Les cadavres exquis du Dr Burggraeve

PASBEL20171218a.jpg   Les Körperwelten, ces expositions de cadavres ou de parties de cadavres humains plastinés selon la technique mise au point par l’anatomiste allemand Gunther von Hagens, soulèvent de nombreux questionnements éthiques et juridiques. Avec un caractère certes moins tapageur et beaucoup moins lucratif, de telles présentations au grand public, loin d’être nouvelles, s’inscrivent dans une tradition qui remonte jusqu’au XVIIè siècle. Le cabinet de curiosités du Hollandais Frederik Ruysch (1638-1731) en constitue un des exemples les plus célèbres. En Belgique, c’est le professeur Adolphe Burggraeve (1806-1902) qui s’est illustré dans cette discipline particulière, ouvrant lui aussi régulièrement au tout-venant ses collections conservées à l’Université de Gand.

   S’il y a exhibition, chez ce dernier comme chez son prédécesseur, c’est parce que la visée de leur « art de la mort » est esthétique et morale (« tout est vanité… ») autant que scientifique. Il convient dès lors que les corps traités soient aussi réussis et élégants que possible. L’appréciation de la Société de médecine de Gand en 1837 est symptomatique à cet égard: « Les préparations d’os, de tissus et de muqueuse ont été saluées par les membres pour leur « finesse »« , alors que devant le bocal contenant un nouveau-né décédé revêtu de sa robe de baptême, l’admiration a fait place à « l’exaltation« , relèvent Veronique Deblon (KU Leuven) et Pieter Huistra (Universiteit Utrecht) dans leur étude consacrée au savant gantois [1]. L’accent mis davantage, au début du XIXè siècle, sur l’anatomie pathologique, qui a besoin de précision plus que de joliesse, n’a pas découragé ce dernier ni entamé son succès.

   La « recette » inventée dans les années 1830 par le Dr Burggraeve et son prosecteur Edouard Meulewaeter (1810-1873) consiste à injecter de la gélatine colorée dans les corps avant de les plonger dans l’eau chaude, le tout étant conservé dans une solution de genièvre mélangé à de l’acide hydrochlorique (appelé jadis « esprit de sel »). Si les résultats des travaux font l’objet d’une large publicité, le procédé sera longtemps tenu secret, à l’instar de celui de Ruysch qui l’a même emporté dans la tombe. Son redécouvreur, ainsi qu’il sera considéré, tient lui aussi à se réserver l’exclusivité pour des raisons où interviennent la protection de la propriété intellectuelle mais aussi d’autres considérations davantage « commerciales » ou psychosociales. C’est que le mystère entretient la curiosité et aussi le prestige scientifique de celui qui en possède les clés. Le processus ne sera dévoilé qu’en 1884 par un des successeurs de Burggraeve, Hector Leboucq (1848-1934), à un moment où le statut des préparations aura décliné, tant sur le plan de l’utilité pratique, les progrès de la microscopie et l’introduction du mircrotome permettant de s’en passer, que sur celui de la distinction, la méthode de Ruysch ayant été révélée par un chercheur allemand (ne restera pour le vieux Burggraeve qu’à espérer que la comparaison lui soit favorable).

PASBEL20171218b.jpg   Le succès de ces « préparations agréables à la vue » – Henri Leboucq dixit – auprès du public non médical, lui, ne s’est pas démenti, la star incontestable étant le « bébé de Burggraeve » déjà évoqué et toujours visible aujourd’hui au Museum voor Geschiedenis van de Geneeskunde. A en juger par les comptes-rendus de la presse gantoise lors des périodes d’ouverture des collections, l’enthousiasme suscité par celles-ci tiendrait à leur manière acceptable, presque séduisante, de présenter la mort. L’anatomiste a réalisé le désir de tout homme « de soustraire son corps à la décomposition qui fait suite à la mort« , lit-on en substance dans L’Indépendant le 26 août 1837. Burggraeve lui-même, dans son Cours théorique et pratique d’anatomie, publié en 1840, parle de faire « disparaître le dégoût que le cadavre inspire« .

   Besoin, dans un monde où la déchristianisation gagne du terrain chez les élites, d’apprivoiser l’échéance inéluctable de la vie ? Veronique Deblon et Pieter Huistra n’envisagent pas cette hypothèse, évoquant plutôt le « culte romantique des morts » qui s’est développé à partir de la fin du XVIIIè siècle, illustré notamment par les mausolées et la pratique de l’embaumement. Mais certains journaux du temps vont plus loin en évoquant une sorte de victoire au moins temporaire sur la mort. L’impression de la vivacité préservée des défunts est renforcée par leur couleur de peau naturelle et leur présentation en habits. On les compare volontiers à des personnes simplement endormies. En résulte une transformation dans la façon même d’entrer en relation avec les trépassés. « A présent, écrit un correspondant de la Gazette van Gend le 18 octobre 1837, il n’est plus nécessaire de combattre les éléments pour pouvoir encore un peu, pendant vingt-quatre heures au moins, se délecter mélancoliquement des traits bien-aimés des amants ou des époux« .

   Intéressantes pour la science anatomique au moins jusqu’à la seconde moitié du siècle – la méfiance étant alors grande à l’égard du microscope par ailleurs trop coûteux pour nombre d’institutions –, les injections préservatrices du professeur Burggraeve offrent aussi l’avantage de démontrer un savoir qui peut prétendre au rang de discipline nationale. Leur initiateur a lui-même exprimé maintes fois le vœu « de créer dans notre pays une spécialité que jusqu’ici nous avons dû demander à l’étranger« . Dans l’introduction de son Cours précité, il s’inscrit avec fierté dans la grande lignée des anatomistes belges, remontant à André Vésale et Rembert Dodoens en passant par Jan Palfyn. « Nous n’avons pu, ajoute-t-il, nous empêcher de développer à tous les yeux ce côté brillant de la nationalité belge« . La Société de médecine de Gand espère, autant que l’intéressé, qu’un rayonnement international sera induit par l’effet Burggraeve. Le perfectionnisme du savant est aussi célébré en termes patriotiques par Ferdinand Snellaert, un des pères du mouvement flamand, alors partie intégrante d’une identité belge plurielle.

   Et pourtant, au début du XXIè siècle, les brèves notices consacrées sur Wikipedia, tant en néerlandais qu’en français, au médecin qui connut une telle heure de gloire, ne font aucune mention de son travail acharné en vue de prolonger l’apparence de vie des corps de ceux qui s’étaient éteints. Vanitas vanitatum

P.V.

 

[1] « Het geheim van de anatoom: Adolphe Burggraeve en de ontwikkeling van de Belgische anatomie in de negentiende eeuw », dans Studium. Tijdschrift voor wetenschaps- en universiteitsgeschiedenis,  vol. 9, n° 4, Amsterdam, 2016, pp. 202–216, DOI: http://doi.org/10.18352/studium.10138 (en libre accès).

 

Légende photo 1: Adolphe Burggraeve, professeur ordinaire de l’Université de Gand à partir de 1835. (Source: n. 1, p. 203)

Légende photo 2: un morceau de peau traité probablement par Adolphe Burggraeve pour expliquer le fonctionnement du système lymphatique. (Source: n. 1, p. 211)