La Résistance belge dans le brouillard

La petite minorité qui s’y est engagée pouvait être fière du bilan de ses actions. Mais les clivages politiques et linguistiques ainsi que l’absence de coordination à l’échelle nationale ont fait obstacle à son inscription dans la mémoire collective. Deux historiens renommés appellent à la ressortir des oubliettes (1940-1944)

« Le rôle de la Résistance au cours de la Deuxième Guerre mondiale n’est pas ancré dans la mémoire collective des Belges comme il l’est chez leurs voisins français et néerlandais. L’héritage politique et moral de la Résistance est même largement oublié en Belgique » . Les récentes célébrations en mode mineur du septante-cinquième anniversaire de la victoire n’ont pas démenti ce constat dressé avec regret par Bruno De Wever, professeur à l’Université de Gand, et Nico Wouters, responsable du Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CegeSoma) [1].

Pour expliquer pareil déficit de reconnaissance, plusieurs raisons peuvent être invoquées: la superposition des souvenirs des deux conflits mondiaux, avec la mise en valeur prépondérante du rôle des soldats à l’issue du premier; l’éclatement des regards rétrospectifs entre droite et gauche, léopoldistes et antiléopoldistes; la structuration de notre vie politique à partir des années ’60 autour du clivage communautaire, au détriment d’une culture du récit national; le développement à la même époque dans le monde occidental des mouvements contestataires, pacifistes, soixante-huitards… certes antifascistes mais peu sensibles au discours patriotique des associations d’anciens résistants… Une photo, parmi celles qui illustrent l’article des deux historiens, apparaît des plus symptomatiques à cet égard: prise en 1979 au camp de Breendonk, elle montre un vétéran ignorer ostensiblement le militant homosexuel qui tente de lui donner un tract. Ce document nous a rappelé les termes virulents par lesquels l’écrivain et ancien déporté Arthur Haulot s’opposait à l’assimilation des porteurs du triangle rose aux autres victimes du national-socialisme.

Numériquement, les résistants ont été une minorité, estimée à 2,5 % des Belges âgés de 16 à 65 ans. A noter que cette proportion passe à 10 % si on envisage les seuls membres de la noblesse [2]. Parmi ceux (hommes et femmes) qui se sont ainsi engagés, près d’un sur quatre a été arrêté et près d’un sur dix a perdu la vie. Le bilan de cette mobilisation à faible échelle n’en est que plus impressionnant. Bruno De Wever et Nico Wouters soulignent notamment « l’importance des milliers de documents fournis à la Grande-Bretagne, des milliers d’hommes et de femmes qui ont pu fuir la Belgique et de l’aide humanitaire apportée à des dizaines de milliers de Belges passés dans la clandestinité et à leurs familles, mais aussi à des prisonniers russes et polonais et à des Juifs en proie aux persécutions » . S’y ajoutent les sabotages (100 à 250 par mois entre septembre 1943 et mai 1944), la diffusion de quelque 700 feuilles clandestines (le plus haut chiffre de l’Europe occupée), l’appui opérationnel à la protection du port d’Anvers si important pour l’approvisionnement des Alliés pendant les derniers mois de la guerre… Et on ne comptabilise pas quantité de héros anonymes ou d’institutions religieuses qui ont participé au sauvetage des milliers de Juifs, dont 2000 enfants.

PASBEL20200529a
Des maquisards dans les Ardennes se préparent à l’approche des combats de la Libération. Leurs armes sont de récupération ou ont été parachutées par les Alliés. (Source: Charles Turquin, « Belgique 1940-1945. Album de guerre et d’occupation » , Paris, Jacques Grancher, 1998, p. 109)

Sous l’effet notamment des premiers grands revers allemands en Russie et en Afrique, la mobilisation silencieuse se renforce à partir de l’été et de l’automne 1942. Une étude quantitative des attentats et des sabotages a montré leur forte croissance à Bruxelles et, l’année suivante, dans d’autres régions du pays [3]. Selon ses auteurs, les anomalies de l’état de guerre, la légitimité chancelante des pouvoirs locaux, les défaillances du maintien de l’ordre, les exécutions commises par l’occupant et la contre-terreur exercée par les mouvements de collaboration ont concouru à créer une spirale de la violence. L’instauration du travail obligatoire en Allemagne, par contre, n’aurait pas eu d’incidence directe sur la montée des réseaux armés, mais bien un effet à plus long terme sur l’opinion publique.

Inévitablement, sur ce sujet comme sur bien d’autres en Belgique, s’invite ici la grille de lecture Nord-Sud. Les différences sont avérées: grosso modo, la Wallonie a compté 42,5 % des résistants, Bruxelles 31,5 % et la Flandre 25,5 %. Ces différences sont liées à la forte présence de l’antifascisme de gauche du côté francophone, alors que du côté néerlandophone, la politique proflamande (Flamenpolitik) ordonnée par Hitler a pu s’appuyer sur un nationalisme fort de son poids électoral (15 % en 1939) et de son influence au sein du Parti catholique. La répartition géographique précise des actions « dures » conduit toutefois à nuancer le tableau. 36,75 % d’entre elles ont eu lieu en province de Hainaut, 21,41 % en province de Brabant (alors unitaire), 13,24 % en province de Liège, 9,60 % en province de Luxembourg, 7,49 % en province de Namur, suivies de loin ou de très loin par les provinces de Limbourg (3,74 %), de Flandre orientale (3,09 %), d’Anvers (2,5 %) et de Flandre occidentale (2,18 %). Ceci ne paraît certes pas contredire le schéma initial, mais les variations intraprovinciales peuvent s’avérer considérables. L’arrondissement de Bruxelles se révèle ainsi beaucoup plus « chaud » (14,02 %) que celui de Nivelles (4,49 %), celui de Liège (8,34 %) relègue dans l’ombre ceux de Huy (3,82 %) et surtout de Verviers (1,07 %), alors que celui de Louvain (2,90 %) dépasse d’un chouia celui de Namur (2,86 %) [4]. Il ne s’agit en outre ici que des formes d’engagement les plus radicales. Elles ne nous disent rien de l’ampleur, beaucoup plus difficile à mesurer, du sentiment antiallemand et de ses concrétisations non violentes de part et d’autre de la frontière linguistique.

PASBEL20200529b
La contribution à la libération d’Anvers et l’appui opérationnel à la protection de son port font partie des hauts faits de la Résistance. (Source: Charles Turquin, « op. cit. », p. 126)

Le clivage proprement politique de la Résistance appelle, lui aussi, quelques réexamens. En première approche, on a affaire, à partir de l’automne 1941, à deux courants: à gauche, celui du Front de l’indépendance (FI), impulsé dans une logique de coalition antifasciste par le Parti communiste de Belgique (PCB), lui-même acquis fraîchement à la lutte depuis l’offensive du Reich contre l’Union soviétique (22 juin 1941); à droite, l’Armée secrète (AS), issue de la Légion belge, mouvement militaire et royaliste créé dès l’automne 40, et visant principalement à participer à la libération du pays par les troupes alliées. Si la seconde connaît un développement remarquable en Flandre à partir de 1942, les Patriotes armés (PA) organisés par le PCB, bien que comptant peu d’adhérents, se révèlent être une très efficace machine à tuer, signant la plupart des quelque 850 attentats perpétrés contre des personnes.

Les deux groupes n’ont cependant rien de très massif ni même de très structurant. Dans la thèse consacrée par Fabrice Maerten (CegeSoma) à la Résistance dans le Hainaut [5], région marquée par l’industrialisation et une forte implantation socialiste (50 % des voix au Parti ouvrier belge en 1939), ce n’est pourtant pas le monde du travail qui apparaît d’emblée comme le moteur du combat, le patronat y restant alors son principal antagoniste plutôt que l’occupant. Aux difficultés de recrutement s’ajoutent, pour le FI comme pour l’AS, les réticences du gouvernement belge en exil, où ni les communistes ni les royalistes n’ont très bonne presse. Le soutien de Londres ne deviendra réellement effectif qu’en 1943. En outre, c’est indépendamment des deux coordinations et même d’une identification à la gauche ou à la droite que « des dizaines et des dizaines de petits groupes locaux se forment à partir de structures d’avant-guerre: cercles sportifs ou mouvements de jeunesse par exemple » [6].

Même les fondateurs du Front de l’indépendance à Bruxelles ont envisagé un groupement non pas « rouge vif » mais réunissant des démocrates de toutes tendances. Ce pluralisme a été réalisé notamment à Gand, comme l’indiquent les résultats d’une recherche qui y a été menée [7]. Albert Maertens, qui a joué un rôle majeur lors de la création du FI gantois, sera après la guerre directeur général du quotidien libéral Het Laatste Nieuws. Achilles Mussche, qui écrit régulièrement dans Het Belfort, l’organe du Front dans la cité des Van Artevelde, est un socialiste engagé dans le mouvement flamand.

Le détournement du FI par les communistes après la guerre entraînera son implosion et en grande partie son effacement dans la mémoire collective. De même, plus globalement, que la fragmentation et l’absence de direction nationale, ces défauts très belges, contribueront à entourer la Résistance dans son ensemble d’un épais brouillard.

P.V.

[1] « A ressortir des oubliettes. La Résistance en Belgique durant la Deuxième Guerre mondiale » , trad. du néerlandais, dans Septentrion, vol. 49, n° 1, Rekkem, 2020, pp. 108-115, http://hdl.handle.net/1854/LU-8660088 (en libre accès).

[2] Marie-Pierre d’UDEKEM d’ACOZ, Pour le Roi et la patrie. La noblesse belge dans la Résistance, Bruxelles, Racine, 2002, pp. 451-453.

[3] Jan LAPLASSE & Karolien STEEN, « Het Verzet gewogen. Een kwantitatieve analyse van politieke aanslagen en sabotages in België, 1940-1944 » , dans Bijdragen tot de eigentijdse geschiedenis, n° 15, Brussel, 2005, pp. 237-260,
https://www.journalbelgianhistory.be/nl/system/files/article_pdf/chtp15_019_Laplasse_Steen.pdf (en libre accès).

[4] Ibid., pp. 246-249.

[5] Du murmure au grondement. La Résistance politique et idéologique dans la province de Hainaut pendant la Seconde Guerre mondiale (mai 1940-septembre 1944), 3 vols, Mons, Hannonia (« Analectes d’histoire du Hainaut » , t. 7), 1999.

[6] Bruno De WEVER & Nico WOUTERS, op. cit., p. 110.

[7] Jan NAERT, « Onze strijd is niet ten einde ». Het Gentse Onafhankelijkheidsfront tijdens en na de Tweede Wereldoorlog » , dans Belgisch Tijdschrift voor nieuwste geschiedenis, XLV, 2/3, Brussel, 2015, pp. 120-153,
https://www.journalbelgianhistory.be/nl/system/files/article_pdf/007_Naert_Jan_2015_2_3.pdf (en libre accès).

3 réflexions sur « La Résistance belge dans le brouillard »

  1. Merci de cet éclairage. Ce ne sera peut-être pas votre tasse de thé, mais un petit film documentaire, plus viscéral qu’historique, est sorti il y a quelques années sur deux anciens maquisards belges (« Stan & Ulysse, l’esprit inventif », par Benjamin Hennot), je vous en conseille la vision, au cas où… Bien à vous, G. Mora-Dieu

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s