Philippe II et les insurgés des Pays-Bas prêts à faire la paix

A l’initiative de l’empereur germanique Rodolphe II, les représentants du Roi et des Etats généraux se sont rencontrés à Cologne. Les commissaires impériaux ont fait la synthèse des positions en présence. La médiation a échoué, mais elle a aidé l’empire hispanique à avancer ses pions en Europe tout en sauvant les meubles dans nos provinces (1579)

   Née du soulèvement d’une opposition disparate à la tutelle espagnole, la guerre de Quatre-Vingts Ans (1568-1648), dont résulta l’indépendance formelle des Pays-Bas du Nord (Provinces-Unies), ne fut pas qu’un flux ininterrompu de combats. Bien avant la trêve de Douze ans (1609-1621), des tentatives de réconciliation jalonnèrent ces temps troublés.

   La pacification de Gand, en novembre 1576, avait été proche du but. En échange de l’allégeance réitérée des sujets à Philippe II, les troupes hispaniques se seraient retirées, les édits visant à contrer la diffusion du protestantisme auraient été suspendus et les Etats généraux convoqués. Mais le nouveau gouverneur général don Juan d’Autriche, désigné peu après, se heurta à l’opposition des élites du Brabant, de la Hollande et de la Zélande, avec Guillaume d’Orange pour figure de proue. Le règlement fut dès lors lettre morte et, déjà, apparurent les prémices du gouffre qui allait se creuser entre les Etats du Sud catholique, en lutte pour la restauration des coutumes garantissant leurs libertés, et le Nord soumis à l’influence croissante de la religion réformée.

  Même s’ils se soldèrent, eux aussi, par un échec, les pourparlers organisés à Cologne de mai à novembre 1579 méritent de retenir l’attention. Au regard d’Etienne Bourdeu (Université François Rabelais, Centre d’études supérieures de la Renaissance), ils ne furent, en effet, dénués ni de sens, ni d’utilité [1].

Proposées par l’empereur germanique Rodolphe II, les rencontres colonaises mirent en présence des représentants du monarque hispanique [2] et des États généraux des Pays-Bas, sous l’arbitrage de commissaires du Saint Empire. De l’absence d’accord, nos historiens ont été enclins à imputer la responsabilité aux Espagnols, d’autant plus que ceux-ci étaient parvenus à faire désigner des commissaires acquis à leur cause. Il y a cependant, lit-on dans l’étude précitée, lieu de « compléter et de nuancer une abondante littérature pamphlétaire favorable aux révoltés, qui présente Philippe II comme un monarque inflexible et avide de vengeance » .

Philippe II pouvait se résoudre à des concessions, mais pas sur la foi catholique. (Source: portrait par Titien, 1551, Museo Nacional del Prado, Madrid, inv. n° POOO411)

   Avant même l’intervention de Rodolphe II, la diplomatie ibérique avait multiplié les démarches auprès de la cour impériale ainsi que des princes électeurs germaniques, tant protestants que catholiques, en vue d’une procédure arbitrale qui impliquerait des parties tierces ayant la légitimité nécessaire pour proposer des accommodements recevables par tous. Bien sûr, l’envoyé de Philippe II, Ramiro Núñez de Guzmán, sonda aussi ses interlocuteurs pour lister les plus hispanophiles d’entre eux. Rien d’inéluctable: ainsi, quoique de foi luthérienne, le duc de Clèves avait été  décrit dans un rapport espagnol de 1568 comme « un ami d’importance » .

   Ses acteurs une fois en place, la concertation rencontre d’emblée une série de difficultés pratiques et protocolaires. Même si Rodolphe n’est censé intervenir ni comme Empereur ni comme juge mais uniquement comme médiateur, les liens de parenté entre la maison d’Autriche et celle d’Espagne sont de nature à faire pencher celle-là en faveur de celle-ci. Les différences de statut entre les délégations sont, en outre, sources de complications. Il ne peut y avoir d’égalité entre ceux qui s’expriment au nom du pouvoir royal et ceux qui le font au nom des insurgés. Philippe II est représenté par un seul et unique député, le duc de Terranova. Assisté de trois proches conseillers du gouverneur général des Pays-Bas Alexandre Farnèse, il n’a besoin que du feu vert de son souverain pour aller de l’avant. Les députés des Etats généraux ne sont, quant à eux, investis que de pouvoirs temporaires (six semaines) et doivent rendre compte des propositions de paix à l’ensemble des villes et provinces, de l’Artois jusqu’à l’embouchure de l’Ems! En demandant à ces mêmes députés de présenter leurs réclamations en premiers, les commissaires généraux les placent par ailleurs dans la position de faiblesse du solliciteur, à l’avantage des délégués ibériques.

   Sur le fond, Terranova répercute la fermeté du Roi sur l’obéissance qui lui est due, la défense de la religion catholique et le maintien de « la résolution qu’on a prise d’ôter l’archiduc Matthias de l’administration des Pays-Bas » (en novembre 1577, les Etats généraux avaient demandé audit archiduc, frère de Rodolphe et cousin de Philippe, d’assumer la charge de gouverneur général des Pays-Bas). Sur les autres points, en revanche, Madrid est ouvert au compromis, disposé à renoncer à la dissolution des Etats généraux et à accepter une trêve temporaire. De leur côté, les négociateurs des Dix-Sept Provinces mettent sur la table dix-huit articles dont certains s’opposent frontalement aux fondamentaux de la partie adverse: tolérance du culte réformé là où il a déjà été pratiqué, maintien de Matthias au gouvernorat, restitution des villes et forteresses reprises par don Juan d’Autriche et Alexandre Farnèse, « un million d’or » pour rembourser les frais entraînés par la guerre…

   Appelés à se prononcer souverainement sur les positions des uns et des autres, les commissaires impériaux se trouvent ainsi au cœur d’un dispositif qui, remarque Etienne Bourdeu, « permettait aussi de rappeler l’importance symbolique de l’Empereur dans les sociétés occidentales de l’époque moderne » . Faisant la synthèse des demandes, ils proposent « que l’on confirmeroit toutes les choses que l’Archiduc Mathias avoit faites; mais qu’on ne le confirmeroit point dans le gouvernement des Païs-Bas. Que les Villes & les autres Places seroient mises entre les mains du Gouverneur [Alexandre Farnèse]; mais qu’il n’en donneroit le gouvernement qu’à des Flamands, qui outre les anciens sermens qu’ils ont accoûtumé de faire au Roi, comme à leur Seigneur naturel, engageroient leur foi au Roi & aux États […]. Que le Roi choisiroit un Prince, dont ses sujets auront de justes raisons de se contenter. Enfin, que la Religion catholique seroit inviolablement gardée dans les Provinces des Païs-Bas » .

Alexandre Farnèse, duc de Parme, gouverneur général des Pays-Bas de 1578 à 1592, a rétabli les liens de fidélité entre les provinces catholiques du Sud et le monarque hispanique. (Source: portrait par Otto Veen (Van Venius), Musées royaux des beaux-arts, Bruxelles, Speltdoorn, dans « La Belgique espagnole et la principauté de Liège 1585-1715 » , vol. I, dir. Paul Janssens, (Bruxelles), Dexia banque – Renaissance du livre, 2006,  p. 134)

   Quant à faire taire les armes, tout le monde n’y a pas précisément le même intérêt au moment où le prince de Parme est en train de gagner le siège de Maastricht contre Guillaume d’Orange (la ville tombe le 1er juillet 1579)… Dans son Histoire de la guerre des Pays-Bas, le jésuite italien Famiano Strada, partisan de Farnèse et ayant eu accès à ses papiers, professera que le parti de l’insurrection fut le fossoyeur de la conciliation, « et comme ceux qui ont agi avec plus de négligence et moins de fidélité, font ordinairement de plus grands effort pour n’en avoir pas le blâme, les Etats particulièrement accusèrent le parti du Roi » . Pour celui-ci, Cologne n’aura cependant pas été qu’une séquence sans lendemain. Elle a, au contraire, permis à Philippe II, dans le cadre d’une procédure reconnue, de mettre en scène sa bonne volonté, de valoriser son projet politique et de concurrencer l’Empereur en tant que champion de l’Eglise catholique romaine, alors qu’il se trouve à la tête d’un empire étendu dans les « quatre parties du monde » .

   Parallèlement aux disputes organisées dans l’ancienne capitale de la Germanie inférieure, les agents hispaniques ont continué d’avancer leurs pions à l’intérieur du Saint Empire. L’octroi au duc de Terranova d’une somme de 100.000 florins pour développer des liens avec les princes territoriaux manifeste « la nécessité pour les Espagnols de redéployer leurs réseaux de clientèle vers la région rhénane et non plus seulement autour de la cour impériale » . L’arbitrage de Rodolphe II a dépassé par ses enjeux le cadre des seuls Pays-Bas, mais il a en même temps conforté le statut particulier de ceux-ci au sein de l’Empire. Comme le note le chercheur, « s’ils constituaient un cercle impérial astreint à quelques obligations envers le Saint Empire (ce que rappelle la médiation impériale), ils demeuraient néanmoins sous la souveraineté exclusive du Roi catholique » .

   Dans ce contexte s’est préparé le redéploiement de la puissance hispanique, même si la concentration des forces de la révolte dans le Nord allait limiter à l’avenir sa portée aux seuls Pays-Bas méridionaux. Là où élites et peuple avaient fini par préférer l’hidalgo à l’iconoclaste.

P.V.

[1] « Donner un sens historique à un échec. La monarchie espagnole et la conférence de Cologne (1577-1579) » , dans la Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 66-1, janv.-mars 2019, pp. 52-72. http://www.rhmc.fr/, bureau G-02, EHESS, boulevard Raspail 54, 75006 Paris (France). [retour]

[2] L’expression « monarchie hispanique » permet d’évoquer les territoires gouvernés par les Habsbourg de Madrid. Philippe II est en fait roi des Espagnes, de Naples, de Sicile, duc de Milan, comte (et non duc) de Bourgogne, prince souverain des Pays-Bas, etc. [retour]


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