La « Wallonie prussienne », notre Alsace-Lorraine

Les territoires qui constituent nos actuels cantons de l’Est furent réclamés par la Belgique à titre de réparations de guerre ainsi que pour des raisons historiques et stratégiques. L’adjectif « rédimé » a pu faire écho à la fois à une compensation matérielle et à la fin d’une domination étrangère (1914-1920)

   Par les articles 32, 33 et 34 du traité de Versailles, entrés en vigueur à partir du 10 janvier 1920, les territoires d’Eupen, de Malmedy, de Saint-Vith et de Moresnet neutre (La Calamine) ont été transférés de l’Allemagne à la Belgique. L’article 34 stipulait en outre qu’une consultation de la population devait être organisée au moyen de registres ouverts à Eupen et à Malmedy. La procédure fut très formelle et contestée, mais aux yeux du gouvernement belge et, sans doute, d’une grande partie de l’opinion du temps, cet agrandissement du pays, du reste nettement moindre qu’espéré au départ, était tout sauf arbitraire.

   Comme le rappelle Philippe Beck (Université du Luxembourg et Université catholique de Louvain), la position patriotique dominante pendant et après la Grande Guerre impliquait que soient rectifiées, au moins en partie, les frontières tracées par les traités de 1815 et 1839 [1]. « L’injustice » de 1815, visant l’Allemagne vaincue, était évidemment plus audible par les puissances alliées que celle de 1839, qui mettait en cause les Pays-Bas neutres ainsi que le Grand-duché de Luxembourg envahi par l’ennemi.

   Dès 1866, dans un contexte international tendu, une note confidentielle du ministère des Affaires étrangères détaillait les motifs de contestation des mesures négociées à Vienne après la chute du Premier Empire. L’argumentaire réapparaît dans un document daté du 9 janvier 1915: « Les cinq cantons de Malmedy, Eupen, Saint-Vith, Cronenbourg et Schleiden et l’arrondissement de Bittbourg » (Bitburg), y lit-on, « ont été détachés des provinces belges auxquelles ils ressortissaient depuis le Moyen Age, uniquement pour procurer à la Prusse un appoint de territoire et de population en compensation de certaines amputations faites à ce Royaume depuis 1805 par la Russie et la Bavière » .

   Plus question de mettre une sourdine à nos prétentions, comme avant 1914 sous la contrainte de la neutralité imposée à la Belgique. Le gouvernement en exil à Sainte-Adresse chargea donc les journaux qui lui étaient proches – et qui n’avaient guère besoin qu’on les y pousse – de relayer ses revendications, également soutenues par le Comité de politique nationale créé en décembre 1918. Le 12 janvier 1919, cinq jours avant que le ministre Paul Hymans plaide le dossier à Versailles, le quotidien La Nation belge publiait l’extrait d’une lettre de la Société de littérature wallonne adressée au Premier ministre et réclamant « le retour de la Wallonie malmédienne à la mère-patrie » . Nombre d’articles publiés à la même époque désignaient la future Ostbelgien comme étant « notre Alsace-Lorraine » [2]. Même Emile Vandervelde, « le patron » du Parti ouvrier belge, utilisa cette expression en 1917.

Les trois cantons (deux « Kreise » à l’époque) annexés à la Belgique dont les revendications étaient fondées notamment sur la remise en cause d’amputations territoriales opérées après la chute de Napoléon. (Source: Connaître la Wallonie, Atlas historique, Institut Destrée – Segefa)

   Conjointement aux raisons historiques invoquées, la campagne annexionniste se nourrit également de considérations stratégiques. La note de 1915 précitée parle ainsi de donner « de l’air » à nos défenses de la Meuse. La Nation belge du 16 décembre 1918, citant la vénérable Revue militaire suisse, fit valoir que « si la Belgique n’avait pas été rognée par les traités de 1815 et de 1839, elle eût opposé à l’Allemagne en 1914 trois positions militaires de premier ordre » .

   Les réalités linguistiques des régions convoitées devaient, bien sûr, s’avérer plus problématiques. Si le Kreis de Malmedy (qui englobait alors Saint-Vith) était en partie francophone et wallonophone, nul n’ignorait qu’il n’en allait pas de même pour celui d’Eupen. Du côté de la cité du Cwarmê, tout semblait limpide: une longue tradition de résistance à la germanisation s’était développée au sein de ce « bourg wallon déguisé en boche » (le journaliste Léon Dommartin, alias Jean d’Ardenne dixit), qui avait en outre constitué sous l’Ancien Régime une principauté abbatiale avec Stavelot.

   A l’arrivée des troupes belges dans « la Prusse wallonne » , l’envoyé spécial de La Nation belge ne manqua pas de relever les attitudes différentes des populations: « une indifférence morne et affectée » à Eupen, alors qu’à Malmedy, « les visages paraissent heureux » (4 décembre 1918). Significatives aussi sont les réserves d’Albert Dandoy, formulées dans La Meuse du 24 février 1920, à l’égard du rattachement de l’arrondissement d’Eupen: pour le président du Comité des Malmédiens et Liégeois réunis, il fallait récupérer un maximum de territoires « tout en faisant entrer dans la famille belge le minimum de boches » . Un Maurice Des Ombiaux, alors en fonction au cabinet du chef du gouvernement Charles de Broqueville, ne l’entendait toutefois pas de cette oreille: l’écrivain avait soutenu dans Le XXè Siècle que « la prétendue langue allemande de ces contrées est tout simplement un patois flamand » (26 novembre 1915).

   Pour Moresnet neutre – et sa riche mine de zinc –, qui avait constitué depuis 1816 un micro-Etat faute d’accord entre les pays avoisinants, c’est encore l’histoire qui fut appelée à la rescousse. Un article de La Nation belge retraça ainsi le passé de la localité: « Celle-ci jusqu’en 1814 suivit toujours le sort de l’ancien duché belge de Limbourg; sous le régime français de 1793 à 1814, la commune de Moresnet fut rattachée au canton belge d’Aubel, du département de l’Ourthe dont Liège était la préfecture » (29 décembre 1918).

La statue élevée à Malmedy en 1904 en hommage aux soldats prussiens morts pour la patrie a été symboliquement décapitée et déboulonnée en 1921. La photo ci-dessus, prise avant la guerre, et la tête de « Pétèr Prûs » , ainsi que les Malmédiens l’avaient surnommé, sont exposées au Malmundarium. (Source: Guy Focant, Service public de Wallonie – Patrimoine, dans Daniel Conraads & Dominique Nahoé, « Sur les traces de 14-18 en Wallonie. La mémoire du patrimoine » , Namur, Institut du patrimoine wallon, 2013, p. 322)

   Bref: on ne parlait jamais de conquêtes mais bien de restitutions, voire de « désannexions » . Et cependant, il fut aussi question, après les crimes et les dévastations commis par l’occupant, de réparations et de compensations. C’est en ce sens qu’a été souvent comprise l’expression de « cantons rédimés » , aujourd’hui tombée en désuétude et supplantée par celles de « cantons de l’Est » et de « Communauté germanophone » . D’après Philippe Beck, c’est la Gazette de Charleroi qui désigna pour la première fois, le 22 octobre 1919, Eupen et Malmedy comme « la Wallonie rédimée » . L’usage de l’adjectif se répandit rapidement. En première approche, il désigne une personne ou une collectivité qui a versé une contribution pour racheter une obligation. Il fut ainsi utilisé pour qualifier les provinces françaises qui s’étaient libérées de l’impôt sur le sel (gabelle) contre le versement d’une somme définitive. Cette interprétation a néanmoins une concurrente, mise en avant en 1995 par André Goosse, un de nos grands grammairiens, pour qui « rédimé » dériverait en fait du mot « irrédimé » lequel, selon le Larousse mensuel d’août 1918, « se dit d’un territoire qui n’a pas encore été racheté de la domination étrangère » . Ainsi la presse belge de l’époque appliquait-elle couramment les termes « irrédimés » , « rédimés » et « irrédents » , par exemple à Trieste et à l’Istrie disputées entre l’Italie et l’Autriche. Et le Comité des Malmédiens et Liégeois réunis publia en février 1919 une brochure intitulée Malmedy irrédentiste. Mais si cette hypothèse est la bonne, nos nouveaux cantons auront été longtemps appelés « rédimés » quand… ils ne l’étaient plus, étant (re)devenus belges.

   Les traités de paix furent loin de satisfaire tous les rêves d’expansion qu’on pouvait nourrir à la fin de la guerre. Les appétits manifestés par la « Poor Little Belgium » n’en ternirent pas moins la réputation née de sa défense héroïque du droit contre la force. « A travers des revendications territoriales souvent mal comprises, la Belgique se forge une image mouvante: de victime, elle devient sinon bourreau, du moins arrogante et exigeante » , observent Michel Dumoulin et Catherine Lanneau [3]. Cela n’empêchera pas les germanophones, de Kelmis à Burg-Reuland, d’être cent ans après des Belges incontestablement. Même si cette identité se sera, pour beaucoup, forgée dans la douleur [4].

P.V.

[1]  » ‘Les cantons rédimés’ : origines d’une expression controversée. La ‘désannexion’ d’Eupen et de Malmedy à travers le prisme de la presse belge, 1914-1920″ , dans La Belgique et les traités de paix. De Versailles à Sèvres (1919-1920). Actes de colloque. Bruxelles, 9-11 mai 2019, dir. Michel Dumoulin & Catherine Lanneau, Bruxelles, Académie royale de Belgique (« Mémoire de la classe des lettres et des sciences morales et politiques » , coll. in-8°, IVè série, t. 21, n° 2131), 2021, pp. 177-197. [retour]

[2] Cfr Christoph BRÜLL, « La référence à l’Alsace-Lorraine dans le rattachement et l’intégration d’Eupen-Malmedy à la Belgique (1918-1925) » , dans Revue d’Alsace, n°144, Strasbourg, 2018, pp. 29-48, http://journals.openedition.org/alsace/3432 (en libre accès). [retour]

[3] Dans les conclusions du colloque La Belgique et les traités de paix…, op. cit., pp. 453-459 (457). [retour]

[4] Cfr dans le présent blog l’article du 8 février 2021, Quand les cantons de l’Est penchaient vers l’Allemagne. [retour]



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