Comment ne pas avoir été germanophile ?

Jusqu’en 1914, l’opinion catholique majoritaire est sensible au prestige de l’Allemagne impériale alors que l’anticléricalisme de la République française en fait un repoussoir. Ces dispositions influent aussi sur la diplomatie belge. Elles seront exploitées pendant la guerre par la propagande ennemie à laquelle il faudra répondre (1890-1916)

   Avant août 1914, l’opinion politique catholique en Belgique, soit celle du parti majoritaire, a été beaucoup plus favorable à l’Allemagne qu’à la France. Avec des condisciples, pendant mes années d’études en histoire à l’Université de Liège, j’eus l’occasion de faire à même les sources ce constat qui surprend rétrospectivement. C’était dans le cadre d’un séminaire du professeur Robert Demoulin, qui nous amena à nous pencher sur les orientations de la presse à l’approche de la Première Guerre mondiale.

   Quelques lignes de La Dépêche, organe de la démocratie chrétienne pour les provinces de Liège, Limbourg et Luxembourg, donneront une idée du ton. Le 30 juillet 1914, alors que le ciel international s’est déjà gravement assombri, un éditorial est consacré à l’acquittement de l’épouse de l’ex-ministre radical Joseph Caillaux, jugée pour l’assassinat du directeur du Figaro Gaston Calmette. « Le régime maçonnique qui sévit en France » , lit-on, « se place en fait, au-dessus de la morale, au-dessus des lois divines et humaines » . Malheureusement, le peuple « n’a pas assez d’énergie pour défenestrer les ministres cabotins » . Que ceci « serve d’avertissement aux nations qui ne sont pas encore tombées sous ce joug avilissant » . Il faut attendre le début d’août, à quelques jours de l’invasion dont on espère encore être préservé, pour que les polémiques soient mises en sourdine. Le mot d’ordre est alors de se conformer à l’esprit de la neutralité belge et de se fier au « devoir qu’impose à l’Allemagne comme à la France le respect des traités » qui la garantissent (2 août 1914).

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« A perpétuité exclus de tout pouvoir… »

Telle est, depuis 1830, la disposition qui frappe en Belgique les membres de la famille d’Orange-Nassau inscrits dans l’ordre de succession au trône des Pays-Bas. Cette exclusion n’a plus de raison d’être aujourd’hui, mais elle ne paraît pas contraire au droit européen et les pères de la Constitution ont fait en sorte qu’elle soit intangible

   Le 7 décembre prochain, la princesse Catharina-Amalia, fille du roi Willem-Alexander et de la reine Máxima, appelée normalement à succéder à son père sur le trône des Pays-Bas, fêtera son 18è anniversaire. A cette occasion, le monde politique et les médias d’outre-Moerdijk ont (re)découvert une particularité, une étrangeté diront certains, sur laquelle un livre signé par un ancien député et bourgmestre [1] est également venu attirer l’attention. Il s’agit de l’impossibilité, pour la princesse d’Orange comme pour ses deux sœurs cadettes, d’épouser un prince héritier de Belgique.

   Bien sûr, ce ne sont pas les personnes qui sont ici en cause. L’interdit résulte d’un décret adopté le 24 novembre 1830 par le Congrès national, qui élabora notre Constitution. Faisant suite à un autre décret relatif à l’indépendance de la Belgique, ce texte déclare, « au nom du peuple belge » , que « les membres de la famille d’Orange-Nassau sont à perpétuité exclus de tout pouvoir en Belgique  » . Et pour bien verrouiller cette disposition, l’assemblée précisa qu’elle agissait comme « corps constituant » … tout en s’abstenant d’inscrire cette proscription dans les articles constitutionnels, afin qu’on ne puisse pas la soumettre à révision comme c’est le cas pour ceux-ci.

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Von Falkenhausen, l’occupant qui se disait résistant

Le commandant militaire pour la Belgique et le Nord de la France de 1940 à 1944 a su cultiver sa réputation de modéré atténuant les rigueurs de l’occupation allemande. S’il fut, de fait, opposé au régime national-socialiste, ce très fut passivement, tout en appliquant et parfois devançant les ordres répressifs qui venaient de Berlin (1878-1966)

   « Belgica ingrata, non possedibis ossa mea » ( « Belgique ingrate, tu n’auras pas mes os » ): tel est le contenu du billet que le général Alexandre von Falkenhausen fit remettre, depuis la voiture qui le reconduisait à la frontière allemande, à des journalistes du Soir qui souhaitaient l’interviewer [1]. C’était en mars 1951. Quelques jours auparavant, le commandant militaire pour la Belgique et le Nord de la France de 1940 à 1944 avait été condamné comme criminel de guerre. Une décision gouvernementale de libération et d’expulsion hors du territoire national avait néanmoins suivi promptement.

   Nombre d’acteurs et de témoins de l’époque ont loué la relative modération dont aurait fait preuve le gouverneur de l’occupation, ainsi que son hostilité avérée au régime national-socialiste. Cette image prit encore plus d’ampleur en 1960 quand von Falkenhausen, veuf de sa première épouse, se remaria avec une ancienne résistante belge, Cécile Vent, de 28 ans sa cadette. La presse internationale afflua alors au chalet de bois où il s’était établi à Nassau, dans la vallée de la Lahn (Rhénanie-Palatinat). L’écrivain français Edmonde Charles-Roux trouva cette histoire très romantique et lui consacra un article laudatif dans le magazine Elle.

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La « Wallonie prussienne », notre Alsace-Lorraine

Les territoires qui constituent nos actuels cantons de l’Est furent réclamés par la Belgique à titre de réparations de guerre ainsi que pour des raisons historiques et stratégiques. L’adjectif « rédimé » a pu faire écho à la fois à une compensation matérielle et à la fin d’une domination étrangère (1914-1920)

   Par les articles 32, 33 et 34 du traité de Versailles, entrés en vigueur à partir du 10 janvier 1920, les territoires d’Eupen, de Malmedy, de Saint-Vith et de Moresnet neutre (La Calamine) ont été transférés de l’Allemagne à la Belgique. L’article 34 stipulait en outre qu’une consultation de la population devait être organisée au moyen de registres ouverts à Eupen et à Malmedy. La procédure fut très formelle et contestée, mais aux yeux du gouvernement belge et, sans doute, d’une grande partie de l’opinion du temps, cet agrandissement du pays, du reste nettement moindre qu’espéré au départ, était tout sauf arbitraire.

   Comme le rappelle Philippe Beck (Université du Luxembourg et Université catholique de Louvain), la position patriotique dominante pendant et après la Grande Guerre impliquait que soient rectifiées, au moins en partie, les frontières tracées par les traités de 1815 et 1839 [1]. « L’injustice » de 1815, visant l’Allemagne vaincue, était évidemment plus audible par les puissances alliées que celle de 1839, qui mettait en cause les Pays-Bas neutres ainsi que le Grand-duché de Luxembourg envahi par l’ennemi.

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Si ce n’était eux, c’était donc leur père…

La répression de la collaboration avec les Allemands, dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, a souvent eu pour effet de punir aussi les enfants et les proches des accusés, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée. Regard en Flandre sur une petite minorité qui a alimenté un fort sentiment d’injustice (1945-)

 

   Qu’y a-t-il de commun entre le cardinal Godfried Danneels, les écrivains Hugo Claus et Erwin Mortier, l’animateur de télévision Steven Van Herreweghe, l’ancien ministre-Président flamand Geert Bourgeois, la psychologue clinique Ariane Bazan, le philosophe Johan Sanctorum, l’homme politique Bart De Wever et son frère historien Bruno… ? Tous naquirent dans des familles flamandes frappées par la répression au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Même s’il ne faut pas en exagérer l’importance numérique, ce groupe, avec le lot qui fut le sien, demeure influent dans la mémoire collective.

   Sur la base d’une centaine de témoignages recueillis principalement par des étudiants, Koen Aerts, docteur en histoire de l’Université de Gand, a réalisé la synthèse sans doute définitive des voies et moyens par lesquels les enfants de collaborateurs de l’occupant allemand furent eux aussi punis, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée et même – ce ne fut pas rare – quand il s’avéra en fin de compte que leurs parents avaient été à tort poursuivis en justice, « épurés » dans leur secteur professionnel et/ou victimes de représailles populaires [1].   

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James Ensor, le faux artiste maudit

Le peintre et graveur ostendais s’est montré beaucoup moins rebelle dans la vie réelle que dans l’imaginaire qui imprègne ses œuvres et le personnage qu’il s’est construit. Feignant d’ignorer la reconnaissance et les honneurs, il s’est fait l’écho des tumultes contemporains et le contempteurs du prosaïsme bourgeois (1880-1930)

   Quand on porte sur une carrière d’artiste un regard d’historien, quelques aspects insoupçonnés, très prosaïques, voire terre à terre, peuvent se révéler des plus dignes d’attention. Ainsi en va-t-il pour l’importance… du train dans l’activité de James Ensor (1860-1949) et son accès à la notoriété. C’est le réseau ferroviaire belge, au développement exceptionnel à la fin du XIXè siècle, qui permit au peintre et graveur de recevoir à Ostende la visite de collectionneurs des quatre coins du pays ainsi que de l’étranger. C’est aussi grâce au rail que Bruxelles, Anvers ou Liège devinrent des destinations de routine pour l’homme ou pour ses œuvres.

   Ce constat figure parmi ceux que dresse le journaliste, historien, philologue Vincent Delannoy [1]. Car à l’encontre des représentations d’un Ensor casanièrement vissé à sa demeure de la Vlaanderenstraat – devenue depuis son musée –, aucun créateur aspirant à la reconnaissance ne pouvait alors s’exempter des institutions et des réseaux culturels de la capitale en particulier. Centralisme à la parisienne ? Mutatis mutandis. La vie du natif de la Côte est jalonnée de séjours de quelques semaines, susceptibles de s’étendre jusqu’à quelques mois, dans « le lieu des échanges culturels et l’endroit où l’on entretient des contacts et où l’on conclut des affaires » (p. 100). Les salles d’exposition et les revues artistiques qui font percer sont bruxelloises. C’est en empruntant ces passages obligés que l’inconnu, à la longue, est devenu illustre.

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Nation, région, cité: quand l’histoire défile

Sortie renforcée face à la vague révolutionnaire qui a ébranlé l’Europe, la Belgique du milieu du XIXè siècle se célèbre à travers des cortèges festifs comme une et plurielle à la fois. A Bruxelles, on met en valeur le présent. A Gand, l’ancien comté de Flandre est glorifié comme un fondement de la nation (1848-1849)

 

Le « Cortège historique des comtes de Flandre » , organisé à l’occasion des Fêtes gantoises de 1849, réunit quelque 600 figurants. (Source: lithographie de Félix De Vigne dans Edmond De Busscher, « Chars du Cortège des comtes de Flandre » , Gand, De Busscher frères, 1855, dépliant hors texte)

  S’il faut en croire Marita Mathijsen (Université d’Amsterdam), une véritable « obsession du passé » caractérise le XIXè siècle [1]. Elle se concrétise par une floraison de monuments, de peintures, d’écrits scientifiques ou romanesques, ainsi que par un goût prononcé pour les reconstitutions et les cortèges qui mettent « l’histoire en scène » [2]. Ces manifestations, bien sûr, sont aussi porteuses d’un message politique et identitaire où s’entremêlent, en conformité avec nos atavismes bien connus, le sentiment belge et la défense jalouse des particularismes subnationaux.

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21 juillet, 27 septembre, 11 juillet, 8 mai…: mythes ou réalités ?

Une étrange alchimie où la Wallonie et la Communauté française s’approprient les événements fondateurs de l’Etat belge unitaire, où la Flandre célèbre la bataille Eperons d’or alors qu’il y avait des combattants de langues romane comme thioise des deux côtés, où Eupen annexe la fête du Roi et Bruxelles l’anniversaire de la victoire de 1945…

   La Belgique est prodigue en fêtes. A celle qui, le 21 juillet, célèbre la nation, pas moins de cinq autres ont été ajoutées, au cours du dernier demi-siècle, au sein de nos Régions et Communautés. Pareil cas de figure est peu courant. On le retrouve bien en Espagne, mais nullement dans des fédérations aussi accomplies que les Etats-Unis ou l’Allemagne. Pour l’historien Cédric Istasse (Crisp), qui a retracé sur ce sujet le cheminement des prises de décision, l’explication réside dans « le fait que le fédéralisme à l’œuvre en Belgique résulte d’une dynamique de dissociation et non d’association » [1].

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Quand la Belgique était coupée en deux

Non pas entre Nord et Sud, mais entre catholiques et libéraux. Dans le dernier tiers du XIXè siècle, la violence des affrontements entre ces deux camps était au paroxysme. Les crispations autour des écoles et des funérailles dans le pays de Durbuy en fournissent une illustration éloquente (1879-1888)

   Jamais, selon les termes d’Henri Pirenne, les querelles politiques dans la Belgique contemporaine n’ont atteint « un tel degré de violence » que dans les années qui ont suivi 1870. « Catholiques et libéraux, poursuit l’historien, dressés les uns contre les autres, vivent dans un état de lutte permanente, aussi irréconciliables, aussi intolérants que les guelfes et les gibelins du Moyen Age ou les gueux et les papistes du XVIè siècle. Au drapeau bleu et au bleuet des libéraux, s’opposent le drapeau rose et le coquelicot des catholiques; le Chant des gueux répond au Lion de Flandre; à la campagne on insulte les enterrements civils; dans les grandes villes on siffle les processions et l’on disperse des pèlerinages à coups de canne » . Et d’ajouter un peu plus loin que « poussée à ce point d’exaspération, la passion politique eût infailliblement abouti à la guerre civile si la restriction du droit de suffrage ne l’avait circonscrite aux limites de la bourgeoisie censitaire » [1].

   Une série de documents publiés par la revue du cercle historique Terre de Durbuy apporte quelques exemples éloquents, à l’échelon local, de ces cris et fureurs auxquels le « petit peuple » était loin de demeurer étranger [2]. Ici comme ailleurs, les luttes ont alors pour terrains privilégiés l’enseignement (libre vs public) et les funérailles (civiles vs religieuses).

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Le pain dans l’ascenseur social

Jadis vital pour les familles populaires, il a été rendu plus abordable par la modernisation de la boulangerie, au détriment de l’artisanat. A partir des années 1970, le souci croissant de la santé et de la saveur a relancé ce dernier et profité au pain complet, lequel a supplanté le blanc fin à la table des foyers aisés (fin du XVIIIè – XXIè siècles)

   Agriculture, techniques, entreprises, commerce, relations sociales, législation, hygiène, politique, diététique, goût…: selon les termes de Peter Scholliers, faire l’histoire du pain et de la boulangerie, c’est faire « l’histoire de tout » [1]. En spécialiste du passé économique et social, le professeur émérite à la Vrije Universiteit Brussel (VUB) a entrepris pour sa part de dresser un panorama de cette totalité dans le cadre belge, de la fin du XVIIIè siècle à nos jours.

   Pour bon nombre de nos ancêtres, l’enjeu constitué par l’aliment à base de farine, d’eau et de sel a été longtemps rien moins que vital. Dans les familles ouvrières des années 1850 et ultérieurement, il représente 30 % des dépenses et fournit 60 % des calories. Il n’en va certes pas de même pour les foyers des classes supérieures, où ce poste n’absorbe guère plus de 4 % du budget, souvent moins, parfois rien (à en juger par les archives des cuisines du Palais royal, Léopold II ne mange jamais de pain). Et aujourd’hui ? On en serait à moins d’un centième de nos frais et 12 % de nos calories (1, « Brood verwerven » ). Tous bourgeois ? Mais bien peu s’en passeraient à jamais…

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