Si ce n’était eux, c’était donc leur père…

La répression de la collaboration avec les Allemands, dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, a souvent eu pour effet de punir aussi les enfants et les proches des accusés, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée. Regard en Flandre sur une petite minorité qui a alimenté un fort sentiment d’injustice (1945-)

 

   Qu’y a-t-il de commun entre le cardinal Godfried Danneels, les écrivains Hugo Claus et Erwin Mortier, l’animateur de télévision Steven Van Herreweghe, l’ancien ministre-Président flamand Geert Bourgeois, la psychologue clinique Ariane Bazan, le philosophe Johan Sanctorum, l’homme politique Bart De Wever et son frère historien Bruno… ? Tous naquirent dans des familles flamandes frappées par la répression au cours des années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Même s’il ne faut pas en exagérer l’importance numérique, ce groupe, avec le lot qui fut le sien, demeure influent dans la mémoire collective.

   Sur la base d’une centaine de témoignages recueillis principalement par des étudiants, Koen Aerts, docteur en histoire de l’Université de Gand, a réalisé la synthèse sans doute définitive des voies et moyens par lesquels les enfants de collaborateurs de l’occupant allemand furent eux aussi punis, même si leur responsabilité personnelle n’était nullement engagée et même – ce ne fut pas rare – quand il s’avéra en fin de compte que leurs parents avaient été à tort poursuivis en justice, « épurés » dans leur secteur professionnel et/ou victimes de représailles populaires [1].   

   Comme on peut s’y attendre, l’ouvrage, dont la publication a été précédée en 2017 d’une série documentaire de la VRT (Canvas), regorge de récits des plus poignants. D’entrée de jeu est relaté celui de l’irruption au domicile de Leo Wouters, membre du Vlaams Nationaal Verbond (VNV), d’hommes de la Witte Brigade, un groupe de résistants fondé à Anvers. Ils sont armés de fusils et l’un d’eux assure la garde des cinq enfants présents pendant que leur mère est interrogée et la maison fouillée. « La haine irradiait de leurs yeux » , se souvient Lutgart Wouters, alors âgée de 12 ans (« Het DNA van het heden » ). Nombre d’enfants de parents emprisonnés ont été placés en institution de redressement. C’est le cas pour Angèle Laplasse dont la mère Irma sera fusillée à la prison de Bruges le 30 mai 1945 (son procès a été révisé en 1996). A moins de 15 ans, la fille avait été embrigadée dans les Dietse Meisjesscharen (DMS), organisation liée au VNV, dont nombre d’anciennes membres se retrouveront enfermées avec des prostituées (« Jeugdcollaboratie: daders of slachtoffers ? » ).

Un collaborateur – ou jugé tel par la rumeur publique – est promené dans les rues, portant un panneau sur lequel il est écrit: « Ik ben een verrader » (« Je suis un traître » ). (Source: Charles Turquin, « Belgique 1940-1945. Album de guerre et d’occupation » , Paris, Jacques Grancher, 1998, p. 135)

   Les jeunes subissent aussi les conséquences de la vindicte publique, parfois telle qu’il faut déménager pour y échapper, ainsi que du déclassement social quand le père a perdu son emploi. Et les stigmates sont faits pour durer. Dans les années 1970 encore, le fils d’un légionnaire du bataillon Langemarck, qui a combattu sur le front de l’Est, se voit refuser pour cette raison sa promotion à l’armée au grade de caporal (« Niet de schuld, wel de straf » ). Demeure également le poids pour les proches des confiscations de biens et des amendes, parfois beaucoup plus élevées que ce que la loi permet.

   Et pourtant, les biographies rassemblées par Koen Aerts sont loin de constituer un ensemble homogène. A côté des situations de misère professionnelle, celle notamment de fonctionnaires de l’Etat définitivement rayés des services publics, la prosopographie fait apparaître quantité de statu quo ou de reconversions rapides, voire de fortunes dans le privé, sans passer ou si peu par la case « galère » . Quand, après son séjour en prison, le père de Hugo Vercruyssen, qui a été bourgmestre sous l’occupation, reprend son commerce de bière, il n’enregistre pas la moindre régression dans sa clientèle (« Het persoonlijke gewicht van de bestraffing » ). Les carrières militaires n’ont été nullement contrariées pour le fils d’un condamné à mort qui fut membre du corps de sécurité de DeVlag, groupe lié à la SS, et pour le fils du bourreau de Breendonk Richard De Bodt: l’un et l’autre ont fait leur chemin comme sous-officiers (« Niet de schuld, wel de straf » ).

   A l’école, l’expérience de la plupart des « enfants de la répression » ne diffère pas de celle d’autres catégories d’élèves présentant une singularité (obésité, langue, religion…) (« Concentratie en conflict: leerscholen voor het leven » ). Dans les mouvements de jeunesse catholiques, il est notoire que le cardinal Van Roey, craignant la contamination par des éléments nationalistes thiois et flamands, n’encourage pas l’adhésion d’enfants provenant de familles au passé de guerre « compliqué » . Mais dans la pratique, beaucoup passent à travers les mailles du filet et trouvent dans le scoutisme, le Patro ou les associations étudiantes (KSA) un itinéraire de réintégration. « Ce sont des portes vers la vie collective, des canaux de socialisation où ils trouvent à se réconcilier avec le milieu, mais aussi à être pardonné par lui » , observe l’historien (« Terug naar de kudde » ). Naturellement, l’adhésion à des mouvements nationalistes engendre l’effet inverse.   

   Si les révisions à la baisse des peines, y compris financières, ne suffisent pas à supprimer toutes les discriminations, du moins celles-ci ne sont-elles pas dictées par l’Etat. Des rejetons d’anciens « collabos » , et parfois leur père même, accéderont à des fonctions enviables dans la haute administration, le corps diplomatique ou la politique (parlementaires et même ministres). Des réseaux ou des sociétés camouflées organisent la solidarité entre ceux qui, en 1944-1945, se sont retrouvés dans le camp des vaincus. Ceux qui sont arrivés au sommet d’une hiérarchie aident les autres à en gravir les échelons.

   Selon les estimations les plus fiables, l’action répressive a impacté, immédiatement ou à terme, entre 300.000 et 400.000 Belges de la deuxième génération (« Het DNA van het heden » ). Le nombre des cas de collaboration « dure » , hors des accommodations plus ou moins contraintes, a été sensiblement plus élevé en Flandre, mais il s’est toujours agi de très petites minorités. Les condamnations prononcées par la justice militaire entre 1944 et 1948 ont concerné 0,73 % de la population flamande et 0,52 % du côté francophone [2]. Comme il a souvent été dit, les principales couleurs de cette époque sont un petit peu de noir, un petit peu de blanc et beaucoup de gris… Il faut par contre reléguer parmi les mythes, entretenus tant au Nord qu’au Sud, l’idée selon laquelle les Flamands auraient été plus sévèrement punis. C’est le contraire qui est vrai: la peine de mort ou la réclusion à perpétuité ont été davantage appliquées en Belgique romane. En revanche, du fait que certaines intelligences avec l’ennemi ont pu, à tort ou à raison, être présentées comme un dévoiement dans le chef d’idéalistes de la cause flamande, la critique de la répression se fait entendre en Flandre beaucoup plus qu’en Wallonie où il convient que seule la trahison soit fustigée.

   Dans ce contexte, le sentiment de peines et surtout de sanctions financières disproportionnées pesant sur des familles entières s’exprime plus vivement en néerlandais, avec une rancœur tenace à l’égard des gouvernements comme des autorités locales qui n’ont pas agi pour faire en sorte que les effets des condamnations soient limités aux condamnés. « Le sentiment d’être victime d’une injustice est celui qui domine chez les familles des condamnés » , concluait en 1946 – déjà – l’inspectrice du service social du ministère de la Justice Madame Léo de Bray, à l’issue d’une vaste enquête (citée in « Het kind van de rekening » ).

Une scène restée célèbre: au Zoo d’Anvers, des « Zwarten » (présumés « collabos » ) enfermés dans des cages vidées de leurs fauves. (Source: Charles Turquin, « op. cit. » , p. 134)

   Chez beaucoup de ceux qui ont eu à traîner comme un boulet les actes commis par d’autres dont ils portaient le nom, les répercussions ont été profondes et durables. Certains ont nourri des sous-cultures du ressentiment, épaulé les campagnes en faveur de l’amnistie ou rejoint, par désir de vengeance contre l’Etat belge, les rangs de l’extrémisme flamand. Karel Dillen, premier président du Vlaams Blok (Vlaams Belang aujourd’hui), a fait ses armes dans une organisation nationaliste anversoise dont une partie des activités consistait à venir en aide aux familles de la répression. Fons Borginon, président de la Volksunie avant de trouver asile chez les libéraux, est le petit-fils du sénateur VNV Hendrik Borginon, condamné en 1946 à vingt ans, libéré anticipativement en 1949. Aux élections de 2010, Marie-Pierre Moulin-Romsée s’est présentée au Sénat, sous les couleurs de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), « comme petite fille de Gerard Romsée » , convaincue que « la Flandre ne doit pas continuer à se laisser humilier » . Son grand-père, membre du VNV, exerça sous l’occupation les plus hautes fonctions dans le cadre de la collaboration administrative, ce qui lui valut d’être condamné à la perpétuité avant de voir sa peine réduite, d’être libéré en 1954 et réhabilité en 1966 (« Politiek door de zweepslag van het verleden » ).

   Mais à ces exemples, autant de contre-exemples peuvent être opposés. Je ne retiendrai ici que ceux de Pieter Lagrou, petit-fils de René Lagrou, premier chef de l’Algemene SS-Vlaanderen, et de Herman Van Goethem, petit fils d’Antoon Van Goethem, bourgmestre VNV de Burcht (Zwijndrecht): l’un et l’autre sont devenus des historiens renommés, spécialistes de la Seconde Guerre mondiale, sans aucune complaisance pour le biotope politique de leur aïeul condamné à mort par contumace (« Het geweten van de gemeenschap » ). Sur ce sujet comme sur bien d’autres, l’histoire est bonne école pour se prémunir des généralisations hâtives.

P.V.

[1] Kinderen van de repressie. Hoe Vlaanderen worstelt met de bestraffing van de collaboratie, Kalmthout, Polis, 2018, 319 pp. papier, 332 pp. e-book (je cite d’après la version e-book). Traduit en français sous le titre Les enfants de la répression. La Flandre en proie aux démons de la collaboration, Waterloo, La Renaissance du livre, 2021, 336 pp. – L’auteur a par ailleurs dirigé la rédaction de l’ouvrage collectif Was opa een nazi ? Speuren naar het oorlogsverleden, Tielt, Lannoo, 2017, paru en français sous le titre Papy était-il un nazi ? Sur les traces d’un passé de guerre, Bruxelles, Racine, 2017. Ce guide des sources a été depuis « équilibré » par un autre, sous la direction de Fabrice Maerten (Centre d’études et de documentation Guerre et sociétés contemporaines), Papy était-il un héros ? Sur les traces des hommes et des femmes dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, Lannoo, 2019, en néerlandais sous le titre Was opa een held ? Speuren naar mannen en vrouwen in het verzet tijdens WOII, Lannoo, 2020. Citons encore l’enquête de terrain menée par feu Luc Beyer de Rycke, Ils avaient leurs raisons. 14-18 & 40-45. La collaboration en Flandre, Wavre, Mols, 2016. [retour]

[2] Francis BALACE, « Collaboration et répression en Wallonie: un regard particulier ? » , dans Collaboration, répression. Un passé qui résiste, dir. José Gotovitch & Chantal Kesteloot, Bruxelles, Labor (coll. « La Noria » ), 2002, pp. 51-70 (54). [retour]



2 réflexions sur « Si ce n’était eux, c’était donc leur père… »

  1. Cher Monsieur,

    Cher Paul,

    Grand merci pour vos envois que je lis avec intérêt et répercute régulièrement aux générations suivantes (5 enfants et 22 petits-enfants).

    Cordialement

    Michel (Verhulst)

    J’aime

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