En cet automne 1620, un grand émoi s’est emparé de l’Université de Louvain. Il est dû aux rumeurs circulant à propos d’une pièce estudiantine en latin jouée il y a peu au prestigieux collège jésuite de ‘s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc, Brabant septentrional dans les Pays-Bas actuels). Son contenu ne serait rien moins qu’offensant pour l’Alma mater. Le recteur magnifique a réuni les autorités académiques pour délibérer quant aux suites à donner à cet affront.
L’objet du scandale a pour titre (avec des variantes) Christus iterum patiens inter peccata studiosorum Lovaniensium (Le Christ souffrant une seconde fois devant les péchés des étudiants de Louvain). Pour le Landerneau louvaniste, l’intention satirique ne fait pas l’ombre d’un doute. Selon le compte-rendu de la séance rectorale, l’opus en un acte décrit la manière dont « le Christ, exactement comme il a déjà souffert à cause des Juifs, a souffert à présent une seconde fois à cause des étudiants de Louvain » . L’incident prend d’autant plus d’ampleur qu’il s’inscrit dans un contexte de tensions véhémentes entre la Faculté de théologie et la Compagnie de Jésus. Le conflit, qui déborde largement la cité universitaire, porte sur des questions doctrinales relatives à la grâce, au libre arbitre et à la prédestination. Les institutions s’opposent aussi, plus prosaïquement, sur le droit de conférer des grades.

Du fondement des réactions suscitées par la pièce elle-même, dont on n’a eu longtemps qu’une connaissance fragmentaire, on peut aujourd’hui mieux juger grâce à sa redécouverte en 1961, à la bibliothèque des facultés de Namur, par l’auteur d’une thèse, Leonardus van den Boogerd, qui ne l’a toutefois pas analysée. Nicholas De Sutter (Katholieke Universiteit Leuven) s’est chargé récemment de mener ce travail à terme, en complément d’une édition critique du texte [1].
Auteur au premier chef du brûlot ou supposé tel, Lambert de Vos (Lambertius Vossius), 18 ans en 1620, acquerra plus tard une certaine renommée littéraire, mais son œuvre de jeunesse, où de nombreux passages trahissent son immaturité, sombrera dans l’oubli. Elle a fait l’objet de deux représentations au collège boisien, dans des versions légèrement différentes, avec succès et sans susciter de vagues. Face à la levée de boucliers qu’elle provoque en bord de Dyle, elle trouve rapidement parmi les jésuites des défenseurs qui plaident son caractère inoffensif. Johannes (van) Wintershoven, ex-recteur du collège bruxellois, est leur figure de proue. Et c’est peut-être à l’instigation du supérieur de la Provincia Flandro-Belgica que le prêtre Laurentius Uwens prononce à Louvain un sermon enflammé en faveur du Christus iterum patiens, allant jusqu’à suggérer un parallèle entre la haine suscitée par la pièce et celle, première, qui s’est abattue sur le Christ et les apôtres. Ambiance!…
Les avocats de Vossius peuvent arguer notamment qu’il s’est en fait inspiré d’une légende médiévale recueillie par l’encyclopédiste dominicain Thomas de Cantimpré (XIIIe siècle). Dans ce récit imaginaire, le Christ apparaît bien à Louvain et il y est bien blessé par le comportement des jeunes locaux, mais l’Université n’existe pas encore: elle ne sera fondée qu’en 1425. Si le dramaturge en herbe n’insiste guère sur le lieu de l’histoire – Lovanium devenant sous sa plume Levacum à une exception près –, il l’adapte néanmoins en faisant des jouvenceaux indisciplinés des étudiants universitaires et des adultes concernés un groupe de docteurs en théologie. Uwens et d’autres justificateurs ne verront dans cette allusion transparente qu’une petite erreur (tantillus error), ajoutant que l’intrigue aurait pu avoir n’importe quelle ville pour cadre.
Mieux encore: un interlude comique, où les contempteurs ont cru voir une moquerie visant Jacobus Janssonius, figure imposante du monde académique (à ne pas confondre avec Jansénius), s’avère être le recyclage d’une pièce écrite et représentée au sein même de l’Universitas Lovaniensis. Mais la polémique fait flèche de tout bois. Un entretien du Christ avec trois doctores theologi qui déplorent les ravages de l’alcoolisme est interprété comme une dénonciation des beuveries auxquelles les professeurs eux-mêmes s’adonneraient. Et le message contenu dans l’épilogue, invitant ironiquement les parents à envoyer leurs fils à l’Alma mater pour y mitonner une nouvelle crucifixion, est pris au premier degré.

« L’épilogue, comme toute la pièce, résume Nicholas De Sutter, ne contenait aucune attaque contre l’Université de Louvain, mais faisait plutôt usage d’un exemplum médiéval comme récit édifiant universel sur les jeux et la boisson » . Le ton général de cette production théâtrale est d’ailleurs celui d’une tragédie dans la veine de Sénèque et non d’une comédie satirique. Mais il est vrai que son titre a pu induire la confusion. Et ceux qui se sont sentis diffamés ne tarderont pas à agir. Une procédure légale est ouverte dans les mois suivants. L’affaire remonte jusqu’au supérieur de l’Ordre des jésuites à Rome Muzio Vitelleschi ainsi qu’aux Etats du Brabant et même au gouverneur des Pays-Bas l’archiduc Albert. Vitelleschi s’efforce de calmer le jeu en demandant que le recteur du collège de Den Bosch soit réprimandé par son supérieur si les rumeurs accusatrices se révèlent être fondées. Albert donne satisfaction à l’Université, mais sur un point autre que le spectacle incriminé: elle se voit confirmer son monopole des grades académiques. Les maîtres et les congréganistes n’en resteront pas moins à couteaux tirés.
Pour la présence jésuite comme pour la créativité scénique estudiantine, le glas sonnera bientôt avec la prise de Bois-le-Duc par l’armée des Provinces-Unies en 1629. Quant à Vossius, il tentera de s’imposer comme poète néolatin à Rome, mais sera davantage connu pour ses poésies en langue vernaculaire. Ironie de l’histoire: un professeur… louvaniste, Erycius Puteanus, le louera comme un des meilleurs des Pays-Bas méridionaux dans ce genre. En revanche, le lecteur ne trouvera guère, dans ses écrits, matière à comparaison avec le Christus iterum patiens.
On aura remarqué que ce sont ici les étudiants, davantage que leurs doctes magisters, qui passent pour responsables de la seconde Passion du Christ. Qu’en serait-il de nos jours ?…
P.V.
[1] « When Christ Came to Leuven. A Controversial Latin Drama from the Jesuit College of ‘s-Hertogenbosch (1620) » , dans Humanistica Lovaniensia, vol. 74, 2025, pp. 335-392, https://poj.peeters-leuven.be/content.php?url=article&id=3294852&journal_code=HLO& download=yes (en libre accès).[retour]