Diplomate intrigant à Utrecht, évêque éphémère à Liège

Evêque de Liège de 1301 à 1302, Adolphe de Waldeck a passé précédemment quinze années à briguer le siège d’Utrecht où il était prévôt. Egalement diplomate, son action contre la France et son implication dans le conflit des Avesnes (Hainaut) et des Dampierre (Flandre), en faveur des seconds, ont aussi marqué son épiscopat liégeois

   Evêque de Liège du 1er septembre 1301 à sa mort le 13 décembre 1302, Adolphe de Waldeck fait figure d’étoile filante dans l’histoire médiévale de la principauté. Il est surtout demeuré dans les mémoires pour avoir chassé les prêteurs à intérêt lombards et piémontais établis en bord de Meuse. « Une opération spectaculaire qui n’était peut-être qu’un bluff » , écrit Jean-Louis Kupper [1]. La décision était conforme au prescrit de l’Eglise, mais ceux qui en avaient fait les frais sont revenus par la suite.

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La façade du palais de Liège achevé sous Hugues de Pierrepont (1200-1229). (Source: Joan Blaeu, « Novum ac Magnum Theatrum Urbium Belgicae Regiae » , Amsterdam, 1649, http://bdh-rd.bne.es/viewer.vm?id=0000000694, p. 223 & André Renson, « A Liège, une ville retrouve… sa place » , (Namur-Alleur), Met-Perron (coll. « Profils » , 5), 1999, p. 21)

   Les recherches menées sur le prélat par Antoine Bonnivert (FRS-FNRS, Université libre de Bruxelles) ont mis en évidence le destin paradoxal de cet héritier d’un comté de l’actuel Land de Hesse qui, ayant opté pour la carrière ecclésiastique et étudié le droit canon à l’Université de Bologne, brigue pendant quinze ans « d’attente et d’efforts opiniâtres » le siège d’Utrecht, où il joue les brillants seconds rôles… pour obtenir en fin de compte celui de la Cité ardente, auquel il ne semble pas avoir songé, alors qu’il s’agit d’ « une des Eglises les plus prisées de l’Empire » [2]. Gros bémol: cette promotion est intervenue dans le contexte des troubles sociaux qui frappent également les Pays-Bas. Chanoines et gens de métier contre patriciens, lignages déchirés entre Awans et Waroux…: l’évêque aura à peine rendu son dernier souffle que le feu sera (re)mis aux poudres.

   Comme Liège, Utrecht est une principauté épiscopale couvrant un vaste territoire quand Adolphe de Waldeck, soutenu par ses relations familiales, y accède, en 1285 ou 1286, à la fonction de prévôt du chapitre cathédral – qui réunit les chanoines –, fonction par laquelle il devient un personnage clé. « En dessous de l’évêque, le prévôt a longtemps gardé le rôle de « directeur » de la communauté » , écrit Alexis Wilkin, cité par Bonnivert. Le Hessois ajoute peu après à sa casquette celles d’official, sorte de porte-parole de l’évêque pour la juridiction religieuse, puis d’archidiacre, en charge de la circonscription ecclésiastique (archidiaconé) la plus importante. Son château de Doorn (Utrechtse Heuvelrug), signe extérieur de sa puissance, impressionne.

   Alors que l’évêché connaît de vives tensions internes, le « numéro deux » sert ainsi sous trois maîtres avec lesquels les relations sont en dents de scie. Fructueuses sous l’élu (mais non consacré) Jean de Nassau, elles n’empêchent pas le dignitaire d’œuvrer avec succès, en 1290, à le faire débarquer par le Pape dans l’espoir de lui succéder. Espoir déçu toutefois, Nicolas IV préférant nommer un de ses proches, Jean de Sierck (évêque à part entière cette fois), pour mettre fin à l’agitation locale. La désignation de Waldeck comme chanoine du chapitre de Cologne, avec privilèges et prébendes, serait-elle un lot de consolation ? Son destinataire ne semble cependant pas en avoir profité. Et il ne s’en applique pas moins avec zèle à tourmenter le nouveau prélat dès ses débuts. L’évêque finit par recevoir du successeur de saint Pierre, en 1296, une lettre qui, en évoquant son « entourage tyrannique » , lui annonce son transfert à Toul en Lorraine. Mais à la fronde générale de la ville, à partir de 1298, contre Guillaume Berthout, le choix suivant de Rome, le prévôt ne participe pas. Le conflit, cette fois, se termine sur un champ de bataille, en juillet 1301, où le pontife trouve la mort et l’armée qu’il a levée est vaincue. Sera-ce (enfin) l’heure du challenger ?

   La vacance n’étant pas, pour le coup, d’initiative pontificale, la relève n’est pas non plus censée l’être. Il y a donc élection, « dans une véritable atmosphère de guerre » , observe l’historien. Ou plutôt deux élections: une à Utrecht dont sort vainqueur celui qui a nourri l’agitation, Guy d’Avesnes, cadet du comte de Hainaut, l’autre à Deventer où se rendent les « waldeckiens » . Le premier parti est de loin le plus fort et le plus influent. Le pape Boniface VIII tranche en sa faveur et le candidat malheureux, allé à Rome pour y plaider sa cause, en revient avec… le siège de Liège.

   La raison ? Ici entre en jeu la grande politique. Pour le Saint-Père, en conflit avec Philippe le Bel qui a entrepris de se subordonner le clergé, « l’occasion était belle de placer à la tête d’un évêché d’une importance stratégique évidente un homme dont le concours pouvait s’avérer appréciable dans la lutte qu’il menait contre le roi de France » , explique Antoine Bonnivert. Pendant sa carrière antérieure, en effet, Adolphe a soutenu – tout comme Berthout – les comtes de Hollande et de Flandre, aussi adversaires de la Fleur de lys, et mis ses talents de diplomate, plénipotentiaire de Florent V de Hollande, au service de la constitution d’une coalition antifrançaise avec le roi d’Angleterre Edouard Ier. Cette alliance s’étant délitée depuis, Liège permet, avec la Flandre et le comté de Namur rallié au même camp, d’encercler le comté de Hainaut, allié de la Couronne française, auquel le nouveau successeur de saint Lambert s’est déjà confronté à Utrecht. Les conséquences au cours de son bref épiscopat seront palpables. « Tant à Thuin qu’à Mirwart, places liégeoises occupées militairement par les Hennuyers, l’évêque va recourir à la manière forte, relève le chercheur. A Mirwart, tout en feignant de rechercher une issue diplomatique, il éprouvera les pires difficultés à cacher sa colère et son envie d’en découdre » . Il manifestera sa rancœur jusque sur son lit de mort ! Boniface VIII ne s’y était pas trompé.

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Les armoiries d’Adolphe de Waldeck. (Source: Arnaud Bunel, « Héraldique européenne… le blog », http://www.heraldique.org/2011/11/eveques-de-liege-adolphe-de-waldeck.html (2011))

   Au sein même de la principauté, le parachutage du prélat sans consultation – une tendance lourde de l’époque – n’a certes guère plu au chapitre cathédral. Mais le nouveau venu a l’avantage d’avoir déjà noué de bonnes ententes dans la cité où il a obtenu un canonicat entre 1282 et 1284. Et ce n’était pas qu’un titre. Le prévôt d’Utrecht est de ceux qui ont fait remonter avec succès jusqu’au Roi des Romains (l’Empereur germanique non encore couronné) l’opposition aux impôts pour les voies publiques et les ponts voulus par l’évêque Jean de Flandre (1289-1290). Il a aussi été désigné comme arbitre par le chapitre liégeois à propos d’un point de droit canon relatif à l’excommunication (1295).

   Sa plus grande faiblesse, au regard de son biographe, semble bien avoir été l’argent. Une lettre de Renier de Orio, chanoine de Liège, le met en cause pour avoir dérobé des fonds collectés en vue de financer une nouvelle croisade (décimes), fonds déroutés ensuite pour payer la rançon du collecteur emprisonné par le seigneur de Lippe. En 1288, c’est dans le lancement d’une autre collecte, destinée à la reconstruction de la cathédrale Saint-Martin dUtrecht, mais pas très orthodoxe dans son recours aux lettres d’indulgence, que le supérieur du chapitre apparaît impliqué. S’y ajoute « la collaboration, pour ne pas dire la connivence, entretenue avec le riche prêteur Lambert de Vriese » , patricien utrechtois et bailleur de fonds du comte de Hollande, allié infidèle contre la France et surtout voisin aux convoitises menaçantes pour les terres épiscopales… A tout le moins, ceci ne préfigure guère l’ardeur qui sera mise à nettoyer Liège de ses usuriers transalpins !

P.V.

[1] « Du VIIè siècle à 1468. La cité médiévale » , dans Histoire de Liège. Une cité, une capitale, une métropole, Bruxelles-Liège, Marot – Les Grandes Conférences liégeoises, 2017, pp. 47-78 (67).

[2] « Adolphe de Waldeck, prévôt d’Utrecht (1286-1301) et futur évêque de Liège (1301-1302): un long prélude à un bref épiscopat » , dans Le Moyen Age,  t. CXXIII/1, 2017, pp. 81-111. http://revuesdbsup.cairn.info/revue-le-moyen-age.htm, Université de Liège, département des sciences historiques, histoire du Moyen Age, quai Roosevelt 1b (bâtiment A4), 4000 Liège. – Antoine Bonnivert a par ailleurs consacré à la biographie de ce personnage son mémoire de master à l’Université de Liège.