Cinquante-deux gouvernements en septante-cinq ans

L’émiettement des forces politiques est largement responsable d’une instabilité et d’un règne de l’improvisation que d’autres pays connaissent également. La multiplication et la longueur des crises favorisent le recours à des solutions « non orthodoxes » comme la mise en place de gouvernements minoritaires (1945-2020)

   Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les suites des élections législatives de 2019, la Belgique a fait ample consommation de gouvernements. Vingt pendant le quart de siècle qui sépare la Libération de la gestation des Communautés et des Régions (1944-1969). Dix-neuf pendant le quart suivant, qui conduit vers la fin de Dehaene I (1969-1994). Et treize durant le troisième quart qui s’achève avec la (première) année de la CoVid-19 (1995-2020). Total: 52 équipes ministérielles en 75 ans, soit une moyenne de vie tournant autour de dix-huit mois. Et si, ces dernières années, les crises ont été moins nombreuses, on sait assez qu’elles ont aussi été plus longues, deux d’entre elles ayant franchi le cap d’un an (2010-2011 et 2019-2020).

   Devant cette instabilité chronique, bien des questions s’élèvent dont, au premier rang, un pourquoi et un comment: quelles en sont les causes profondes et où l’édifice institutionnel puise-t-il sa capacité à résister aux coups de boutoir sans cesse recommencés ? Tout récemment, j’ai rendu compte d’une étude des politologues Didier Caluwaerts et Min Reuchamps [1] éclairant ce paradoxe d’un Etat toujours gouvernable, même par des coalitions minoritaires, et de pulsions séparatistes demeurées contenues, alors que les fondements du compromis à la belge semblent largement érodés, au sein la classe politique s’entend (la distinction entre pays légal et pays réel, fût-elle suspecte à certains yeux, n’en garde pas moins toute sa pertinence).

   Du même sujet, Francis Delpérée, orfèvre en la matière, s’est attelé à décortiquer d’autres facettes: la gestion des crises, leurs conséquences et les moyens envisageables d’y remédier [2].

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La nation belge, une idée qui faisait son chemin

Elle est devenue prévalente lors du soulèvement contre le « despote éclairé » Joseph II et la constitution des Etats belgiques unis. Les forts particularismes provinciaux n’ont pas empêché l’unité. Ce sont bien davantage les divisions politiques qui ont conduit à l’échec de notre première indépendance (1789-1790)

   D’un doctorat défendu à l’Université d’Edimbourg nous est venu un démenti, un de plus, à l’idée encore si répandue qui veut que notre histoire n’ait démarré qu’en 1830. Son auteur, Jane C. Judge, née en Belgique où elle a passé ses neuf premières années, a ramassé à la pelle les traces d’une identité affirmée en revisitant l’épisode de la Révolution brabançonne de 1789-1790. Un épisode qu’il serait pour elle plus adéquat d’appeler « la première Révolution belge » [1].

   « Les doutes sur la nation belge existent, mais pas parce que la Belgique serait une construction artificielle » , note l’historienne (p. 261) qui voit dans cette perplexité cultivée une projection du présent sur le passé ou, dirions-nous en termes orwelliens, d’une réécriture de l’histoire dictée par la conjoncture politique. D’autres chercheurs, tel Sébastien Dubois [2], ont montré qu’une conscience nationale moderne était déjà en formation dans les Pays-Bas méridionaux. L’insurrection de la plupart de nos provinces contre le « despote éclairé » Joseph II confirme et consolide cette conscience. « Le moment révolutionnaire est le moment au cours duquel la « belgianité » plutôt que les différenciations provinciales est devenue une identification prévalente » (p. 23).

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Comment mouraient les soldats de Napoléon

L’exploitation numérique d’un tiers des actes de décès des quelque 8800 Luxembourgeois qui ne sont pas revenus fait apparaître que les campagnes de France et d’Espagne furent les plus coûteuses en vies humaines. Mais le lourd bilan est dû aux mauvaises conditions sanitaires bien plus qu’aux combats (1799-1814)

   Dans les guerres du Consulat et du Premier Empire, les maladies ont tué davantage que les batailles. C’est en tout cas ce qui ressort des statistiques relatives aux causes de décès établies sur un échantillon de 3000 conscrits appelés sous les drapeaux à l’époque napoléonienne dans le département des Forêts (qui englobait les futurs grand-duché et province de Luxembourg ainsi que quelques territoires de l’actuelle Ostbelgien et de l’Eifel). Largement en tête viennent les fébrilités épidémiques (1917 morts), dont en premier lieu le typhus, suivies des pathologies intestinales (dysenterie) (711). Au troisième rang figurent les blessures mal traitées et infectées (259), entraînant souvent la gangrène. Par contre, ceux qui furent directement « tués par l’ennemi » ne sont que 36 (1,2 % de l’échantillon).

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Juul Filliaert, la culture derrière l’Yser

Auteur, journaliste, éditeur, collectionneur…, il fut pendant la guerre un animateur de la vie intellectuelle et artistique au cœur de la partie non occupée de la Belgique. Secrétaire de rédaction du « Belgische Standaard », il fit aussi connaître les peintres du front. Mais son patriotisme fut mis en doute (1914-1925)

   En pleine Grande Guerre, dans la petite portion du territoire national demeurée invaincue face à l’ennemi, les arts n’étaient pas considérés comme des activités « non essentielles » ! A une encablure des tranchées, peintres, poètes, mémorialistes, étudiants… s’appliquaient à œuvrer en témoins pour le monde des souffrances du pays et de l’héroïsme de ses soldats. Certains faisaient partie de la Section artistique de l’armée belge en campagne, créée par l’état-major. Et La Panne était devenue la capitale culturelle de la Belgique résistante. Au cœur de ce vivier se trouvait une personnalité multiforme, à la fois auteur, éditeur, journaliste, libraire, collectionneur, organisateur d’expositions et on en passe: Juul Filliaert (1890-1948).

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Sommes-nous (toujours) consociationalistes ?

Gouvernements minoritaires, autonomies sans pacification, Etat central dépecé, revendications « citoyennes »…: les conditions sur lesquelles reposait l’art belge du compromis politique semblent s’être délitées ces dernières années. Il reste une inventivité qui peut encore surprendre ainsi que des contrepoids aux forces centrifuges (1968-2020)

   Paradoxe de la Belgique: un pays profondément divisé par le régime des partis et pas seulement sur les plans régional ou communautaire, comme en témoignent la crise royale, la question scolaire, les grèves de 60-61… Et aussi, pourtant, un pays longtemps présenté comme une démocratie modèle, passée maîtresse dans l’art du consensus et de la résolution pacifique des conflits. Mais aujourd’hui ? Se pose de fait, après les longues périodes de paralysie traversées ces dernières années, la question de savoir si notre réputation n’est pas surannée. 194 jours pour former un gouvernement en 2007-2008, 541 en 2010-2011, 494 en 2019-2020 (s’ajoutant à 168 jours de gouvernement en affaires courantes avant les élections)… Comprendre où nous en sommes est la tâche de la science politique. C’est à ses éclairages que Didier Caluwaerts (Vrije Universiteit Brussel) et Min Reuchamps (Université catholique de Louvain) nous convient [1]… Mais on ne saurait, avant d’esquisser la moindre hypothèse, faire l’économie d’un passage par l’histoire.   

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« Ne rions pas du pauvre magister »

En 1922, l’écrivain Désiré-Joseph d’Orbaix publiait son témoignage des grandeurs et misères du métier d’instituteur, qu’il avait exercé à Saint-Gilles. L’amour des élèves et une pédagogie du cœur s’expriment dans ces pages en même temps que la grande pauvreté du milieu et le manque de reconnaissance sociale (1908-1921)

   En 1922 paraissaient, sous le titre Le don du maître, une série de tableaux de la vie scolaire dus à l’écrivain et journaliste Désiré-Joseph Debouck, dit d’Orbaix (1889-1943). L’auteur, également enseignant, avait obtenu des Editions du Monde nouveau, à Paris, qu’elles l’impriment en 500 exemplaires. Ce début modeste ne fut pas de mauvais augure puisque plusieurs rééditions suivirent, jusqu’en 1943. Près de 80 ans plus tard, l’ouvrage revoit le jour par les soins de Renaud Denuit, petit fils de l’homme de lettres, ancien journaliste à la RTBF puis fonctionnaire à la Commission européenne [1].

   S’il s’agit bien d’un témoignage et non d’une fiction, compte doit être tenu de son style léché qui, parfois, embrume le factuel. La veine romanesque et surtout poétique qui traverse les autres œuvres de d’Orbaix se retrouve dans son regard sur l’école primaire, à telle enseigne que le liminaire et la fin sont en vers. L’écartèlement entre les deux vocations, la plume ou la craie, s’y exprime d’ailleurs:

« Peut-être bien que Dieu veut pour moi cette gloire
D’un poète écrivant sa pensée et son cœur,
Non dans des vers gravés aux marbres de l’histoire
Mais sur le tableau noir du sous-instituteur! » (p. 25).

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Se loger à Bruges au temps du déclin

Les troubles du XVIè siècle ont poussé un grand nombre de petits propriétaires à vendre leur maison. Ils n’ont pas pu la racheter quand la conjoncture s’est améliorée, malgré les prix bas de l’immobilier et la hausse des salaires. Les investisseurs et les spéculateurs les avaient devancés… (1550-1670)

   Imaginez une ville qui connaît un exode sans précédent de sa population, laissant un tiers des habitations vacantes, alors que les salaires y sont en forte progression, triplant en une vingtaine d’années. Nul besoin d’être diplômé de la London School of Economics pour déduire de cette conjonction que les particuliers enrichis vont se porter en grand nombre acquéreurs des maisons aux prix fléchis par l’offre excédentaire. Et pourtant, dans la Bruges des XVIè et XVIIè siècles, c’est le contraire qui se passe. L’explication de ce paradoxe serait à trouver dans une dynamique du marché lui-même.

   Tels sont, en tout cas, les constats et conclusions auxquels Heidi Deneweth (Vrije Universiteit Brussel) est parvenue en épluchant les registres fiscaux sur la valeur des logements et ceux dits des Zestendelen (ancien cadastre) ainsi que les sources notariales de l’époque [1]. Les données y puisées sont imparables: entre 1583 et 1667, le prix immobilier médian est multiplié par 4,4 et la proportion des citadins propriétaires de la maison où ils vivent, qui atteignait 45 % au début du siècle, continue de s’éroder de 34 à 27 %. Le contraire, donc, de ce qu’on attendrait.

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Entre Dieu et César, le mariage aux temps modernes

Dans les dernières décennies de l’Ancien Régime, la question des bans (annonces publiques) de mariage fait l’objet d’un bras de fer entre l’Eglise et le pouvoir politique. Celui-ci reproche à celle-là d’accorder trop de dispenses. Il y a pourtant de vraies raisons, mais la sécularisation du droit matrimonial est en marche… (XVIIè-
XVIIIè siècles)

   Un clergé accusé d’être trop laxiste: voilà qui rend un son singulier. La charge émane notamment du pouvoir politique, au cours des XVIIè et XVIIIè siècles, avec dans le collimateur la pratique, alors en croissance, des dispenses de bans de mariage. Un laisser-aller se serait généralisé au détriment de ces annonces publiques des unions conjugales à venir, entrées dans l’usage et dans les normes afin de vérifier si personne n’avait de motifs d’empêchement à faire valoir.

   « Presque tous les mariages se contractent sans proclamation préalable » , déplore en 1767 l’auteur anonyme d’un mémoire dénonçant les supposés abus commis dans l’évêché de Liège. Et de laisser entendre que les dispenses feraient l’objet d’un commerce fructueux pour les curés et la hiérarchie. Dans le diocèse de Namur, le nombre des exemptions s’élèverait à 800 par an, selon un rapport du greffier de l’official (juge ecclésiastique) daté de 1765. Il y est aussi fait état des profits générés par cet usage jusqu’à l’étage épiscopal.

   Et pourtant, des recherches menées par l’historien et archiviste Jean-Louis Moreau sur la publicité des épousailles en Brabant wallon [1], il ressort que, sans exclure la part de la négligence ou de la vénalité dans certains cas, la facilité apparente avec laquelle les hommes d’Eglise ont passé les bans au bleu a pu reposer sur bien d’autres raisons.

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Quand les cantons de l’Est penchaient vers l’Allemagne

Dans les années ’30, le parti qui réclamait le « retour à la patrie » sortait vainqueur des élections. Après la guerre, il a fallu attendre le début des années ’70 pour qu’une formation à revendication régionaliste s’impose de nouveau. Mais plus question de sortir du cadre belge (1920-2020)

   Autant le dire tout de go: pendant la décennie qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, la vie politique dans nos cantons de l’Est était dominée par une vague résolument antibelge. Aux élections législatives de 1929, le Christliche Volkspartei Eupen-Malmedy-Sankt Vith (Parti populaire chrétien, CVP), qui vient de se constituer et réclame une consultation populaire sur le retour à l’Allemagne, se hisse d’emblée à la première place avec 52,1 % des suffrages. Il la garde en 1932, même s’il est en recul avec 45,9 %. En 1935 lui succède le Heimattreue Front (Front de la fidélité à la patrie, HF), ouvertement soutenu et financé par le Troisième Reich. Dans l’incapacité de se présenter en 1936 après la déchéance de nationalité de plusieurs de ses responsables – dont Josef Dehottay, ex-figure de proue du CVP –, il peut pourtant crier victoire, près de la moitié des électeurs ayant suivi son appel à voter blanc ou nul. Et quand les zélateurs du national-socialisme sont en mesure de participer au scrutin, en 1939, ils en sortent numéro un avec 45,7 % des voix.

   Ces données, parmi beaucoup d’autres, ont été rassemblées par l’historien Cédric Istasse, rédacteur en chef du Courrier hebdomadaire du Crisp, dans une analyse des quinze élections à la Chambre des représentants organisées dans la future Ostbelgien de 1925 à 1974 [1].

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Toujours européistes, les Belges ? A d’autres…

Pendant la période des premiers jalons (Ceca, projet de CED, « Green Pool »…), nos gouvernements ont été résolument souverainistes, tenants d’une union entre Etats indépendants, contre ceux qui prônaient une fédération dotée de pouvoirs supranationaux. Tout a changé avec le retour de Paul-Henri Spaak aux Affaires étrangères (1945-1954)

   L’histoire de la classe européenne ne manque pas de mauvais élèves. Les plus en vue sont tantôt la France de Charles de Gaulle, qui pratique la politique de « la chaise vide » , tantôt la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, qui réclame « my money back » , avant celle de Boris Johnson qui prend le large. Même les Pays-Bas, quand ils rejettent massivement le projet de constitution européenne, ou le Danemark, quand il préfère sa couronne à l’euro, se voient infliger de mauvaises notes. A l’inverse, une idée bien ancrée veut que la Belgique soit le bon sujet par excellence, celui qui se range toujours et sans hésiter aux côtés des artisans d’une intégration forte. Confrontée aux faits, pourtant, cette représentation requiert bien des nuances. Paul-Henri Spaak, père fondateur, est peut-être l’arbre qui cache la forêt.

   Philippe de Schoutheete, représentant permanent de notre pays auprès des Communautés et de l’Union européenne (UE) de 1986 à 1997, affirmait que « ce qui donne sa force à la politique européenne belge, c’est qu’elle défend les mêmes principes, les mêmes orientations depuis quarante ans » [1]. Propos pertinent s’il fait référence au rapport Tindemans ou au plan Davignon, mais qui tient beaucoup moins la route si on tente de l’appliquer à l’époque des premiers fondements de la construction.

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