Ce qui demeure dans la construction

Les entreprises petites et moyennes n’ont cessé de jouer un rôle crucial dans le secteur en région bruxelloise depuis la fin du XIXè siècle. Elles ont aussi été et restent les mieux à même de s’insérer durablement dans le tissu urbain (XIXè-XXIè siècle)

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A gauche, Bruxelles en 1819, par le cartographe Guillaume de Wautier de Beren. A droite, la
ville en 2005, vue depuis le satellite Spot 5. (Sources: http://www.ecoles.cfwb.be/argattidegamond/Cartes%20Bruxelles/Carte%20Bruxelles%201819.htm; © Cnes 2003 – Distribution Spot Image, European Space Agency,  http://www.esa.int/spaceinimages/Images/2005/02/The_centre_of_Brussels_as_seen_from_France_s_Spot-5_satellite)

« Une capitale en chantier » : telle est devenue Bruxelles à partir du dernier tiers du XIXè siècle, selon le titre d’un livre fameux de l’écrivain Thierry Demey. Dans la seconde moitié du siècle suivant, la vague s’est faite raz de marée. La fièvre de démolition des vieux immeubles et d’édification de tours, pour affaires ou résidences, devait atteindre son point culminant avec le plan Manhattan dans le quartier Nord. Elle a suscité en réaction des mouvements de défense du cadre de vie et du patrimoine architectural.

Sans surprise, la poussée continue de  nouveaux tentacules est allée de pair avec une belle croissance des entreprises adonnées à la construction ou liées à celle-ci (fournisseurs de matériaux, transporteurs, menuisiers, carreleurs, professionnels du logement…) Aujourd’hui encore, le secteur est un des gros pourvoyeurs de jobs dans la Région de Bruxelles-Capitale, comptant quelque 30.000 salariés et indépendants à parts égales, dont plus de 35 % faiblement scolarisés (chiffres de 2013). Et si la concurrence de sociétés et de travailleurs européens, notamment de Pologne et de Roumanie, pèse ici d’un grand poids, c’est dans un contexte de déficit en demandeurs d’emploi locaux formés.

La désindustrialisation de la ville, liée depuis les années ’60 aux coûts de l’immobilier, aux déboires de la mobilité, aux normes environnementales…, a certes produit ses effets dans le monde de la brique, mais à un degré moindre que dans les autres. Alors que le recensement industriel de 1961 établissait l’existence de 4819 entreprises de bâtiment sur le territoire régional, leur nombre actuel, à savoir 4423, n’est guère moins élevé. Outre un rôle économique crucial, les dimensions petites ou moyennes expliquent en grande partie la persistance de l’ancrage urbain. Et cette réalité se présente elle-même dans une grande continuité historique. En 1896, 88 % des PME concernées œuvraient  avec moins de cinq personnes (donnée nationale). En 1961, c’était encore le cas pour 84 % (donnée nationale), et en 2014 pour plus de 70 % (donnée régionale).

C’est avec l’ambition d’éclairer ce passé, mais aussi de dégager des pistes pour un futur retour des activités dans le Pentagone et ses alentours, qu’a été mis sur pied, en 2006 à la Vrije Universiteit Brussel (VUB), un projet de recherche interdisciplinaire baptisé « Building Brussels » [1]. A terme et après évaluation, ont annoncé ses promoteurs, les résultats pourront être mis à disposition « afin de conseiller les autorités politiques sur le soutien économique au secteur de la construction » . Une attention particulière est portée, à cet égard, aux stratégies spatiales des différents acteurs.

De l’état actuel des savoirs, en effet, il ressort qu’à partir d’une certaine taille, l’enracinement au cœur de la cité devient problématique pour les bâtisseurs autant que pour les autres producteurs de biens et prestataires de services. Ainsi l’entreprise Louis De Waele, fondée en 1867, passe-t-elle dès 1870 de son petit atelier loué dans le vieux port au centre-ville à un terrain propre acquis à Molenbeek-Saint-Jean, près du canal Anvers-Bruxelles-Charleroi qui lui assure un approvisionnement en troncs d’arbres à bon compte. L’expansion de la société se poursuivant, elle déménage de nouveau en 1889 pour le tout proche boulevard Léopold II, nouvellement aménagé, où elle peut disposer de plus d’espace.

C’est aussi la bonne fortune qui pousse la famille de fournisseurs de bois Lochten à occuper des implantations successives à Bruxelles (1887) puis à Schaerbeek (1890) – également en connexion avec le canal – où un petit-fils du fondateur crée un deuxième commerce (1923), avant qu’un troisième soit ouvert par un autre petit-fils à Molenbeek (1935). Par la suite et pendant plusieurs décennies, ces localisations demeurent inchangées, les Lochten ayant acquis une position nodale dans leur environnement immédiat. Mais les flambées immobilières finissent par avoir raison de cet attachement. En 2011, la maison mère s’établit dans une zone industrielle à Forest et en 2017, les anciens magasins sont démolis. Les parcelles désaffectées deviennent résidentielles.

A l’opposé de ces cas, les plus petites firmes se révèlent géographiquement plus stables, ce qui s’explique aisément par leur compatibilité avec l’habitat densifié sous l’effet de l’évolution démographique. Moins on prend de place et moins on génère de nuisances, moins on est sujet à plaintes dans les enquêtes de commodo et incommodo. Ainsi la menuiserie Pierre De Groef, qui a eu le temps de changer de mains depuis sa naissance en 1894, n’a-t-elle en revanche pas bougé d’un iota: son atelier est toujours actif rue Dillens à Ixelles. La nature même du travail, qui s’effectue sur le terrain et non en usine, accentue la tendance. « La haute intensivité de travail et les économies d’échelle limitées au sein du processus de construction impliquent un secteur où la petite entreprise domine » , observent les chercheurs de la VUB. Même les entreprises d’une seule personne sont ici nombreuses. Quant aux choix de lieux, ils sont largement tributaires des spécialités et de la clientèle. Les scieries et les grossistes en bois ont ainsi emménagé à proximité du canal ou des gares de chemins de fer, réduisant de la sorte les coûts du transport de leurs matières premières, alors que les menuisiers et les fabricants de meubles, qui ne requièrent pas beaucoup d’espace – parfois une simple annexe de leur logement –, ont trouvé à s’insérer dans le tissu urbain des communes de la banlieue Est, comme Ixelles où vivent les plus aisés des acheteurs potentiels.

Au nombre des leçons préliminaires du groupe Building Brussels figure aussi l’intérêt qu’ont les sociétés des différents sous-secteurs à « voisiner » . Le traitement cartographique des sources permet d’identifier les zones affectées avant le début des années ’80 et présentant aujourd’hui un important taux d’occupation, comme la place Flagey à Ixelles et le canal à Anderlecht. Mais le constat n’est pas univoque: la concentration d’entreprises à Jette, telle qu’elle ressort de la base de données de la Banque-Carrefour des entreprises en 2016, n’apparaît pas dans l’inventaire du patrimoine industriel de 1981.

Ce qui demeure bel est bien, en revanche, c’est la forte demande pour le marché intérieur et la difficulté d’y répondre. Les formations de jour à temps plein fournissent actuellement une centaine d’ouvriers du bâtiment par an, alors que la Confédération Construction Bruxelles-Capitale évalue les besoins à un contingent annuel de 1200. Ce décalage était déjà déploré dans les années ’60… En cette matière comme en d’autres, bien des nuances sont à apporter à la définition qu’Henri Pirenne proposait de l’historien: un homme qui se rend compte que les choses changent et se demande pourquoi. Les permanences ne méritent pas moins que les mutations d’être relevées et expliquées.

P.V.

[1] Sarah De BOECK, Matthijs DEGRAEVE & Frederik VANDYCK, « Building Brussels. Een interdisciplinair onderzoek naar de Brusselse bouwsector, 1795-2015 » , dans Stadsgeschiedenis, 13, jaargang 2018, n° 1, pp. 41-58.
https://www.uantwerpen.be/nl/projecten/tijdschrift-stadsgeschiedenis/, Grote Kauwenberg 18, 2000 Antwerpen.

 

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