Philippe Boesmans, l’homme de toutes les musiques

Marqué à ses débuts par le courant sériel, le compositeur de « La Passion de Gilles » et de « Pinocchio » a évolué vers une écriture plus classique, convaincu qu’il fallait « retrouver la grâce » et s’inspirant librement des styles de n’importe quelle époque. Le tout sans jamais se départir de son sens de l’humour (1960-2022)

   Son décès, le 10 avril 2022 à Bruxelles, mobilisa les médias beaucoup moins que celui du chanteur Arno… treize jours plus tard, ou celui de l’écrivain Hugo Claus quelques années auparavant. Philippe Boesmans fut pourtant une figure majeure de ce qu’il est convenu d’appeler la jeune musique. Le livre que lui consacre le journaliste et pédagogue Camille De Rijck, qui fut son confident, se présente comme un hommage, avec le caractère laudatif qui est la loi du genre [1]. Il n’en est pas moins instructif, après les études musicologiques suscitées par l’œuvre du compositeur et en attendant, le recul aidant, sa biographie scientifique.

   Ne cherchez pas dans le Canon van Vlaanderen l’artiste né à Tongres en 1936. La Monnaie à Bruxelles a créé la majorité de ses opéras. D’autres opus l’ont été au palais Garnier à Paris ou au Festival d’Aix-en-Provence. Et nombre de maisons lyriques en France, en Espagne, en Pologne… l’ont mis à l’affiche. Mais ni la Flandre (excepté un travail d’opéra studio), ni l’Opéra royal de Wallonie n’ont fait honneur à l’auteur de La Passion de Gilles et de Pinocchio. Camille De Rijck a de quoi déplorer « une histoire belge parmi tant d’autres » (pp. 33-34)…

Le jeune Boesmans, programmateur à la RTB le jour, compositeur le soir. (Source: photo Katina Avgouloupis, dans « La musique en Wallonie et à Bruxelles » , t. II: « Les XIXe et XXe siècles » , dir. Robert Wangermée & Philippe Mercier, (Bruxelles), La Renaissance du livre, 1982, p. 418)

   Le musicien, qui travailla à ses débuts au troisième programme de la radio publique (la RTB alors sans F), puis à sa station de Liège, est demeuré discret quant à son ancrage. A peine s’exprime-t-il dans l’idiome bourgeois d’Au monde (2014) qui, selon ses dires, « approche des brumes de Maeterlinck » (cité p. 39), ou dans l’accent belge qu’il prenait pour se demander cum grano salis, à propos du très sériel Marteau sans maître de Pierre Boulez – qu’il admirait – « qui aujourd’hui, dans un intérieur bourgeois, crie à son mari avant de passer à table: « Chéri, mets un petit peu le disque du Marteau! » » (cité p. 48, n. 15).

   Jeune pianiste, composant le soir quand il en trouve le temps, il s’inscrit d’abord dans cette mouvance complexe, voire aride de la musique contemporaine, pour évoluer ensuite vers une écriture réintégrant des fonctions harmoniques, des rythmes périodiques, des éléments consonants. « La musique du XXe siècle, constatera-t-il au début du siècle suivant, a connu des sectes, des mouvements dogmatiques qui sont aujourd’hui un peu tombés dans l’oubli. Pour ceux qui en étaient les tenants et qui pratiquaient l’atonalité contondante ou la musique répétitive, il n’était pas concevable de s’exprimer autrement » (cité p. 58). Ce propos m’a rappelé celui que me tint tout de go, dans les années 1970, une élève du Conservatoire de la Cité ardente pour qui il n’était plus légitime en notre temps de jouer du Mozart ou du Beethoven! Boesmans tirera en 2000 une tout autre leçon de sa longue expérience, se disant convaincu « qu’on va revenir petit à petit à des créations plus abordables » et qu’ « un compositeur est obligé de toucher le public. On ne compose pas uniquement pour soi » (cité p. 52).

   Dans cette perspective, celui dont, selon son chantre, le nombre total des opéras « n’est pas clair et appellerait les lumières d’un conclave de musicologues » (p. 27), sans parler de son impressionnant catalogue instrumental et vocal, professera qu’il ne s’agit plus seulement, comme beaucoup le veulent encore, de dénoncer quelque chose mais de « retrouver la grâce. De la grâce avant toute chose » (cité p. 52). Et de préciser, peu avant la création de Pinocchio (2017): « La grâce est une chose dont on ne parlait plus. C’était un mot qu’on n’osait plus utiliser. Du moins dans le monde du théâtre, après la guerre » (cité p. 58).

Philippe Boesmans dans un de ses entretiens avec Camille De Rijck. (Source: photo K. Simonart dans n. 1, p. 152, fig. 11)

   Retour à la grâce mais aussi au réel: le personnage de Carlo Collodi passe par de terribles épreuves liées à son refus orgueilleux d’apprendre avant de devenir un homme, quelqu’un de vrai (p. 39). Quant à l’engagement, à gauche et même un temps très à gauche, comme il convient alors pour tout artiste qui se respecte, il ne contrecarre nullement en 1983 La Passion de Gilles, sur un livret de Pierre Mertens, consacrée à Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d’Arc devenu assassin d’enfants, exécuté après un spectaculaire acte de repentir.

   Le style et les influences font en somme du Boesmans de la maturité l’homme de toutes les écoles et d’aucune. « Peu importe quelle étiquette les gens décident de me plaquer au fond » , assure-t-il à Camille De Rijck (cité p. 52). Il confie par ailleurs se servir de l’histoire de la musique « comme d’une vaste réserve dans laquelle il est permis de promener son esprit librement » (cité p. 59). En préface du livre, l’essayiste français Sylvain Fort, directeur de la rédaction de Forumopera, se demande à bon droit « quel compositeur pouvait ainsi porter en lui un monde qui était celui de Shakespeare, mais aussi celui de Monteverdi, et tout aussi bien du bel canto, de l’expressionnisme allemand, et faire que tout cela fût si fécond ? » (p. 13). Interrogé à la fin de sa vie sur ce qu’il emporterait dans son île paradisiaque, Boesmans ne cita pas Berio ou Stockhausen, mais bien Bach au piano et les 555 Sonates de Scarlatti, toujours au piano, qu’il pouvait parfaitement s’imaginer « les redécouvrant sans cesse » (cité p. 107).

Une pochette à tout le moins originale pour l’enregistrement des « Chambres d’à côté » , entre autres, par l’ensemble Musiques nouvelles (2011). (Source: Cypres Records)

   Enfin, on ne peut évoquer le créateur sans faire mention de l’humour dont il parsemait son art comme sa conversation. C’est séduit par l’ironie et la caricature d’Yvonne, princesse de Bourgogne, la pièce de Witold Gombrowicz, qu’il en a réalisé l’adaptation (2009). Muette, suscitant à la fois désir et dégoût, Yvonne est finalement assassinée en lui faisant manger une perche à la crème pour ses fiançailles. A la crème, afin qu’elle ne voie pas les arêtes… On purge bébé d’après Georges Feydeau, créé posthumement à la Monnaie en 2022, est de la même veine. Après vérification, « c’est la première fois qu’il est aussi ouvertement question de constipation dans l’histoire de l’opéra » (p. 33). Quand l’irrévérence s’en mêle, cela donne cette scène où le père soulève son pot de chambre avec solennité sur fond du… thème du Graal dans le Parsifal de Richard Wagner.

   Qu’en sera-t-il de la postérité ? Les générations futures, se demande l’organiste et compositeur Bernard Foccroule, « seront-elles rebutées par la simplicité apparente de ces œuvres, ou les trouveront-elles trop complexes à leur goût, ou trop virtuoses ? » (p. 133). Seuls le passé et, à la rigueur, le présent sont certains…

P.V.

[1] Dans les brisures du temps, les émotions s’affolent. Hommage à Philippe Boesmans, Bruxelles, Académie royale de Belgique (coll. « L’Académie en poche », 185), 2026, 157 pp. – La partie 1 est le texte d’une conférence prononcée le 5 avril 2024 en compagnie de Stephane Ginsburgh qui entrecoupa le texte des Piano Tunes de Philippe Boesmans. L’Académie royale de Belgique propose une captation de cette conférence incluant les pièces musicales, https://youtu.be/gBq7Na3KpNI?si=7xO0c7yxMIlCLM-1 (en libre accès). [retour]

Laisser un commentaire