Un réchauffement en Hainaut, il y a 33.000 ans

Les traces fauniques mises au jour à Maisières-Canal (Mons) témoignent d’un peuplement lié à la transition d’un climat froid à un climat « moyennement froid ». Le paysage ressemblait alors à ceux de la steppe ou de la toundra. L’ivoire de mammouths morts à des époques différentes a été amplement exploité (-33.200-31.100 ans)

   Au milieu des années ’60 du siècle dernier, la construction du canal du Centre révélait, à la frontière des communes de Maisières et Obourg (aujourd’hui sections de la ville de Mons), un site préhistorique des plus foisonnants. Menées d’abord par le découvreur, Gilbert Bois d’Enghien, suivi par Jean de Heinzelin (Université de Gand) au nom de l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB), les fouilles permirent notamment d’exhumer quelque 34.000 outils lithiques destinés surtout à la chasse et à la boucherie. En 2000 et 2002 encore, de nouvelles trouvailles liées à un atelier de taille vinrent enrichir les précédentes.

   D’un récent réexamen pluridisciplinaire, technologies de pointe à l’appui, des collections d’artefacts constituées initialement, il ressort que leurs producteurs vécurent en ces lieux entre 33.200 et 31.100 ans before present (= avant 1950) [1]. Portant plus particulièrement sur les ressources animales et leur exploitation, ce travail éclaire les circonstances qui favorisèrent le peuplement de cette partie de notre Hainaut actuel, en un temps qui fut aussi celui de la disparition des derniers néandertaliens. Les données environnementales et nombre de traces fauniques livrées par Maisières-Canal – ours bruns, renards polaires, rennes, aurochs ou bisons, trétas lyres, harfangs des neiges, grands corbeaux… – suggèrent que l’occupation humaine y accompagna un réchauffement climatique.

Pointes pédonculées en silex mises au jour à Maisières-Canal. (Source: IRSNB, dessins de Jean de Heinzelin, dans Pierre Cattelain & Claire Bellier, « La chasse dans la préhistoire… » , nvelle éd., Treignes, Cedarc (« Guides archéologiques du Malgré Tout » ), 2002 p. 25)

   Bien sûr, les informations disponibles rendraient hasardeuse toute comparaison avec notre temps! Il s’agit en outre d’un réchauffement tout relatif, faisant transiter en fait d’un climat froid à un climat « moyennement froid » , la physionomie de la région devenant alors semblable à celles de la steppe ou de la toundra, avec un caractère humide et marécageux marqué (nombreux canards). Le site est de plein air comme celui, contemporain, de Renancourt (Amiens) qui semble s’être développé dans les mêmes conditions, ce qui tend à confirmer l’hypothèse. Il en va tout autrement, par contre, pour la récolte abondante de matériaux issus du mammouth, animal des espaces boréaux…

   Ce dernier constitue même l’espèce la plus représentée dans l’ensemble des restes mis au jour, ses éléments en ivoire se taillant la part du lion (97 %). De dimensions variables (de 2 à 104 millimètres), les fragments de défenses présentent pour la plupart des traces de manipulations, parfois de feu et aussi d’oxydation. A côté d’une grande partie de déchets de production, les objets en cette substance peuvent être versés dans les catégories des pointes de projectiles, des outils de transformation arrondis ou biseautés, des pièces à « bipointe » (chasse ? pêche ?…). Y figurent aussi des parties de plaquettes décorées de motifs rhombiques, des morceaux de sortes de récipients, une aiguille dotée d’une tête perforée et incisée… Vraiment beaucoup pour un proboscidien censé avoir été poussé à déserter cette aire géographique!

   Cependant, outre les incertitudes de la disposition stratigraphique des vestiges avec lesquelles il faut compter, les observations des chercheurs les conduisent à suggérer que l’ivoire a été généralement travaillé à un stade subfossile, quand il avait déjà commencé à subir un processus de délamination dont les hommes tirèrent avantage. Localisées à proximité d’une rivière sujette à crues, « les défenses étaient déjà altérées par l’eau quand elles furent opportunément (et opportunistement) collectées » . Dans ce cas, l’identification du milieu à la steppe ou à la toundra tient toujours la route. Les ivoires, qui présentent de grands écarts dans les datations, peuvent avoir été prélevés sur des individus morts à des époques différentes et l’accumulation peut avoir été à la fois naturelle et anthropique.

   Les résultats des réanalyses menées sur les apports des fouilles ont permis par ailleurs de repérer un large spectre des activités liées à la faune. Le lièvre, animal le plus présent après le mammouth, est sous-représenté pour certaines parties de son squelette, ce qui peut être dû à des pratiques de dépeçage et d’alimentation. Parmi les oiseaux, où les canards tiennent le premier rang suivis par les lagopèdes, la nette prédominance des carcasses d’ailes peut être l’indice d’une utilisation des grandes plumes ou de celle des os, plus longs que ceux des pattes, comme matière première. Ceux des petits mammifères ont pu servir de combustibles, comme en témoignent les effets de calcination dont ils sont porteurs. Les traces de boucherie (stries de décharnement, traces de désarticulation…) concernent près d’un quart des ossements de rennes, où on peut relever toutes les étapes du travail qui conduit de la proie au repas. Les sillons que présentent 12 % des os de lièvres les rendent comparables à ceux des lagomorphes de la grotte chronologiquement proche de l’Arbreda (Catalogne). Les cassures donnent à déduire que la moelle a été retirée des os non cuits pour éviter son dessèchement.

Coaxal de cheval avec des traces de mâchonnement. (Source: IRSNB, dans n. 1, p. 33)
Stries sur côte  de cheval.
Tibia et talus de renne avec stries de désarticulation.

  

Coaxal de lièvre avec stries de boucherie et arrachement de matière osseuse. (Source 1, 2, 3: IRSNB, dans n. 1, p. 37)

   L’étude ne fait pas état d’une consommation des poissons du cours d’eau proche. L’emploi des fossiles marins, par contre, est amplement attesté, avec une préférence marquée pour les dents de requins (68 sur 86). Si l’intervention humaine n’y est pas visible – sauf trois marques de rainure sur un coquillage –, celle-ci est impliquée par leur simple présence. Venus de l’éocène (ère tertiaire), ces éléments ne se trouvent pas naturellement dans des séquences de dépôts sédimentaires (lœssiques) quaternaires. Il a fallu qu’ils soient prélevés au long des bords de la rivière, voire plus loin. Leur fonction peut avoir été décorative: le Nord-Ouest de l’Europe en fournit d’autres exemples. Mais on ne peut, à ce stade, qu’émettre des suppositions.

   C’est dans le cadre d’un colloque réuni autour du concept – discuté – de gravettien que s’est inscrite la présente contribution. La culture du paléolithique supérieur ancien ainsi désignée est généralement située sur une échelle de temps de – 29.000 à – 20.000 ans. Maisières en serait dès lors une manifestation des plus précoces ou, mieux encore, un témoin de la transition entre aurignacien et gravettien. Ses caractères sont apparus assez originaux pour que l’archéologue John B. Campbell propose, en 1980, l’appellation de « maisiérien » . Rien de moins homogène, en tout cas, que ces entités dénommées à partir de gisements de référence (la Gravette en Dordogne, Aurignac en Haute-Garonne).

   Beaucoup de points d’interrogation, donc, mais on a ici affaire à une science en constants débats, où le point final est sans cesse à reporter. Le travail continue.

P.V.

[1] Jessica LACARRIÈRE, Quentin GOFFETTE, Ivan JADIN, Caroline PESCHAUX, Hélène SALOMON & Nejma GOUTAS, « A Review of the Gravettian Collections from the Excavation of Maisières « Canal » (Prov. of Hainaut, Belgium). A Combined Study of Fossil and Non-Fossil Animal Resources for Alimentary and Technical Exploitation » , dans Les sociétés gravettiennes du Nord-Ouest européen: nouveaux sites, nouvelles données, nouvelles lectures. Actes du colloque international « Le Nord-Ouest européen au gravettien: apports des travaux récents à la compréhension des sociétés et de leurs environnements » (Université de Liège, 12-13 avril 2018), dir. Olivier Touzé, Nejma Goutas, Hélène Salomon & Pierre Noiret. Liège-Bruxelles, Presses universitaires de Liège (« Etudes et recherches archéologiques de l’Université de Liège » , 150) – Société royale belge d’anthropologie et de préhistoire (« Anthropologica et Praehistorica » , 130), 2021, 374 pp., pp. 23-51. Les auteurs ont pour spécialités la préhistoire, l’archéozoologie, l’ethnologie préhistorique et les questions environnementales. [retour]

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