La grève de la faim, signe de débilité mentale ?

Dans les prisons de l’Entre-deux-guerres, les détenus qui y ont recours sont traités comme des cas psychiatriques. Les médecins, parfois, interviennent auprès des autorités en leur faveur. Mais si l’insistance ou les menaces ne suffisent pas à les convaincre de se nourrir de nouveau, on passe presque toujours à l’alimentation forcée (1918-1939)

Quand un groupe de sans-papiers occupant une église entreprend une grève de la faim, il est aussitôt entouré de sympathisants et assuré de recevoir un ample écho médiatique. Tout autre est la situation du prisonnier isolé: la même action le confronte directement à l’autorité, aux structures et à la discipline de l’institution carcérale. On ne badine guère avec ces dernières et dans un passé même relativement proche, l’improbabilité d’obtenir gain de cause par une insoumission nutritionnelle fut plus grande encore. En témoigne le master qu’Ayfer Erkul (Vrije Universiteit Brussel) a consacré à l’ultime recours des détenus protestataires dans la Belgique de l’Entre-deux-guerres [1].

L’historienne s’est plongée d’abord dans la presse de l’époque. Les articles, généralement brefs, consacrés à des internés ayant refusé de s’alimenter précisent fréquemment que ceux-ci ont été transférés vers l’aile psychiatrique de la prison. Ce que vont confirmer les autres sources. « Ce transfert peut être vu comme une mesure pour être débarrassé d’un élément perturbateur » , écrit la chercheuse. Mais joue aussi un contexte bien particulier, qui favorise alors l’idée d’un lien entre inanition volontaire et troubles mentaux.

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Adolphe Prins, pénaliste et sociologue, a influencé l’orientation voulue scientifique de la politique pénale. (Source: Université libre de Bruxelles, faculté de droit et de criminologie, https://droit.ulb.be/fr/navigation/la-faculte/liste-des-doyen-ne-s)

Représentée notamment par le juriste Adolphe Prins, l’école de « scientifisation » de la politique pénale, qui a le vent en poupe, fait appel aux outils de l’anthropologie criminelle pour déterminer si un acte relève d’un choix individuel ou d’une dégénérescence de la personnalité. Un Service pénitentiaire anthropologique est mis sur pied ainsi que des départements spécialisés dans les principales prisons du royaume. La loi de défense sociale de 1930 prévoit d’y placer en observation les individus présentant des symptômes de débilité. Forest, dont traite particulièrement la présente étude, est au centre du réseau.

Conséquemment se développe une nette propension à importer les modèles psychiatriques derrière les barreaux. Le refus de s’alimenter sera identifié, comme il l’est en milieu asilaire, à une peur, la sitiophobie, à laquelle il est couramment remédié par la contrainte. On sait aussi qu’il peut parfois s’agir non d’un trouble réel, mais d’un moyen d’attirer l’attention (à l’instar des fausses tentatives de suicide). En 1928, le docteur Paul Verstraeten présente au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France et des pays de langue française un rapport sur « les anormaux simulateurs à la prison de Gand » , où il est en fonction.

De l’examen des dossiers forestois – incluant aussi des « cas » saint-gillois –, il ne ressort pas de dominante quant à la nature des faits qui ont conduit les grévistes de la faim à se retrouver en préventive ou condamnés. Le journal tenu par le médecin anthropologiste ne fait du reste aucune mention des crimes et délits: c’est le patient qui importe. La majorité des psychiatrisations (23 sur 42) sont motivées par des raisons autres que le seul jeûne de rébellion: maladie mentale, dépression, « pensées suicidaires » (6), requête du procureur général… Nombre de constats ne sont sans doute pas étrangers au système cellulaire. « Quant aux dix-neuf détenus qui ont été transférés vers l’unité psychiatrique avec la grève de la faim pour seule raison, écrit Ayfer Erkul, les indices laissent fortement supposer qu’ils n’étaient pas vus comme des individus qui protestaient mais désignés comme des prisonniers qui étaient mentalement malades et/ou perturbaient la routine quotidienne » . En un mot comme en cent, à de rares exceptions près, la recherche de la déraison l’emporte sur celle des raisons.

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La prison de Forest pendant l’Entre-deux-guerres ou peu après. (Source: Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines (CegeSoma), dans
https://www.belgiumwwii.be/belgique-en-guerre/articles/prisons-belges-durant-la-guerre.html)

Pour connaître ces dernières, il faut se tourner vers les lettres des prisonniers ou les commentaires occasionnels du personnel médical. Il y apparaît que certains ont cessé de manger pour obtenir un changement de prison, d’autres pour dénoncer la lenteur de la procédure judiciaire dont ils font l’objet, d’autres encore pour appuyer une demande de libération anticipée. Un incarcéré s’est privé de nourriture pendant treize jours dans l’espoir de se faire ouvrir la porte de sortie parce que « ses parents sont vieux et invalides et ils ont besoin de lui » . D’un autre, il est noté qu’il exige d’être mieux soigné. Parfois, « l’arme du faible » sert à affirmer son innocence ou à se plaindre d’une condamnation jugée trop lourde. Par contre, il n’y a pas trace à Forest de grèves fondées sur des revendications politiques.

Si ces actes débouchent rarement sur une négociation avec les autorités pénitentiaires, il arrive qu’une démarche soit entreprise par le médecin auprès de ces dernières en vue d’améliorer une situation. Une lettre est ainsi adressée au directeur de la prison, le 11 octobre 1937, en faveur d’un détenu qui a mis sa santé en péril pour recevoir des nouvelles de sa fiancée. Satisfaction est également donnée par décision du spécialiste, le 15 mars 1932, de déménager un gréviste vers la prison à régime communautaire de Gand, ainsi qu’il le souhaite, en faisant valoir que l’isolement ne lui convient pas. Mais dans d’autres circonstances, les ventres vides peuvent se heurter à une franche hostilité du staff médical.

Avant tout, celui-ci s’efforce de mettre fin à la faim, si nécessaire en agitant la menace des ennuis qui pourraient résulter du maintien du chantage. Si ni l’insistance ni les avertissements ne produisent d’effet, on passe presque toujours au stade de l’alimentation forcée. La méthode du « lavement nutritif » , en vigueur pour les aliénés, est ici mise en œuvre identiquement. Par exemple, l’injection rectale prescrite le 29 juillet 1938 pour un homme après onze jours sans repas comprend deux litres de lait et huit morceaux de sucre, administrés en trois jours. Le caractère punitif et dissuasif du procédé expliquerait, selon notre auteur, qu’il ait été souvent  appliqué promptement, bien qu’on sache dans les années ’20 et ’30 que la vie du jeûneur n’est pas en danger pendant les deux premières semaines au moins.

Depuis lors, des déclarations de l’Association médicale mondiale  ont condamné les techniques visant à nourrir contre leur gré des grévistes de la faim en pleine possession de leurs facultés mentales (Tokyo, 1975 et 2006), techniques qualifiées plus généralement de traitements inhumains et dégradants (Malte, 1991). Il y a un siècle, ces gentillesses n’existaient pas. Les dernières décennies ont été marquées par une nette tendance à l’adoucissement du régime imposé aux malfrats et aux criminels purgeant leur peine. Il n’est pas évident que le comportement de ces derniers ait évolué de la même manière.

P.V.

[1] « Food refusal as a protest tool. Hunger strikes in Belgian prisons during the interwar period » , dans Appetite, vol. 144, Amsterdam, 2020, 7 pp., https://doi.org/10.1016/j.appet.2019.104448 (en libre accès).

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