Civilisation, exploitation, exactions…: le Congo léopoldien (2)

La protection des indigènes était inscrite dans la législation de l’Etat indépendant. Mais l’autorité centrale, incapable de contrôler l’ensemble du territoire, n’a pas pu empêcher les abus et les violences d’Européens comme d’Africains. L’unification du pays et l’amorce de son développement n’en sont pas moins l’héritage de cette époque (1885-1908)

Leopold II des Belges
Léopold II souverain absolu du Congo ? En théorie seulement. Sur le terrain, les relais ont largement fait défaut. (Source: Rue des Archives / PVDE, https://www.bridgemanimages.us/en-US/search?filter_text=Leopold%20II&filter_group=all&filter_region=BEL&sort=most_popular)

Le 14 septembre 1908, Albert Lantonnois van Rode, vice-gouverneur général de l’Etat indépendant du Congo (EIC), adresse à Bruxelles une liste des agents contre lesquels une instruction judiciaire a été ouverte. Cela donne, commente-t-il en substance, l’impression que les abus sont devenus bien ordinaires. Les dévoyés sont particulièrement nombreux au Kasaï (Zana Etambala, pp. 114-117) [1].

Dans un ouvrage publié en 1898, le docteur Raymond Rihoux relate les propos d’un chef de poste de l’Etat à Nkutu (district du Lac Léopold-II), lequel s’est vanté, au retour d’une expédition décidée à la suite d’une révolte, d’avoir avec ses meilleurs tireurs tué deux ou trois hommes dans chaque village de la région. Sans faire de blessés: l’ordre a été donné de « viser le cœur »  (Zana Etambala, p. 166).

En 1904, Alfred Scrivener, de la British Baptist Missionary Society, dénonce le travail forcé et le régime de terreur instaurés dans l’actuelle province de Maï Ndombé par le sous-lieutenant de la Force publique (police) Charles Massard. Celui-ci sera poursuivi mais non condamné, faute de preuves diront les uns, ou parce qu’on a voulu éviter le procès d’un système selon les autres (Zana Etambala, pp. 179-185). Dans le contexte des concurrences coloniales et religieuses, un témoignage anglo-saxon et protestant peut certes être sujet à caution. Mais quand le gouverneur général Théophile Wahis interdit les incendies de villages par représailles, il reconnaît à tout le moins qu’ils existent. Et son ordre n’est pas nécessairement suivi partout…

Les « mains coupées » – ou d’autres parties – constituent une autre accusation récurrente portée à l’encontre de l’EIC. Celui-ci n’en a cependant pas l’apanage. L’usage de l’amputation des ennemis tués – pour servir de preuve du bon usage des munitions – est mentionné en Sierra Leone britannique comme au Cameroun allemand. Dans le cadre de l’administration léopoldienne, il est resté circonscrit à la seconde moitié des années 1890 et au district de l’Equateur dirigé par l’officier Victor Fiévez. Celui-ci sera relevé de son commandement territorial à la suite des révélations parues dans la presse sur ces pratiques. Et son successeur s’appliquera à « faire cesser cet odieux régime » . Mais Fiévez et ses subalternes iront sévir ailleurs, sur le territoire concédé à la Société anversoise de commerce au Congo, où seront commises des exactions inouïes (Plasman, pp. 102, 127-128).

Si les régions caoutchoutière de l’Equateur, du Kasaï et de l’Oubangui-Uélé ainsi que le chantier du chemin de fer du Bas-Congo sont régulièrement désignés comme des espaces de violences, celles-ci naissent aussi des affrontements avec des troupes irrégulières, des bandes arabisées, des satrapes locaux comme M’Siri au Katanga. S’y ajoutent les brutalités domestiques d’Européens contre leurs boys ou leurs ouvriers ainsi que les méfaits liés à la licence sexuelle (maîtresses, prostitution, viols…), l’éloignement et l’exotisme favorisant l’estompement des normes chez les plus faibles de caractère.

Les agissements d’Africains passés au service lucratif des Blancs pèsent aussi lourd dans la balance. Le 30 mai 1899, une circulaire du gouvernement de l’Etat indépendant, établi à Boma, met en cause les soldats noirs qui se sont mués en tyranneaux terrorisant leurs frères de race (Plasman, p. 111). Nombre d’officiers ferment toutefois les yeux devant les pillages et les viols de leurs auxiliaires autochtones. Le massacre commis au royaume Kuba par les Zappo Zap, opérant comme mercenaires tout en se livrant au trafic d’esclaves, de caoutchouc et d’ivoire, fait l’objet d’un rapport du missionnaire presbytérien William Henry Sheppard, publié le 5 janvier 1900 par le New York Times (Zana Etambala,  pp. 56-61). Le capitaine Alphonse Jacques, qui s’illustrera devant Dixmude pendant la Première Guerre mondiale, fait autrement face aux haines intracongolaises. Chargé d’organiser le district du Lac Léopold-II dans les années 1895-1898, il voit plusieurs villages venir mendier sa protection notamment contre les Bobangi, « considérés comme les ennemis furieux de l’Etat indépendant du Congo mais aussi des autres ethnies autochtones » , ainsi que contre les Kundu (appelés aujourd’hui les Ekonda) qui enlèvent les hommes pour en faire des esclaves (Zana Etambala, pp. 152-153).

Jamais, il va sans dire, le sang n’a coulé sur ordre venu de Bruxelles ou de « l’état-major » de Boma. Jamais non plus on n’a pu arbitrairement emprisonner, torturer, assassiner… sous le couvert de la loi. Tout au contraire: en 1906, dans une lettre à Théophile Wahis, Félicien Cattier, juriste et professeur à l’Université libre de Bruxelles, par ailleurs critique sévère des entreprises d’outre-mer, écrit que « nul Etat, peut-être, ne formula jamais, pour la protection des indigènes et l’amélioration de leur sort, une législation plus théoriquement parfaite. Le Congo fût devenu un véritable paradis terrestre si elle avait été à demi respectée » (cité in Plasman, pp. 128-129). Mais le pouvoir du Roi-Souverain, absolu sur papier, manque de relais sur le terrain. Dans une immense partie du territoire congolais, l’administration, représentée par les commissaires de district, ne peut exercer son influence que sur l’environnement immédiat des quelques centaines de postes localisés aux endroits stratégiques, le long des routes commerciales et des voies navigables. Ailleurs, les potentats locaux et les sociétés concessionnaires ont pratiquement les coudées franches. Il s’agit d’un de ces cas, nullement rares dans l’histoire, où ce n’est pas l’Etat qui opprime, mais son manque de capacité.

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Le vice-gouverneur Félix Fuchs, qui sera plus tard gouverneur général du Congo belge, est ici assis au centre du banc, entouré de fonctionnaires et de ses serviteurs. (Source: Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren; Plasman, pp. 96-97)

Pour les acteurs publics, le champ est aussi libre que pour les privés. En règle générale, jusqu’au début du XXè siècle, les hauts fonctionnaires, qui sont le plus souvent des officiers, ont la volonté d’obéir aux directives politiques venues de Bruxelles. Mais entre l’énorme marge d’interprétation dont ils disposent et la transgression pure et simple, la frontière peut s’avérer des plus floues. C’est ainsi, note Pierre-Luc Plasman, que « plusieurs d’entre eux ont conduit l’EIC dans une voie qu’il n’a pas choisie, comme le conflit avec les trafiquants afro-arabes ou encore le déferlement de violence dans la récolte du caoutchouc » (p. 226). Sans doute ce dernier est-il survenu « dans un contexte d’incitation permanente à accroître la production » (ibid.), avec primes à l’appui sur les quantités réalisées. Si les situations ont pu varier grandement d’une région à l’autre, on n’a en tout cas pas mesuré les dangers engendrés par l’apparition d’une série de zones d’anarchie, de non-droit.

Quant au bilan en vies humaines, aucun chercheur sérieux ne soutient le chiffre de dix millions de morts ou la proportion d’une moitié de la population autochtone disparue, que véhiculent les proses propagandistes ou journalistiques évoquées précédemment. Il est vrai qu’un déficit démographique a pu être enregistré, difficilement mesurable – faute de recensement au Congo avant 1924 – et imputable à des causes qui sont, elles, connues et multiples: l’esclavagisme précolonial, les guerres de conquête, les conflits interethniques, le travail forcé, les épidémies (dont la maladie du sommeil), les pathologies vénériennes… Les épidémies, note Pierre-Luc Plasman, « se sont d’abord diffusées grâce aux voies de pénétration employées par les conquérants. Or, elles jouent un rôle crucial dans l’importance de la dénatalité dans le phénomène de dépopulation au Congo colonial. Ainsi, l’avortement dénoncé par les acteurs coloniaux est en réalité la conséquence tragique de la stérilité provoquée par les maladies vénériennes, telles la syphilis ou la blennorragie. Ce phénomène est apparu avec les incursions esclavagistes dans les années 1860. Elle émerge au Maniema, puis dans l’Uélé, le Sankuru, la Tshuapa et l’Equateur, soit dans les régions productrices de caoutchouc. Dans les régions du centre-est du Congo, près de la moitié des femmes nées avant 1900 n’ont pas mis au monde un enfant en vie. Le phénomène s’amplifie avec la conquête coloniale et perdure jusqu’après la Seconde Guerre mondiale » (pp. 206-207, cfr aussi pp. 226-227).

Les apports positifs de la colonisation, que ce soit en matière de niveau de vie, de soins de santé, d’instruction, de sécurité… ont certes mis du temps à se concrétiser dans nos terres africaines. Quand le prince Albert se rend au Congo en 1909, ses constats sont acerbes: « Le travail en Afrique, l’or à Bruxelles, voilà la devise de l’État indépendant » , écrit notamment le futur Albert Ier. Mais l’autre plateau de la balance n’est pas vide, loin s’en faut. Jean-Pierre Nzeza Kabu Zex-Kongo sait notamment gré à Léopold II d’avoir doté le pays de frontières sûres, de lui avoir donné une « leçon de leadership » dont ses élites actuelles gagneraient à s’inspirer (pp. 148 svtes), d’avoir initié le développement des ressources qui en fera en 1960 « un pays émergent, premier de sa classe » (p. 137), ainsi que d’avoir unifié ses ethnies (plus de 500) autour d’une culture, d’une défense, d’une administration et d’une loi communes. Décisifs, pour ce dernier point, ont été la diffusion de l’enseignement, de la langue française et de « la fraternité chrétienne » qui permet « de transcender (dépasser) le cadre tribal ou ethnique traditionnel » (p. 83).

De toutes ces réalisations, « les Congolais profitent largement aujourd’hui ou pourraient encore davantage tirer profit avec une bonne gouvernance » (p. 18), écrit encore le chercheur. Une importante partie de son ouvrage vise à démontrer, pour autant que ce soit nécessaire, qu’ils sont très loin du compte aujourd’hui…

P.V.

[1] Pour les références des travaux auxquels il est ici fait écho, voir le premier paragraphe et les trois premières notes infra de l’article précédent.

4 réflexions sur « Civilisation, exploitation, exactions…: le Congo léopoldien (2) »

  1. Merci pour cette synthèse magistrale et toute en nuances. J’aurais aimé qu’elle inspire un peu plus la rénovation du musée de Tervuren, lequel a souvent privilégié le « mea culpa » vis-à-vis de l’entreprise coloniale plutôt qu’un certain devoir de mémoire.

    Pour le reste, il est toujours déroutant de lire la biographie des acteurs concernés dans la BBOM (https://www.kaowarsom.be/fr/bbom) On y lit pour Victor Fievez « … l’exquise bonté avec laquelle il avait accompli son œuvre civilisatrice au Congo avait été judicieusement mise en relief par les noirs qui l’avaient surnommé Tâta (père) »…

    Ceci étant-dit, je ne pense pas qu’il soit de notre devoir de réécrire une biographie datant de 1951 avec d’autres mots. Le travail des historiens que vous mentionnez est là pour apporter les nuances indispensables.

    Eric Pirard, Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer

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    1. Merci pour cette appréciation et ces observations. Et tout à fait d’accord avec vous à propos du musée de Tervuren (qui a étrangement troqué son nom de musée de l’Afrique centrale pour celui d’AfricaMuseum, alors qu’il n’y a presque rien, dans ce qui est exposé, qui ne provienne du Congo). On est passé d’un excès d’hagiographie, peut-être, à un excès de culpabilisation, sûrement !

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