De tous les peuples de la Gaule…

L’éloge de la bravoure des Belges par Jules César ainsi que ses descriptions des lieux et des peuples ont alimenté le patriotisme bien avant le XIXè siècle « nationalitaire » et romantique. Dès l’époque bourguignonne, des lettrés et des érudits ont cherché dans ce passé lointain l’unité précoce et la constance résistante de notre histoire

« La Garonne sépare les Celtes [Gaulois] des Aquitains, la Marne et la Seine les séparent des Belges. De tous ces peuples, les Belges sont les plus braves, parce qu’ils sont les plus éloignés de la culture et de la civilisation de la Province [romaine]… » L’historien Jean Lejeune, qui fut un de mes professeurs à l’Université de Liège, rapportait volontiers l’anecdote de l’écrivain Charles Bernard dont le professeur de latin, arrivé à ce passage célèbre des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César [1], ajoutait: « Debout, Messieurs, saluez!  » [2]

Bien qu’elles ne soient ni scientifiquement, ni politiquement correctes, les filiations établies entre les Gaulois et les Français, les Germains et les Allemands, les Helvètes et les Suisses, les Romains et les Italiens… ou les Belges et les Belges ont la vie dure. Il est courant d’en rechercher l’origine dans l’historiographie romantique du XIXè siècle. Il faut en réalité remonter le courant beaucoup plus loin, ainsi que l’a établi un travail de fin d’études présenté à la Katholieke Universiteit Leuven [3].

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La statue du chef éburon Ambiorix sur la Grand-Place de Tongres, « la plus vieille ville de Belgique », due au sculpteur français Jules Bertin en 1866. (Source: ArtMechanic, 2002, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Ambiorix.jpg?uselang=fr)

De l’âge d’or des nationalités, il est vrai, nous vient une impressionnante statuaire consacrée aux grandes figures du passé. Les principaux chefs des « plus braves » , Ambiorix et Boduognat, ont ainsi été dressés, l’un à Tongres (1866), l’autre moins durablement à Anvers (1861), en tant que précurseurs de l’indépendance de la Belgique, célébrés aussi par le monde des lettres. On notera que l’identification de « la plus vieille ville de Belgique » à la capitale des Eburons est sujette à caution, mais qu’importait! Dans le cadre des festivités qui accompagnèrent l’inauguration du monument tongrois, en présence du couple royal, une « ode patriotique » non impérissable, due à Ferdinand Caïmo, relia l’Antiquité et le présent en ces termes:

« Et l’histoire inscrira que sous Léopold deux
les fils d’Ambiorix vivaient libres, heureux!  » (cité p. 10, n. 25)

Cette ferveur a laissé des traces de nos jours. N’a-t-on pas vu Ambiorix arriver à la quatrième place lors d’une élection du « plus grand des Belges » organisée par la radio-télévision publique flamande (VRT) en 2005 ? Mais des visions à rebours ont aussi fait leur chemin. La plus radicale sans doute, qui fait des Tongres rien moins que des « collaborateurs des Romains » , a trouvé à s’exprimer jusqu’au saint des saints en la matière qu’est le Musée gallo-romain, avec l’appui d’un chef de service, l’historien Robert Nouwen. Celui-ci a publié en 1997 sa théorie iconoclaste, combattue en revanche par l’archéologue Willy Vanvinckenroye. Le premier tirait argument du silence de César et des autres sources au cours du siècle ultérieur, signe selon lui qu’il s’agissait de tribus acquises à la cause. Le second lui a opposé le soutien apporté à la révolte des Bataves (68-69) par les Tongres, « un peuple qui, dès qu’il en eut la possibilité, n’a jamais hésité à se défaire de l’occupant romain » (cité p. 17).

Dans les décennies qui suivirent la Révolution de 1830, le « fortissimi sunt Belgae » fut réitéré sans contradiction et à satiété dans notre récit national, auquel il fournissait un concept d’unité antérieure à l’histoire complexe des Pays-Bas méridionaux ainsi qu’une clé de lecture de la résistance continue aux « occupations » espagnole, autrichienne, française, hollandaise… L’argumentaire est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est son déploiement dès l’époque bourguignonne. Des savants au service de la cour, tels Jean Mansel et Jean du Chesne, présentèrent alors la Gallia Belgica comme une préfiguration du domaine que les ducs s’appliquaient à unifier.

Le processus n’est en rien spécifique à nos provinces. Depuis la Renaissance, des préférences nationales ou régionales se sont exprimées dans de nombreuses gloses du De Bello Gallico, émanant de toutes les contrées où le conquérant romain mena ses campagnes entre 58 et 51 av. J-C. Wouter Vangrieken décèle les partialités notamment dans les citations plus nombreuses d’érudits « de chez nous » ou encore dans « un déséquilibre quant au volume du commentaire entre les passages qui sont de plus grande ou de moindre importance pour « l’histoire nationale » (p. 109). Le degré de patriotisme qui se manifestait en marge de l’écrit césarien n’était cependant pas partout identique. L’historien situe à cet égard les auteurs français et ceux de nos Pays-Bas (Nord et Sud) dans une position médiane entre les plus nationalistes (les suisses, alors en pleine affirmation) et ceux qui ne l’étaient guère (les allemands et les anglais, moins concernés par le texte). Mais il faut aussi compter avec de grandes variations individuelles.

Dans tous les cas, les interprètes ont eu – et ont toujours – matière à discussions infinies sur la signification de tels ou tels noms ou indications géographiques, alors que les erreurs dans ces domaines sont légion chez César (!). Par celui-ci, on sait que la Belgique actuelle s’étend sur une partie seulement du territoire occupé par les Belges antiques, grosso modo entre Rhin, Seine et Marne. La province de Gaule Belgique, telle que définie au temps de Tibère, comportait dix-sept communautés politiques (civitates) dont trois seulement étaient incluses dans l’espace belge présent: la Civitas Menapiorum, la Civitas Nerviorum et la Civitas Tungrorum. Leurs frontières sont difficiles à délimiter précisément et ce flou a donné d’autant plus de latitude à l’herméneutique des temps modernes.

Sa tentation la plus fréquente consiste à vouloir trouver aux configurations contemporaines une origine ou une justification aussi lointaines que possible. Ainsi pour le rapport qu’établit, entre les Belges gaulois et « nous » , un Dionysius Vossius, fils de l’humaniste hollandais Gerardus Johannis, dans un commentaire daté des environs de 1630. Appui y est pris sur les travaux du géographe et historien Philip Cluwer, qui délimite le territoire du Belgium « avec la Seine et l’Oise, de là par une ligne de l’Oise à la Sambre et de la Sambre à la mer, et finalement il sépare par une ligne droite les Belges des Calètes et des Véliocasses » (cité p. 19). Les terres des Calètes et des Véliocasses correspondent aux actuels pays de Caux et de Bray et au cours inférieur de la Seine. Si c’est le hasard, il a donc bien fait les choses puisque la description concorde avec la répartition de l’antique Gallia Belgica entre le royaume de France et les grands Pays-Bas (dont la séparation sera consommée en 1648). Cambrai, l’Artois et la Flandre française sont alors toujours inclus dans ces derniers: Louis XIV n’est pas encore passé par là…

A la même époque, le juriste et conseiller anversois Jan Brant (ou Joannes Brantius), par ailleurs beau-père de Rubens, précise en préface de ses Ad C. Iulii Caesaris Commentarios notae politicae et criticae (1606) que les commentaires qu’il a traités de préférence « sont assez proches des affaires qui nous concernent » . Il s’adresse aussi aux autorités de sa ville qui « gèrent les affaires belges » ( « Res Belgas curant » ). Et dans une de ses premières notes, il qualifie la phrase fameuse du général vainqueur de « praeclarum Belgarum elogium » (cités pp. 21-22). Mais la tonalité d’ensemble du travail est plus érudite que patriotique. Ne l’émaillent que quelques rappels de « nos ancêtres les Belges » (p. 23).

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Portrait d’Ortelius par Rubens. (Source: Plantijn-Moretus Museum, Antwerpen, http://www.orteliusmaps.com/essays/mapcollector1995.htm)

Le cartographe Abraham Ortelius a lui aussi laissé une édition de La guerre des Gaules, sous l’intitulé C. Iulii Caesaris Omnia quae extant (1593), où le plus significatif se niche dans la nomenclature explicative des termes géographiques et ethnographiques utilisés par César. La volonté d’identifier les noms anciens aux actuels y est patente, avec un intérêt plus marqué pour les lieux et les peuples « belges » . Les informations fournies à l’entrée « Belgium » sont ainsi beaucoup plus étoffées qu’aux entrées « Galli » ou « Celtae » , par exemple. De plus près, Vangrieken relève chez l’auteur du Theatrum Orbis Terrarum un accent mis davantage encore sur les localisations de langues ou de dialectes thiois (néerlandophones), parmi lesquelles sa propre ville d’Anvers et son duché de Brabant ont droit à la plus sourcilleuse attention. Ainsi, à l’article « Menapii » , réfute-t-il – en parlant de lui à la troisième personne – les lectures de l’Italien Raimundo Marliano et du Liégeois Hubert Thomas qui « ont estimé qu’il s’agissait de populations de la Gueldre, du Juliers et de Clèves, Ortelius pense Brabançons et Flamands » (cité p. 24). Ainsi, aussi, fait-il de Saint-Trond, « bonne ville » très disputée de la principauté de Liège, une « ville brabançonne dans le diocèse de Liège » (cité p. 26).

Reflets d’une quête d’identité et d’antériorité déjà bien affirmée, les documents à la base de la présente étude ne font toutefois pas état d’une composante qui sera donnée pour majeure au XIXè siècle, à savoir celle du métissage des cultures. Métissage précoce pour les théoriciens de notre nationalité qui défendront l’idée d’une fusion celto-germanique avant les Romains. Plus que celle d’une dualité – les descendants des Germains dans le Nord et ceux des Gaulois dans le Sud – cette représentation d’une originalité belge fournira un argument précieux au moment où les prétentions françaises, particulièrement sous Napoléon III, constitueront pour le jeune Etat une menace à peine voilée. Après 1914, bien sûr, notre part commune de germanité sera moins volontiers revendiquée.

Il ressort en tout cas de ce mémoire de master, et selon les termes de son auteur (p. 109), que depuis très longtemps, « la notion de patrie et la propension au patriotisme sont inscrits très profondément dans la nature humaine » .

P.V.

[1] Livre premier, I, cité d’après la traduction de Jean Rolland, Bruxelles, Le Livre d’enseignement, 1959.

[2] Jean LEJEUNE, Notes sur l’histoire de la Belgique, Liège, Faculté de philosophie et lettres, s.d. (cours suivi en 1973-1974), p. 6.

[3] Wouter VANGRIEKEN, Nationalistische Caesarreceptie in de commentaartraditie. Patriottische accaparatie van « De Bello Gallico » en haar aanwezigheid bij commentatoren en teksteditoren in 16e, 17e en 18e eeuw, Leuven, KULeuven, faculteit letteren, 2017, xiv-128 pp.,
https://www.scriptiebank.be/sites/default/files/thesis/2017-09/Vangrieken_Wouter_Masterproef.pdf (en libre accès).

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