Sommes-nous (toujours) consociationalistes ?

Gouvernements minoritaires, autonomies sans pacification, Etat central dépecé, revendications « citoyennes »…: les conditions sur lesquelles reposait l’art belge du compromis politique semblent s’être délitées ces dernières années. Il reste une inventivité qui peut encore surprendre ainsi que des contrepoids aux forces centrifuges (1968-2020)

   Paradoxe de la Belgique: un pays profondément divisé par le régime des partis et pas seulement sur les plans régional ou communautaire, comme en témoignent la crise royale, la question scolaire, les grèves de 60-61… Et aussi, pourtant, un pays longtemps présenté comme une démocratie modèle, passée maîtresse dans l’art du consensus et de la résolution pacifique des conflits. Mais aujourd’hui ? Se pose de fait, après les longues périodes de paralysie traversées ces dernières années, la question de savoir si notre réputation n’est pas surannée. 194 jours pour former un gouvernement en 2007-2008, 541 en 2010-2011, 494 en 2019-2020 (s’ajoutant à 168 jours de gouvernement en affaires courantes avant les élections)… Comprendre où nous en sommes est la tâche de la science politique. C’est à ses éclairages que Didier Caluwaerts (Vrije Universiteit Brussel) et Min Reuchamps (Université catholique de Louvain) nous convient [1]… Mais on ne saurait, avant d’esquisser la moindre hypothèse, faire l’économie d’un passage par l’histoire.   

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Une étrangeté, le « labyrinthe belge » ?

Au carrefour de l’européanité occidentale, la Belgique n’est pas un « petit pays » et elle n’est pas davantage « surréaliste » . Ses lignes de fracture et les questions qui se sont posées ou se posent à elle ne diffèrent pas substantiellement de celles qu’on rencontre sous d’autres cieux

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En couverture, un fragment de « L’entrée du Christ à Bruxelles » de James Ensor (1888). Dans une ambiance de kermesse ou de carnaval des plus belges, le peintre a mis en scène les acteurs de la vie publique, représentant notamment la religion (« Vive le Christ, roi de Bruxelles! » ) et les mouvements sociaux (« Vive la sociale! » ). (Source: n. 1)

Prenons du recul et de la hauteur: c’est à quoi nous convie l’histoire de Belgique remise sur le métier, pour la cinquième fois, par trois historiens de l’Université de Gand (UGent), avec la collaboration d’un quatrième de l’Université flamande de Bruxelles (VUB) [1]. Adaptation pour le grand public de l’enseignement donné aux étudiants, l’ouvrage apporte un témoignage de plus de l’intérêt suscité par un sujet nullement soluble dans notre devenir institutionnel. Citons seulement, dans la langue de Gezelle, les livres publiés ces dernières années, exactement sous le même titre, par Marc Reynebeau [2] et Benno Barnard et Geert van Istendael [3].

Richement illustrée, avec un recours (sur)abondant aux caricatures, la synthèse ici examinée se cantonne au passé socio-économique et politique, laissant de côté les domaines proprement culturel, artistique ou scientifique. En volume rédactionnel, l’après-1830 se taille la part du lion, sans pour autant que la Belgique « avant la lettre » (en français dans le texte) soit négligée (deux chapitres sur onze, plus deux chapitres à cheval sur les périodes qui ont précédé et suivi l’indépendance). On nous permettra, au passage, d’épingler ce très… belge excès d’humilité qui fait parler de « dit kleine land » (pp. 11, 25) et même « dit kleine landje » (p. 14) ou encore d’un « lilliputterland » (pp. 224, 228), contre toute évidence. La Belgique n’est pas « ce petit pays » mais bien un pays moyen, plus peuplé que la Suède (11,2 contre 9,7 millions d’habitants) et d’une superficie dépassant largement celle d’Israël (32.545 contre 21.000 km²). Continuer à lire … « Une étrangeté, le « labyrinthe belge » ? »