impressions quotidiennes, et ce dans de simples cahiers d’écoliers. Geneviève Warland, philosophe (Université catholique de Louvain), philologue (Université Stendhal-Grenoble III) et docteure en histoire (Université Saint-Louis-Bruxelles), les a passés au peigne fin pour mettre en lumière les états d’âme de ceux qui les remplirent, leur approche du présent et leur manière d’en témoigner [1].

   Au début du premier conflit mondial, Fredericq a 64 ans et Pirenne 52. Le premier est diariste depuis sa jeunesse, l’autre ne le sera que pendant les années de guerre. Ils auront en commun d’avoir vécu la Belgique occupée jusqu’en 1916 et la déportation ensuite, en tant que meneurs présumés de l’opposition à la néerlandisation de leur université, décidée par les autorités allemandes afin de satelliser le mouvement flamand.

   Dès le début, les auteurs laissent éclater sur le papier une colère et une indignation à la mesure de l’admiration qu’inspirait jusque-là une Allemagne en pointe scientifiquement et culturellement. « L’écriture joue de la sorte le rôle de mécanisme de régulation des émotions » , suggère Geneviève Warland. Assez naturellement, les mots et les expressions ici employés relèvent du même registre que ceux de la propagande alliée. Les envahisseurs sont qualifiés de Barbares, Huns, Vandales…, coupables d’ « atrocités bestiales » , selon les termes de Fredericq (22 octobre 1914) [2], lequel décrit ainsi son homologue: « Pirenne est un volcan de colère contre l’Allemagne et son militarisme, qu’il nomme nationalisme. Il se plaît à citer: Der Weg der Menschheit geht von Humanität zur Nationalität, von Nationalität zur Bestialität (Le chemin de l’humanité va de la Humanität à la nationalité, de la nationalité à la bestialité) » (7 octobre 1914). L’idée d’un clash des civilisations émerge rapidement et s’imprime durablement. « Cette guerre est décidément celle des peuples (faut-il dire des démocraties) occidentaux contre la barbarie conservatrice, pédantesque et savante de la Prusse » , argumente Pirenne (12 août 1914) pour qui la guerre « doit aboutir au triomphe du droit sur la force brutale » (22 septembre 1915).

Henri Pirenne, « triste jusqu’à la mort » . (Source: photo d’auteur inconnu, dans Marceli Handelsman, « Historycy. Portrety i profile » , Warszawa, F. Hoesick, 1937, Polona Digital Library et Wikimedia Commons)

   A d’autres moments, la peine et l’inquiétude, pour autrui ou pour sa famille, viennent à l’avant-plan. « C’est un affreux spectacle. J’ai l’âme triste jusqu’à la mort » , écrit celui qui prépare alors le cinquième tome de son Histoire de Belgique, après avoir assisté à l’arrivée à Gand des nombreux réfugiés de Termonde fuyant l’avancée des troupes du Kaiser (8 octobre 1914). Mais le pire est à venir: Pierre Pirenne, âgé de 19 ans et engagé volontaire, meurt sur l’Yser. Ses parents n’en seront officiellement informés qu’un an plus tard, le 16 octobre 1915. Le 19 janvier précédent, jour de son anniversaire, le père, sans nouvelles, semble se préparer à l’inéluctable: « Dieu sait si ce noble enfant vit encore. Ô Dieu! S’il est mort, que le sacrifice qu’il a fait de sa vie soit au moins utile au pays » . L’ « élan patriotique formidable » des Belges (6 février 1915) apporte son lot de consolation, également à Fredericq ému devant la mise en berne des drapeaux nationaux le 21 juillet 1915.

  Confident de celui qui le tient, le journal personnel offre aussi, avec la poursuite des travaux scientifiques, un moyen de pallier le désœuvrement et d’échapper au réel pesant. Tant le spécialiste de l’Inquisition et de la littérature néerlandaise que le médiéviste futur inspirateur de la revue et de l’école des Annales d’histoire économique et sociale s’efforceront, même en captivité, de continuer à enrichir leur savoir, à rédiger des synthèses, à dispenser des cours (à leurs codétenus).

   Ils sont d’abord envoyés dans des camps de prisonniers: Crefeld et Holzminden pour Pirenne, Gütersloh pour Fredericq. Ce dernier a le moral, comme le montre la copie dans son cahier d’une lettre destinée à sa famille: « Tout est supportable. Installation convenable, entre le bon hôtel et le dépôt de mendicité. Bonne humeur sur toute la ligne » (23 mars 1916). Mais peut-être s’agit-il surtout de rassurer ses proches ? Les historiens, du reste, ne moisiront pas longtemps derrière les barbelés. Grâce à une campagne internationale organisée en leur faveur ainsi qu’à la solidarité de quelques collègues allemands, ils se retrouvent bientôt en liberté surveillée dans la ville universitaire de Iéna. Où leurs attitudes divergent singulièrement…

Paul Fredericq en captivité. (Source: Universiteit Gent, UGentMemorie)

   Alors que Pirenne entretient des contacts avec l’élite intellectuelle locale, Fredericq les rejette absolument, au point de pester contre son compagnon d’infortune. Ainsi quand, à l’issue d’une promenade, « Pirenne se rend chez Carl-August [Cartellieri, un médiéviste allemand] pour prendre sa bière; je rentre en tram. J’en ai assez » (16 novembre 1916). Celui qui, à Gand, était « un volcan de colère » opère néanmoins une distinction entre « bons » et « mauvais » Allemands, les premiers appartenant aux classes moyennes éduquées, les seconds provenant de la caste militaire prussienne. Une distinction dont Geneviève Warland observe qu’elle n’aura plus cours dans les publications pirenniennes de l’immédiat après-guerre.

   Après Iéna, les bourgades de Bürgel et de Creuzburg-an-der-Werra (aujourd’hui Amt Creuzburg), deux petites villes de Thuringe, deviennent les lieux de réclusion séparés de Fredericq et Pirenne. De janvier 1917 à novembre 1918, ils vivent au milieu d’une population qui respecte ces Herren Professoren et dont les souffrances imposées par le conflit mondial inspirent la compassion, même à Fredericq. « Les gens sont quand même tous sympathiques au plus haut point » , note-t-il (5 avril 1917). Pirenne, quant à lui, discute régulièrement avec le bourgmestre chez qui il est tenu de se présenter et avec lequel il fait des randonnées.

   Les égodocuments apparaissent aussi comme des lieux d’introspection, où s’exprime notamment la douleur de la séparation des personnes aimées, ainsi que de réflexion sur le cours des événements, où s’écrivent les signes avant-coureurs de la victoire espérée. Paul Fredericq manifeste le réconfort puisé dans sa foi protestante, avec la conviction que « nil inultum remanebit » ( « rien ne restera impuni » , de l’hymne liturgique médiéval Dies iræ – plusieurs occurrences entre le 12 octobre 1914 et le 14 décembre 1915). Chez Henri Pirenne, c’est la comparaison avec les campagnes européennes antérieures qui fonde l’optimisme à terme. L’Allemagne n’a jamais gagné une guerre menée simultanément sur les deux fronts est et ouest. « Elle s’oppose à la Russie comme au Moyen Age aux Slaves et aux Magyars, mais alors elle n’avait pas en même temps l’Occident sur les bras. C’est toujours de l’Occident que sont venues ses défaites depuis Bouvines. Elle ne peut le vaincre que si elle n’a rien à craindre à l’est comme en 1870. Mais elle va périr » (26 novembre 1914).

   A ce moment, il ne peut savoir – heureusement pour lui comme pour tous – que cela prendra encore quatre ans. Et qu’un quart de siècle plus tard, tout recommencera…

P.V.

[1] « Les historiens face à la Grande Guerre: Paul Fredericq et Henri Pirenne comme diaristes » , dans L’écriture du témoignage: récits, postures, engagements, dir. Grazia Berger, Isabelle Meuret, Chiara Nannicini Streitberger & Hubert Roland, Bruxelles, Peter Lang (coll. « Comparatisme & Société » , vol. 43), 2022, pp. 53-72. – Les dagboeken inédits de Paul Fredericq, conservés à la bibliothèque de l’Université de Gand, sont partiellement digitalisés et peuvent être consultés en ligne (https://lib.ugent.be/en/catalog/rug01:000770150?i=0&q=paul+fredericq+dagbgioek&type=manuscript#reference-details). Le journal de guerre et de captivité d’Henri Pirenne, en possession de sa famille, n’a été que très partiellement édité, mais l’ensemble est disponible en ligne via le catalogue de l’Université de Gand (https://lib.ugent.be/nl/catalog/rug01:002811395). [retour]

[2] Les extraits de Paul Fredericq cités dans le présent article ont été traduits par Geneviève Warland. [retour]



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