Les bruits dans la ville, ce souci séculaire

A travers le cas d’Anvers, il apparaît que les citadins se sont toujours plaints des nuisances sonores, même si certaines ont changé de nature avec la révolution industrielle. La sensibilité à cette pollution varie surtout selon les lieux et la bonne ou mauvaise réputation de ceux qui la produisent (XVIè, XIXè siècles)

La représentation courante de la ville « populeuse et bruyante » se vérifie-t-elle toujours et partout ? Les historiens qui l’ont approchée divergent sur cette question éminemment complexe en ce qu’elle touche au vécu, à l’univers mental des collectivités comme à la subjectivité de tout un chacun. Les travaux de baccalauréat de Margo Buelens-Terryn et Christophe De Coster (Universiteit Antwerpen) situent leurs auteurs parmi ceux qui mettent à mal l’idée d’une croissance linéaire, au cours du temps, du concept de pollution sonore, avec la quête des stratégies visant à la réduire. A travers l’étude du cas d’Anvers, les chercheurs soutiennent, en particulier, que l’opposition entre époques préindustrielle et industrielle est à nuancer. Deux périodes de croissances économique et démographique ont été plus particulièrement envisagées: le XVIè siècle jusqu’à la fin du soulèvement calviniste (1585) et le XIXè jusqu’à la « Belle Epoque » [1].

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Le commerce florissant et l’affluence ont conduit à ouvrir à Anvers, en 1517, un deuxième marché aux bœufs, près de la porte Rouge, représenté ici dans un tableau de Peter van Bredael (v. 1670-1690). (Source: Musée royal des Beaux-Arts, Anvers, inv. 784, dans « La ville en Flandre. Culture et société 1477-1787 » , dir. Jan Van der Stock, Bruxelles, Crédit communal – Vlaamse Gemeenschap, Administratie Externe Betrekkingen, 1991, pp. 367-368)

Entre les deux, certes, s’impose la réalité d’un pouvoir et d’un contrôle étatiques renforcés. Des différences apparaissent en outre, bien évidemment, quant à la nature des activités productives jugées dérangeantes. Aux temps modernes, les requêtes et pétitions suscitées par la présence de centaines de métiers à tisser conduisent les autorités de la cité scaldéenne à réglementer – mais avec un succès variable – les heures pendant lesquelles les travailleurs du textile, parmi d’autres, peuvent être en service. En 1583, des habitants récriminent contre un atelier d’armuriers qui, « du matin au soir, par le forgeage et le battage des armures, font un vacarme insupportable et des hurlements » [2]. Trois cents ans après, les fabriques ont changé ou se sont déplacées.

A considérer les autres catégories de nuisances, en revanche, on observera plus de continuités que de ruptures. Sont ainsi dans le collimateur, pour les contemporains de Philippe II comme pour ceux de Léopold Ier, les tavernes et les bordels, les enfants et leurs jeux, les cris de la rue (commerçants, mendiants, disputes…), la musique et les chants, les animaux (aboiements des chiens, sabots des chevaux…) ou encore les armes à feu.

Bistrots et maisons de prostitution sont désignés dans les plaintes en termes pratiquement interchangeables. Au XVIè siècle, ils apparaissent aussi – et ce n’est pas anodin dans le contexte de l’époque – comme des lieux de subversion religieuse. La mauvaise réputation ne les quittera pas. Au XIXè siècle, le tapage nocturne est fréquemment associé à des « pratiques réprouvées » . Pour limiter les torts causés aux bonnes mœurs comme à la quiétude du voisinage, la cloche de la Ville retentit à l’heure de fermeture des débits de boissons (11 heures jusqu’en 1875, minuit ensuite). Mais l’abondance des procès-verbaux dressés contre les récalcitrants récidivistes atteste de l’effet mitigé de la mesure. En février 1880, Francisca Van Lens, une aubergiste âgée de 51 ans, est prise cinq fois en neuf jours en flagrant délit de n’avoir pas respecté l’extinction des feux. Sa collègue Rosalie De Boeck, 36 ans, collectionne quant à elle six P.-V. pour la même raison entre le 14 février et le 4 mars. Etc.

La même conjonction, dans la population comme parmi les dirigeants, entre le souci de la moralité publique et la lutte contre le bruit sous-tend les dispositions visant les musiciens, chanteurs et déclamateurs de rue. Il s’agit notamment d’empêcher que des crudités soient entendues à proximité des lieux de culte. En 1604, la commune interdit les « mauvais cris » et les « propos scandaleux contre Dieu » . En 1905, la catégorie « chants indécents » dans les verbalisations de la police relève du même ordre d’idées. Ainsi que le notent nos deux historiens, « les plaintes pour nuisances sonores ne dépendent pas tant de la nature du bruit que de ceux qui le produisent » . Le XIXè siècle voit en outre les salles de concert et les orgues de Barbarie monter en importance, la musique de rue étant soumise à autorisation. Mais les Anversois de l’époque déplorent autant que leurs ancêtres le vacarme provoqué par les marchés et, tard le soir ou pendant la nuit, par les fêtards et autres querelleurs. Un règlement de police de 1862 fixe les heures d’ouverture et de fermeture des installations de commerçants ambulants. Sont proscrits « toutes les altercations bruyantes, tous les attroupements qui perturberaient l’ordre ou gêneraient le marché » [3]. Les références au bruit comme tel, hors d’autres considérations, restent toutefois sporadiques dans les décisions des autorités urbaines et les agents s’en tiennent souvent à un avertissement sans établir un P.-V.

Quantitativement, le XVIè siècle et la fin du XIXè constituent des pics dans les manifestations de mal-être auditif au sein de la Métropole. Les sensibilités peuvent se modifier: ainsi l’attention aux violences verbales s’est-elle apparemment relâchée au XVIIè siècle et ultérieurement. Mais les deux périodes où les quantités de décibels engendrent le plus de doléances et de sanctions sont aussi et surtout marquées par un essor économique, une pression migratoire, une expansion de l’espace citadin et des tensions sociales.

A ces données conjoncturelles s’ajoute, par ailleurs, une grande variabilité des perceptions selon les lieux. Aux temps modernes, les requêtes proviennent davantage des quartiers à valeurs locatives élevées ainsi que du centre de la ville. On y souffre pourtant moins de la proximité de la proto-industrie ou des estaminets et encore moins des bordels, mais on y a certainement davantage de moyens et d’influence pour faire inscrire un problème à l’agenda du corps municipal. La présentation d’une requête en groupe (de marchands, de clercs, de propriétaires…) constitue un autre moyen d’en accroître le poids tout en en partageant le coût. Par comparaison, le XIXè siècle a vu beaucoup plus d’hétérogénéité se développer dans un contexte de transformations rapides. Au cœur commercial du vieil Anvers, proche du port et des activités qui lui sont liées, ce sont les auberges qui font sans surprise les frais de la grande majorité (82,4 %) des procès-verbaux épluchés pour la présente étude. Le contraste est total avec le secteur du Meir, bourgeois, attirant les commerces, les banques et les professions indépendantes. Les trois quarts (75,8 %) des verbalisés l’y sont pour tapage nocturne, alors qu’on n’y compte que 9 % d’auberges épinglées pour n’avoir pas respecté l’heure de fermeture. Difficile, toutefois, de faire ici la part des stéréotypes nourris à l’égard du populo, d’une éventuelle plus grande attention de la police à la quiétude de la gentry et des problèmes structurels réellement posés par les noctambules. La gare et ses environs avec l’avenue De Keyser (Keyserlei), comprenant beaucoup d’horecas et devenant un deuxième centre-ville à partir des années 1860, se mettent, quant au bruit, à ressembler singulièrement au premier, avec une proportion quasi identique (81,3 %) d’infractions contre le calme imputées aux auberges.

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La gare et ses environs avec l’avenue De Keyser deviennent un deuxième centre-ville à partir des années 1860. (Source: Jan LAMPO, « Fantomen. Emmanuel De Bom en Clara Gaesch (Antwerpen, 1891-1895) » , 2015, https://janlampo.com/category/bom-emmanuel-de/)

Dans ses conclusions, le duo universitaire privilégie l’idée d’une instrumentalisation séculaire de la lutte contre la pollution sonore en vue de stigmatiser et réprimer les comportements et les groupes déviants (à bon ou mauvais escient est une autre question). Même si d’autres fonctions ont mérité d’être soulignées, comme la solidarité entre riverains forgée ou renforcée par les mobilisations contre les nuisances, il y a assurément des profils récurrents parmi les individus considérés comme les fauteurs de troubles aux oreilles. Les enfants et les jeunes,  par exemple, sont montrés du doigt sans fard dans le ban de 1591 qui leur interdit de continuer « à faire du tapage, crier, jouer, répandre des rumeurs, se battre, donner des coups, jeter (ou casser) » [4]. Et quand sont visés des vecteurs de la prostitution, de l’ivresse publique ou de violences en tout genre, ils le sont évidemment pour des méfaits qui ne sont pas que sonores. Les éléments étrangers, par leur origine ou leur religion, peuvent aussi apparaître à l’origine d’embarras de diverses natures. En revanche, on s’exprime en termes plus mesurés quand sont en cause des acteurs économiques dont les occupations, pour bruyantes qu’elles soient, contribuent néanmoins au bien commun de la ville.

Relevons enfin, pour ce qu’elle a peut-être de révélateur, cette difficulté mentionnée à propos d’une des principales sources mises à contribution dans ce travail: « Sur la base des procès-verbaux de l’Anvers du XIXè siècle, en raison de leur concision et leur rigidité, les mécanismes d’in- et d’exclusion s’avèrent plus difficiles à inférer » . Une formulation qui invite à se demander s’il s’agissait bien encore d’une hypothèse de travail ou plutôt d’un postulat…

P.V.

[1] Margo BUELENS-TERRYN & Christophe De COSTER, « Mag het iets stiller ? De bestrijding van geluidshinder te Antwerpen, 1540-1910 » ,  dans Stadsgeschiedenis, jaargang 13, n° 2, 2018, pp. 89-113. www.stadsgeschiedenis.be, Grote Kauwenberg 18 S.D.309, 2000 Antwerpen.

[2] « Van smorgens tot savonts door het smeden en[de] cloppen van[de] harnass[chen] een onverdrachelyck gheclanck en[de] ghetiers maeken » .

[3] « Alle luidruchtige woordenwisselingen, alle samenscholingen die de orde zouden verstoren of den verkoop hinderen » .

[4] « Te tieren, roepen, spelen, gerucht maecken, vechten, stooten, smyten » .

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