De l’anarchisme au djihadisme, un même égotisme

Libertaires avant 1914, communistes dans les années ’80, islamistes aujourd’hui, les terroristes inscrivent leur esprit de sacrifice dans un culte du moi tout-puissant. Les facteurs sociaux les motivent peu. Le monde extérieur, perçu comme uniformément hostile, est pour eux condamné par le sens de l’histoire ou par la volonté de Dieu (1880-)

Bruxelles (mai 2014), Paris (janvier et novembre 2015), Saint-Quentin Fallavier (juin 2015), Bruxelles (mars 2016), Saint-Étienne-du-Rouvray et Nice (juillet 2016), Liège (mai 2018)…: ces tragédies ont marqué en Europe la troisième génération du terrorisme islamiste, liée à Daech. Les deux précédentes s’étaient cristallisées autour du conflit afghan (années ’80) et de l’organisation al-Qaida (New York 2001, Madrid 2004, Londres 2005…). Dans la présente séquence, notre pays se trouve, bien malgré lui, en position critique. Outre que l’attentat du Musée juif en 2014 est le premier du Vieux Continent à avoir été diligenté par « l’Etat » islamique, la Belgique globalement a été désignée comme une des plaques tournantes du djihadisme européen.

L’ampleur du phénomène nous incite à la comparaison (ressemblances et différences) avec les autres vagues terroristes survenues sous nos cieux hors des temps de guerre, inspirées successivement par l’anarchisme et par le marxisme-léninisme. La première connut son apogée entre la fin du XIXè siècle et la Première Guerre mondiale. C’est l’époque où l’on pouvait entendre, au cours d’un meeting à Andrimont (Dison) en 1886, un certain Dehan affirmer « qu’il vaut mieux couper une tête que de casser cent carreaux et que même il est préférable d’employer de la dynamite qui se trouve dans nos caves » [1]. Ce n’était pas que paroles en l’air, comme le montrèrent les nombreux passages à l’acte des années 1892-1894, à Liège notamment, inscrits dans une stratégie de propagande par le fait. Si les poseurs de bombes ont opéré chez nous de manière ciblée et non meurtrière, il n’en alla pas de même pour leurs homologues espagnols et français, qui n’hésitaient pas à viser parfois la foule innocente.

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L’attentat au restaurant Véry à Paris, en page une du « Progrès illustré » , supplément du « Progrès de Lyon » , le 8 mai 1892. A la même époque, Liège était aussi frappée par les poseurs de bombes. (Source: Bibliothèque municipale de Lyon, https://www.bm-lyon.fr/expo/virtuelles/sang/propagande1.htm)

Apparentées à la Rote Armee Fraktion en Allemagne, aux Brigades rouges en Italie, à Action directe en France…, les Cellules communistes combattantes (CCC) ont revendiqué, d’octobre 1984 à décembre 1985, plus de 25 attentats qui ont tué deux pompiers et blessé 28 personnes. L’enquête a montré que les CCC préparaient en outre « l’exécution » du financier Albert Frère [2]. La simultanéité entre cet épisode et celui des tueurs du Brabant, non élucidé à ce jour, était-elle fortuite ou non ? Elle soulève au moins des questions. Au cours de cette série noire concomitante, entre septembre 1982 et novembre 1985, 28 morts ont été à déplorer à la suite de quatorze attentats, attribués par certains à des groupuscules d’extrême droite. Pareilles opérations peuvent en tout cas être qualifiées de terroristes dans la mesure où leur objectif semblait bien être de déstabiliser et radicaliser la société dans son ensemble [3].

Remarquons en passant quelques bégaiements de l’histoire, telle l’importance stratégique, pour les anarchistes d’hier comme pour les djihadistes d’aujourd’hui, de l’axe Liège-Verviers en raison de sa proximité avec l’Allemagne (transmission de publications, trafic d’explosifs…) [4]. Et c’est à… Molenbeek que les enquêteurs retrouvèrent la voiture qui avait servi à l’assassinat du général René Audran par Action directe le 25 janvier 1985 [5]. Plus fondamentalement, on retrouve dans la constitution de ces minorités gagnées à la guérilla urbaine une multiplicité de causes souvent malaisées à articuler et hiérarchiser. La difficulté traverse le recueil publié, à la suite de débats informels et d’une journée d’études interdisciplinaire à l’Université catholique de Louvain, sous le titre Tolérances et radicalismes: que n’avons-nous pas compris ? Le terrorisme islamiste en Europe [6].

Ainsi le facteur social, si fréquemment convoqué, parfois à l’appui d’un discours de l’excuse, révèle-t-il rapidement ses limites une fois confronté aux faits. Si les itinéraires de maints fous d’Allah passent par des quartiers populaires et de migration, les recherches menées sur le sujet montrent qu’il n’y a pas de lien causal entre la pauvreté, l’inégalité sociale ou l’exclusion et la démesure de l’activisme. Les adeptes de la nouvelle guerre sainte, relève Dipak Gupta (San Diego State University), « tendent à avoir un niveau d’éducation plus élevé et provenir d’une classe supérieure au reste de la population » [7]. Le mouvement anarchiste à la « Belle Epoque » fut de même loin de recruter exclusivement en milieu prolétarien. Et ce qui s’y ajouta ne fut pas qu’un contingent de petits-bourgeois intellectuels: on y rencontre en réalité une très grande diversité de professions. L’environnement urbain, écrit Jan Moulaert (Katholieke Universiteit te Leuven), semble avoir joué « un rôle aussi décisif sinon plus décisif que la présence de métiers spécifiques » [8]. Le cas des CCC, quant à lui, a suscité nombre de récurrences dans les médias du thème victimaire d’une « jeunesse privée d’héroïsme, de travail, de culture » ainsi que d’écoute et de participation sociale [9], mais ce tableau ne cadre guère avec les profils de Pierre Carette, fils d’un fonctionnaire et d’une psychologue scolaire, ou de ceux qui l’ont suivi. Dans les trois courants, c’est d’identification – au zonard, à l’étranger démuni, à l’ouvrier… – qu’il faut parler plutôt que d’identité.

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Le tract des CCC annonçant l’attentat de la rue des Sols à Bruxelles, devant le siège de la Fédération des entreprises de Belgique, le 1er mai 1985. Les têtes des « glorieux ancêtres » montrent que les auteurs ont de qui tenir. (Source: http://www.cellulescommunistescombattantes.be/salutfac.htm)

Un autre trait largement partagé tient à la vision d’un monde extérieur uniformément hostile. Dans la mouvance musulmane intégriste, cette représentation n’anime pas que le combattant convaincu de l’existence d’une conspiration universelle contre sa foi. Elle percole aussi dans les propos, recueillis par Jacinthe Mazzocchetti (UCL), de jeunes relayant les versions complotistes, trouvées sur le Net, des attentats du 11 septembre 2001 [10]. Dans l’idéologie des Cellules communistes combat- tantes, le prolétariat, toujours décrit comme si son importance et sa condition étaient demeurées telles qu’il y a un siècle ou davantage, sont en butte aux menées sourdes et conjuguées des Etats-Unis et de l’Otan, des multinationales, des appareils d’Etat bourgeois, des partis socialistes réformistes et même des pacifistes, pour ne citer qu’eux [11]. Face aux adversités angoissantes, la cohésion affective et les réponses simples du groupe militant, qu’il soit religieux ou politique, ne sont pas sans évoquer cette « radicalité sécurisante » mise en évidence par les spécialistes des sectes [12].

Convaincu de s’inscrire dans un ordre conforme à la volonté de Dieu ou au sens de l’histoire, et que « l’essentiel de l’action – salvatrice – consiste alors, à partir d’un discours totalisant, à remobiliser » [13] la base du mouvement, l’extrémiste rebelle ne se perçoit pas pour autant comme un guerrier de l’ombre. Tout dévoué qu’il soit à la cause, il inscrit aussi son sens du sacrifice dans « un culte de l’ego » que n’infléchit en rien le caractère libertaire ou autoritaire des idéaux affichés [14]. La petite bande autonome et même la posture du loup solitaire conviennent aux épigones de Ben Laden comme ils convenaient à ceux de Bakounine, avec pour liant Internet aujourd’hui et la presse clandestine hier. C’est l’audience potentielle, devenue illimitée dans l’univers numérique, qui fait la différence. Sur Facebook, observe Olivier Roy, les jeunes une fois convertis « exhibent alors leur nouveau moi tout-puissant, leur volonté de revanche sur une frustration rentrée, leur jouissance de la nouvelle toute-puissance que leur donnent leur volonté de tuer et leur fascination pour leur propre mort. […] Nihilisme et orgueil sont ici profondément liés » [15].

La thèse très popularisée du sociologue Farhad Khosrokhavar, selon laquelle on aurait affaire à une « islamisation de la radicalité » plutôt qu’à une « radicalisation de l’islam » , ne doit pas pour autant conduire à exonérer la religion. Outre qu’elle est invoquée dans toutes les revendications d’attentats et bien plus que les misères du monde, « elle peut tenter d’offrir, au sein même de la modernité, ce que la modernité elle-même ne peut pas (plus) offrir: une place pour chacun dans un ordre commun » [16]. A la différence des dynamiteurs utopistes forgés à l’ombre des drapeaux noirs ou rouges, les fondamentalistes du croissant recrutés parmi les descendants d’immigrés se caractérisent par un déficit dans la transmission de l’histoire familiale, prémigratoire. Pascale Jamoulle (Université de Mons), au terme d’une enquête de terrain de deux années en banlieue nord-est de Paris, en a dressé le constat: ceux qui ont le sentiment que leur histoire a commencé dans leur cité se révèlent sensibles à la séduction du salafisme qui leur redonne une origine « parce qu’il se réfère aux ancêtres exemplaires, les salafs, premiers compagnons du prophète » [17].

Parmi les socialistes utopiques ou « scientifiques » , qui voulaient faire « table rase du passé » (paroles de L’Internationale) – ce qui impliquait au moins la conscience d’en avoir un –, les éléments les plus déracinés (exilés, marginaux, sans famille, délinquants…) étaient aussi ceux qui se montraient les plus prosélytes et les plus déterminés. Mais tous devaient évoluer dans un environnement très largement hostile. Le djihadisme européen, certes minoritaire lui aussi, dispose d’un terreau beaucoup plus favorable à la poussée de nouvelles recrues et à l’émergence de sympathies ou de complicités au moins passives. Ceci dit l’ampleur du défi.

P.V.

[1] Cité in Jan MOULAERT, Le mouvement anarchiste en Belgique (1995), trad. du néerlandais, Ottignies-Louvain-la-Neuve, Quorum, 1996, p. 75.

[2] Marnix BEYEN & Philippe DESTATTE, Nouvelle histoire de Belgique 1970-2000. Un autre pays, Bruxelles, Le Cri, 2009, pp. 96-100.

[3] Ibid., pp. 89-96.

[4] Jan MOULAERT, op. cit., p. 79.

[5] Marnix BEYEN & Philippe DESTATTE, op. cit., p. 99.

[6] Dir. Pierre-Joseph Laurent, préface de Sébastien Van Bellegem, Mons, Couleur livres, 2016.

[7] Cité in Vincent LEGRAND & Andreia LEMAÎTRE, « Conflit israélo-palestinien, injustices socio-économiques et terrorisme: entre « causes de fond » structurelles et psychosociales » , dans ibid., pp. 39-55 (47-48).

[8] Jan MOULAERT, op. cit., p. 332.

[9] Bernard FRANCQ, « Les Cellules communistes combattantes: les deux figures d’une inversion » , dans Sociologie du travail, vol. 28, n° 4, Paris, oct.-déc. 1986, pp. 458-483 (467-468), https://www.persee.fr/doc/sotra_0038-0296_1986_num_28_4_2098 (en libre accès).

[10] « Sentiments d’injustice et théories du complot. Des subjectivités meurtries aux subjectivités meurtrières ?  » , dans Tolérances et radicalismes…, op. cit., pp. 57-71 (62-63).

[11] Bernard FRANCQ, op. cit., p. 471.

[12] Michèle MAT-HASQUIN, Les sectes contemporaines, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles (« Laïcité. Série documents » , 1), 1982.

[13] Bernard FRANCQ, op. cit., p. 478.

[14] Jan MOULAERT, op. cit., pp. 337-338.

[15] Cité in Vincent LEGRAND & Andreia LEMAÎTRE, op. cit., p. 46.

[16] Eric MANGEZ & Pieter VANDEN BROECK, « Au-delà des inégalités. Pour une autre perspective sociologique » , dans Tolérances et radicalismes…, op. cit., pp. 121-137 (130).

[17] « Prévenir les radicalisations en soutenant les métissages socioculturels » , dans ibid., pp.23-38 (33).

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