Les « superwomen » de la littérature arthurienne

PASBEL20170121.jpg   Selon la représentation la plus commune, la femme dans la littérature du Moyen Age ne peut être qu’une princesse esseulée ou prisonnière dans sa tour, jusqu’à sa libération par un preux chevalier avec lequel elle sera heureuse et aura beaucoup d’enfants. Ce canevas existe certes, mais il n’a rien d’exclusif. D’autres récits du temps mettent en valeur des personnages féminins nullement cantonnés dans un rôle passif. Deux d’entre eux, inspirés par la légende du roi Arthur, source florissante aux XIIè et XIIIè siècles, ont retenu l’attention de Sigrid Lussenburg, master en études médiévales de l’Université d’Utrecht [1].

   Les deux romans appartiennent au genre courtois. Le Roman van Walewein (Gauvain) porte les signatures de deux auteurs successifs, Penninc (pseudonyme voulant dire « sans-le-sou ») et Vostaert. Il a été rédigé en moyen néerlandais, vraisemblablement dans une fourchette qui va de 1230 à 1260. L’Historia Meriadoci regis Cambriae est attribuée à l’abbé du Mont-Saint-Michel au XIIè siècle. Bien qu’écrite en latin, l’œuvre a acquis assez de notoriété, y compris dans les anciens Pays-Bas (englobant nos provinces), pour qu’il soit possible, compte tenu des ressemblances, qu’elle ait influencé Penninc.

   Chevalier de la Table ronde, Gauvain est parti à la recherche d’un échiquier volant merveilleux, apparu puis disparu mystérieusement à la cour de son oncle Arthur. L’objet est en possession du roi Wonder qui propose au paladin de l’échanger contre l’Epée aux deux anneaux qu’un autre roi, Amoraen, sera disposé à lui fournir en échange d’Ysabele d’Endi (ou d’Inde), dont il est amoureux mais qui vit enfermée dans le château de son père le roi Assentijn. La suite est cependant tout autre chose qu’un simple enlèvement de la jeune femme par son sauveur. C’est elle, tout au contraire, qui va le sauver, par sa propre sagacité, d’une situation périlleuse.

   Assentijn, en effet, a fait jeter dans les cachots le chevalier pour avoir massacré plusieurs de ses combattants. Le roi ayant précédemment promis à sa fille d’accomplir un de ses vœux – n’importe quand, n’importe lequel, excepté celui de libérer Gauvain –, celle-ci élabore une ruse des plus audacieuses. Elle demande que le prisonnier soit conduit dans sa chambre… afin de pouvoir le torturer! « Je m’occuperai si bien de lui, jure-t-elle, qu’il aurait été préférable pour lui qu’il soit mort » (v. 7432-7437). En réalité, le neveu d’Arthur passe auprès d’Ysabele tout l’inverse d’un mauvais moment. Mais il y a danger: un jaloux surprend les débordements des tourtereaux et va raconter ce qu’il a vu à Assentijn. Envoyés aux cachots, l’un et l’autre sont toutefois libérés grâce à l’aide d’un esprit vaincu par Gauvain. Ils se mettent alors en route, l’héroïne ne se doutant pas que celui qu’elle a sauvé l’a promise, afin d’obtenir l’Epée magique, au roi Amoraen chez lequel ils se rendent. Elle a beaucoup de chance: à l’arrivée, on apprend que le souverain est mort entre-temps. « Je ne serais quand même pas devenue sa femme!« , assure-t-elle. Le lecteur imagine néanmoins qu’elle ne tient plus son amant en très haute estime. Il n’est d’ailleurs pas précisé, à la fin de l’histoire, s’ils se sont mariés ou non. Il est clair en revanche que le héros de l’aventure n’était pas l’homme.

   L’Historia raconte quant à elle la vie de Mériadoc, élevé à la cour d’Arthur, devenu roi de Cambrie (pays de Galles) et parti en quête d’exploits sur le continent. Selon Sigrid Lussenburg, qui est toujours notre guide ici, il y est remarqué par l’empereur qui lui demande de sauver sa fille, enlevée par le roi des Burgondes Gondebaud. S’il réussit, il pourra l’épouser. Un début parfaitement archétypique, donc, mais la suite le sera moins… « Ma captivité est mauvaise parce que mon honneur est blessé. Le royaume est pour moi une prison« , déplore la jeune femme. Il ne lui manque pourtant rien, hormis la liberté. Mais plus encore, en l’absence de Gondebaud, c’est elle qui exerce le pouvoir et ses sujets ont fini par la préférer à leur propre roi.

   Comme Ysabele, la fille de l’empereur élabore son propre plan pour arriver à ses fins. Mériadoc n’aura plus qu’à suivre! Il s’agira de tirer profit d’une habitude de Gondebaud qui, pour tester la valeur d’un chevalier, l’oblige à se battre contre lui sur un sentier de moins d’un mètre de large, entouré d’une sorte de marécage qui engloutit tous ceux qui y tombent. Personne, jusqu’à présent, n’a jamais vaincu le roi, mais celui-ci ne doit sa supériorité qu’à son cheval. Comme il a offert à sa prisonnière une monture de même parenté, c’est avec celle-ci que Mériadoc est envoyé au combat par la fille de l’empereur. « Veille à mettre toute ta force et ton habileté, lui dit-elle, car notre vie et notre réussite à tous deux dépendent de notre plan. Si tu gagnes, alors je gagne aussi; s’il t’arrive quelque chose de défavorable, le même sort m’attend« .

   Au terme de la lutte, le roi de Cambrie l’emporte et celui des Burgondes meurt. La jeune femme est libre grâce à la stratégie qu’elle a élaborée. L’amoureux qu’elle a trouvé dans la foulée est juste un plus. Mais une grande déconvenue les attend quand ils sont de retour chez l’empereur. Celui-ci, sans égard pour sa promesse à Mériadoc, a promis sa fille au roi de la Gaule. La gente demoiselle n’en a cure: comme Ysabele, elle reçoit son amant et comme dans le Roman van Walewein, le couple se fait surprendre, cette fois par des espions de l’empereur. La fin sera toutefois plus féerique. Le chevalier, engagé chez les ennemis de l’empereur, tuera celui-ci et par reconnaissance, le chef gaulois renoncera en sa faveur à la fiancée d’ailleurs enceinte des œuvres de celui qui n’est plus son rival. « Je ne serai pas aussi ingrat que l’empereur« , déclare-t-il.

   La littérature arthurienne est très populaire au temps des cathédrales dans l’ensemble de l’Europe. C’est bien pourquoi elle nous est toujours familière aujourd’hui. Elle a dès lors, en son temps, une influence sur le contexte sociétal autant qu’elle est influencée par lui. Elle nous dit donc quelque chose de la moitié de l’humanité, même si celle-ci s’exprime peu dans les écrits parvenus jusqu’à nous. Certes, ni la fiction ni la réalité du XIIIè siècle ne font état de commandantes d’armées à la manière de Jeanne d’Arc. Mais il est déjà des reines, inconcevables en terres d’islam. Et pour la condition féminine en général, sans idéalisation à outrance, on sait au moins depuis Régine Pernoud que le Moyen Age occidental fut tout le contraire d’une longue nuit.

P.V.

 

[1] « Prinsessen met pit. Ysabele en de keizersdochter », dans Madoc. Tijdschrift over de Middeleeuwen, jaargang 30, n°2, 2016, pp. 101-108. https://www.verloren.nl/tijdschriften/madoc, Drift 6, 3512 BS Utrecht, Nederland.

 

Légende photo: le chevalier Gauvain à l’écoute d’une jeune femme qui l’a interpellé pour requérir son aide, en échange de quoi elle lui indiquera son chemin. (Source: Cycle du Lancelot-Graal, III. Roman de Lancelot, Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, Français 115 fol. 361v)